La province en décembre 1851

La province en décembre 1851

Étude historique du coup d’Etat

par Eugène Ténot

 

APPENDICE

Note A  

AFFAIRE D’EUGÈNE MILLELOT

Nous résumons, d’après la Gazette des Tribunaux et le Droit, le procès d’Eugène Millelot, accusé d’insurrection et assassinat devant le Conseil de guerre de Clamecy.

2eConseil de guerre permanent de la 19e division militaire

Présidence de M. le colonel Martinprey du 65e de ligne

Audience du 1er février

A onze heures, l’accusé est introduit. C’est un jeune homme blond et de petite taille ; il porte la barbe et les cheveux longs ; sa figure est pâle et amaigrie.

Sur les interpellations de M. le président, il déclara se nommer Eugène Millelot, imprimeur, âgé de vingt-huit ans, demeurant à Clamecy.

Après un incident soulevé par Me Alapetite, défenseur de l’accusé, le greffier lit les pièces de l’instruction desquelles il ressort qu’Eugène Millelot est accusé d’avoir été l’un des chefs de l’insurrection, d’avoir pillé la caisse du receveur particulier, et assassiné le sieur Munier, instituteur primaire, tué sur la place de la Mairie.

Nous allons donner les parties les plus saillantes de l’interrogatoire et des dépositions des témoins.

M. LE PRÉSIDENT. — Que dites-vous d’abord quant aux faits insurrectionnels ?

L’accusé. — Eh bien ! monsieur le président, quant aux faits insurrectionnels, je n’en repousse aucun, si ce n’est d’avoir usé de menaces vis-à-vis de l’imprimeur pour le forcer à imprimer nos proclamations.

M. LE PRÉSIDENT. — Vous ne repoussez que la menace, mais non le fait d’avoir exigé l’impression de vos affiches ?

L’Accusé. — Sans doute je ne nie nullement la part que j’ai prise à l’insurrection. Elle était légitime…

M. LE PRÉSDENT. — Oh ! vous pouvez continuer, nous ne voulons pas vous interrompre dans vos explications ; nous ne soupçonnons pas, cependant, que vous ayez l’intention de faire du prosélytisme. Vous n’essayez pas, je pense, de propagande ?

L’Accusé. — Eh ! mon Dieu ! nullement ; je veux seulement vous donner la raison de mes actions…

M. LE PRÉSIDENT. — Oh ! quant à cela, nous croyons parfaitement à vos convictions et à votre but, qui, pour nous, n’est pas douteux. Vous avez donc pris part à l’insurrection ; vous l’avouez. Il ne reste plus que le fait relatif à l’assassinat. Celui-là, vous le niez, je crois ?

L’Accusé.— Je ne nie pas avoir pu tuer M. Munier, mais si je l’ai tué, c’est pendant le combat et à mon insu, non traîtreusement. Je le déclare, la gendarmerie a fait feu la première. Nous avons riposté ; si M. Munier se trouvait devant nous, il est possible que j’ai eu le malheur de le tuer.

M. LE PRÉSIDENT. — Un témoin, Fèvre, affirme vous avoir vu personnellement.

L’ACCUSÉ. — Oui, il y a un témoin, mais il n’y en a qu’un seul, et pour moi, c’est un faux témoin, un misérable qui m’a représenté comme un lâche, se glissant vingt minutes après l’action le long d’un mur pour tirer traîtreusement, lâchement. Ce fait là est la plus odieuse invention. Fèvre a varié trois fois. Il vous a dit que j’avais déchargé deux pistolets sur Munier, que je croyais démocrate. D’ailleurs, après la fusillade, loin de m’avancer contre quelqu’un, je m’occupais à transporter un blessé.

M. LE PRÉSIDENT. — Quel était ce blessé ?

L’ACCUSÉ. — Je ne le connais pas. Il faisait fort noir ; il était plus de huit heures.

Me Alapetite. — Ce blessé est connu, c’est Victor Darboude, flotteur.

L’Accusé. — Il y a autre chose. Fèvre prétend qu’avant l’insurrection j’aurais voulu l’entraîner avec nous : rien de moins vrai. Cet homme m’était trop suspect pour que j’eusse la pensée de le lier à notre cause.

M. LE PRÉSIDENT. — Mais quels rapports aviez-vous avec lui ?

L’Accusé. — Je le connaissais comme appartenant à la police secrète.

M. LE PRÉSIDENT. — Cet homme, du moins, vous connaissait parfaitement ; il n’a donc pu se tromper sur votre identité. Quant à votre opinion sur cette personne, c’est une appréciation : sa déposition reste, et il me parait difficile qu’il l’ait inventée.

L’Accusé. — Cette invention me parait, à moi, tout à fait dans le rôle de cet homme.

M. LE PRÉSIDENT. — Oui, c’est possible ………  … Pour nous, nous ne cherchons la vérité que dans les témoignages rendus sous la foi du serment.

Me ALAPETITE. —Ce que je tiens dès à présent à constater, avant même qu’on entende le témoin Fèvre, c’est qu’il a fait trois dépositions contradictoires : ainsi, il dit d’abord avoir assisté à la fusillade, puis il déclare que pendant la fusillade, il était chez Mme du Coudret…

M. LE PRÉSIDENT. — Il me semble que vous tombez dans la défense…, elle sera libre, complète, croyez-le bien, mais, pour le moment, laissez-nous procéder à l’interrogatoire comme nous l’entendons. Nous ne venons pas ici en ennemis, mais en gens honnêtes, loyaux. Asseyez-vous, monsieur.

L’accusé fait de nouveau ressortir l’invraisemblance d’un assassinat auquel ne l’eût poussé nul mobile, nul ressentiment politique ou privé contre la victime, et l’on passe à l’audition des témoins.

JEAN FEVRE, garde-port. — Le vendredi, il pouvait être huit heures du soir, Mme Morizot m’avait prié d’aller chercher sa fille chez M. Munier. Je dis à celui-ci que les troubles éclataient sur tous les points de la ville… Je rencontrai sur le canal une bande à la tête de laquelle étaient MM. Millelot père et fils. Ils m’interpellèrent et voulurent me faire crier : Aux armes ! et me forcer à marcher avec eux. Je me réfugiai chez Mme du Coudret, marchande de tabac. J’entendis alors une première fusillade bientôt suivie d’une seconde ; les insurgés coururent à la prison et en brisèrent les portes. Je sortis de chez Mme du Coudret, environ vingt minutes après la fusillade. Je vis M. Munier auprès de la Mairie, et l’accusé l’ajuster avec un pistolet ; M. Munier tomba instantanément. J’étais si ému que je n’eus pas le courage d’apprendre à M. Morizot la mort de son gendre.

L’ACCUSÉ murmure : le scélérat infâme espion !

Me ALAPETITE. — Eh bien ! je déclare que cette nouvelle déposition est encore en contradiction avec les autres recueillies dans l’instruction…

M. LE PRÉSIDENT. — Arrêtez; vous feriez peut-être votre plaidoirie si je vous laissais aller…

Me ALAPETITE. — Je tiendrais à ce que le Conseil remarquât bien…

M. LE PRÉSIDENT. — Le Conseil appréciera… Vous avez toujours l’air d’indiquer au Conseil ce qu’il a à faire.

Me ALAPETITE. — C’est loin de ma pensée.

M. LE PRÉSIDENT. — C’est possible, nous voulons le croire, mais bien que ce ne soit pas dans vos intentions, c’est dans le fait… Comme tout à l’heure, vous ne vouliez que poser une question, et cependant vous plaidiez… N’intervertissons pas l’ordre du débat. Laissez-m’en la direction.

Me ALAPETITE. – Ce que je cherche, c’est à démontrer la contradiction. Ainsi, dans une première déposition, il dit avoir assisté à la fusillade, et plus tard il dit être resté chez Mme du Coudret.

LE TÉMOIN. — J’ai assisté… je veux dire que j’ai entendu la fusillade, j’étais chez Mme du Coudret.

Me ALAPETITE. — Je ne comprends pas précisément cette réponse.

M. LE PRÉSIDENT. — Pas d’appréciation, mais des questions.

Me ALAPETITE. — Y a-t-il eu deux fusillades ?

LE TÉMOIN. — Oui, celle des insurgés et celle des gendarmes.

M. LE PRÉSIDENT. — Quelle autre question ?

Me ALAPETITE. — Les deux fusillades ont-elles été instantanées ? (Le témoin hésite.)

M. LE PRÉSIDENT. — En vérité, nous posons au témoin des questions de manière à l’abrutir… Défenseur, avez-vous d’autres questions ?

Me ALAPETITE. — Oui, monsieur le président.

M. LE PRÉSIDENT. — Eh bien ! posez-les aussi brièvement que possible.

Me ALAPETITE. — Sans doute ; mais quand il s’agit de la tête d’un homme… il faut pourtant bien…

M. LE PRÉSIDENT. — Permettez, défenseur ; comme vous, monsieur, nous apprécions cette considération, je vous prie de le croire, monsieur. Vos sentiments sont honnêtes, je suppose, et vous voudrez bien croire que les nôtres ne sont ni moins honnêtes, ni moins humains.

Me ALAPETITE. — A quelle distance de la place se trouvait le témoin ? A combien de mètres de la Mairie ?

M. LE PRESIDENT au témoin. — Vous entendez ce qu’on vous demande ; il est probable que vous n’aviez pas songé à mesurer… vous n’aviez pas de mètre, n’est-ce pas ?

Me ALAPETITE, — Ma question est sérieuse… La place est assez grande, et c’était un moyen de contrôle utile. Le témoin a-t-il vu tomber M. Munier ?

M. LE PRÉSIDENT. — Il l’a dit, il l’a donc vu.

Me ALAPETITE. — Oui, mais d’autres personnes peuvent-elles l’avoir vu comme lui ?

M. LE PRESIDENT. — Il n’est pas chargé de faire une enquête, il ne répond que des faits qu’il a vus.

Me ALAPETITE. — A quelle place précise le témoin a-t-il vu tomber M. Munier ?

M. LE PRÉSIDENT. — Vous demandez bien des choses à ce témoin ; mais enfin, à quelle place précise serait tombé cet homme ?

LE TÉMOIN. — Je ne saurais bien préciser.

M. LE PRÉSIDENT. — Eh sans doute, nous vous transmettons les questions de la défense sans les apprécier.

Me ALAPETITE. — Cette question a encore un but très-sérieux, c’est afin de contrôler cette déposition par celle des autres témoins.

M. LE PRÉSIDENT. — Permettez, il est impossible de mettre quelqu’un sur une sellette aussi dure que celle où vous placez le témoin. Eh bien ! il y a résisté. Je n’ai pu découvrir la moindre contradiction. Je crains que toute cette peine que vous prenez ne soit contraire à votre défense. Prenez moins de peine ; la vérité se fera jour d’elle-même, il y a d’autres témoins.

Divers témoins déposent de faits se rapportant aux actes insurrectionnels. Ces dépositions sont peu importantes. Après celle du sieur Thirault, typographe, qui a imprimé les proclamations, le président demande à l’accusé s’il a quelque chose à dire.

L’ACCUSÉ. — Oui, j’ai à dire que le témoin Thirault n’a pas dit, comme on le prétend, que je l’ai menacé de ma baïonnette.

M. LE PRÉSIDENT. — Thirault, l’accusé vous a-t-il menacé de son fusil ?

THIRAULT. — Mon Dieu, non, seulement il tenait sa baïonnette en avant ; je ne sais pas si c’était volontairement.

M. LE PRÉSIDENT. — Toujours est-il que vous n’avez pas trouvé le geste gracieux.

L’Accusé.— Et voilà comment, en pressant les témoins, en les intimidant, l’on force et l’on dénature le sens d’une déposition!

Après quelques autres dépositions peu importantes, le receveur particulier Daupley dépose que l’accusé et le sieur Munier, condamné contumace, se sont rendus chez lui et l’ont sommé de livrer les fonds en caisse, ce qu’il n’a fait qu’après longue discussion et en exigeant un reçu. Répondant à une question du président, il ajoute que Millelot était armé d’une carabine à deux coups.

L’Accusé. — J’ai quelques observations à faire. Comme fonctionnaire public, le témoin se croit sans doute obligé de faire parade d’une fermeté qu’il n’a pas montrée… Je ne lui ai pas refusé de reçu, comme il semble l’insinuer ; je ne pouvais songer à commettre une irrégularité.

M. LE PRÉSIDENT. — Millelot avait-il des pistolets ou une carabine.

Le témoin. — Il avait une carabine.

L’Accusé. — On ne se trompe pas aussi grossièrement que cela. Il fallait que vous eussiez bien peur pour prendre mes pistolets de poche pour une carabine.

Les témoins Guéneau, Chalumeau et Tercy déposent des faits sans intérêt.

JEAN MITSAS, voltigeur. — Je conduisais l’accusé; il nous dit : Malheureux soldats, vous vous repentirez plus tard de ce que l’on vous fait faire ; la cause de la liberté aura, un jour, la victoire… ensuite, il a crié : Vive la République !

L’ACCUSÉ. — Ces détails sont insignifiants; j’ai pu parler devant ce militaire de mes convictions et de mes espérances. Je les partage encore.

JULIEN (Joseph) sortait de l’école ; il a vu M. Munier sortir de la Mairie, il l’a suivi des yeux et l’a vu tomber après la première fusillade.

SEROUDE (Pierre) a appris sur la place que M. Munier venait d’être blessé. C’était immédiatement après la fusillade. — Ce témoin était détenu comme insurgé, mais il a prêté serment.

TROTTÉ, menuisier, détenu comme le précédent. C’est lui qui a relevé M. Munier et l’a transporté dans son domicile avec l’aide de quelques autres insurgés. Il affirme formellement que c’est cinq à six minutes après la fusillade qu’il l’a relevé.

M. LE PRÉSIDENT. — Ceci contredit la version des vingt minutes.

MeALAPETITE. — Le Conseil sait que cette version est celle du nommé Fèvre.

M. Sigros dépose d’un fait contre la moralité du sieur Fèvre.

Après quelques autres témoignages sans importance, la parole est à Me Alapetite, défenseur de l’accusé.

Dans un éloquent plaidoyer, Me Alapetite s’efforce de démontrer l’inanité de l’accusation d’assassinat qui ne repose que sur la déposition d’un seul témoin. Il fait ressortir les contradictions nombreuses de ce témoin avec lui-même et avec tous les autres témoins, l’impossibilité pour lui, s’il était chez Mme du Coudret pendant la fusillade, d’avoir vu tomber Munier, qui, d’après plusieurs témoins, a été tué entre les deux décharges. Il recherche la moralité du sieur Fèvre et conclut à la fausseté évidente de sa déposition.

Le président demande à l’accusé s’il a quelque chose à ajouter à sa défense.

Eugène Millelot se lève, s’avance un peu dans l’enceinte et prononce d’une voix émue quelques paroles que nous résumons ici :

Je m’étais promis de rester calme sur ce banc, et j’ai tenu parole jusqu’à présent. Mais enfin, messieurs, à voir la manière dont vous avez pris vos informations et dont vous conduisez ces débats, vous me faites douter de la justice humaine.

C’est depuis quelques jours, à peine, que je connais le crime dont on m’accuse. Si j’avais su d’avance la combinaison infernale avec laquelle ce scélérat veut me perdre, j’aurais préparé ma défense, j’aurais fait citer des témoins, je vous aurais prouvé clair comme le jour que je suis innocent.

Non, je ne puis concevoir ce qui porte cet homme à me poursuivre d’une façon si cruelle. (L’accusé frappe de la main sur la table.)

Il est une chose entre autres que je relève dans sa déposition. Il vous a dit qu’il avait vu mon père auprès de moi. Eh bien ! cela est faux. Vous le savez, en ce moment mon père était à sept lieues de Clamecy ; il soulevait les ouvriers des campagnes. Il accomplissait un devoir sacré. Nous pensions, nous, que c’était un devoir. On n’a pas examiné la direction de la balle dans le corps du malheureux Munier ; si on l’avait fait, peut-être aurait-on vu que le coup venait de haut en bas ; il y a en des coups de feu tirés de la tour de l’église, Munier est peut-être tombé frappé de l’un de ces coups.

Messieurs, je ne crains pas la mort. Si vous ne me condamniez que pour crime d’insurrection, je ne songerais pas à me défendre. Je monterais sur l’échafaud, le front levé et je ne sourcillerais pas. On ne meurt pas tout entier quand on laisse après soi le souvenir d’un nom estimé et d’un honneur intact. C’est mon honneur que vous attaquez, et si je me défends, c’est que je ne veux pas mourir tout entier.

Je suis persuadé qu’un jour la vérité se fera connaître. Fèvre, quand vous serez à votre lit de mort, dans dix ans, dans vingt ans peut-être, vous direz : J’ai menti et j’ai livré un innocent à la mort.

Oui, Fèvre fera un aveu et l’aveu de ce scélérat…

M. LE PRÉSIDENT. — Vous devez respecter le témoin ; je vous ai laissé passer l’expression une fois, mais je ne puis pas vous laisser continuer.

L’accusé reprend la parole et termine par quelques paroles émues par lesquelles, comptant peu sur la justice des hommes, il se confie sans crainte à celle de Dieu.

Le Conseil entre en délibération et revient peu après rapportant une sentence qui condamne Eugène Millelot à la peine de mort.

L’accusé, ajoute le compte rendu donné par le Siècle, entend cette lecture sans que son visage trahisse un signe de faiblesse. Il se lève, et, levant la main et les yeux au ciel, il s’écrie :

« Je suis innocent. Vive la République ! » Eugène Millolot s’évade peu de temps après sa condamnation. Il erra quelques jours aux environs de Clamecy et revint volontairement se constituer prisonnier.

La peine de mort prononcée contre lui fut commuée par le Président de la République, et il fut dirigé sur Cayenne. Il y mourut peu de temps après.

 

Note B

L’Opinion du Gers, dans son récit de la scène de la rue Balguerie, attribue à M. Alem-Rousseau ces paroles : Qu’il n’y a plus de lois, qu’il n’en reconnaît plus. M. E. Alem-Rousseau fils rectifia ce récit par la lettre suivante, publiée par l’Opinion du 28 décembre :

Martinon, le 26 décembre 1851.

Monsieur,

On me communique à l’instant même l’article du journal l’Opinion du Gers, dans lequel, sous le titre de Troubles du Gers, vous mentionnez mon père, qui, à l’occasion de ces troubles, se trouve recherché et sous le coup d’un mandat d’arrêt.

Sans consentir à discuter ni avec vous ni avec qui que ce soit les actes de mon père, j’affirme, en ma qualité d’homme présent à la scène de la rue Balguerie, que le langage que vous lui prêtez n’est pas celui qu’il a tenu. — Au lieu de dire, comme vous l’écrivez, qu’il ne reconnaît plus de lois, c’est, au contraire, le respect des lois qu’il n’a cessé d’invoquer. Interrogez si vous voulez, là-dessus, commissaire de police, magistrats, soldats, sergents de ville, peuple.

Je comprendrais difficilement, Monsieur, que ma réclamation n’eût pas la publicité de votre article. Cela se doit en honneur.

Recevez mes salutations.

ÉMILE ALEM-ROUSSEAU

 

Note C

Immédiatement après les événements de décembre à Auch, une instruction fut commencée dans le but de découvrir l’auteur de la tentative de meurtre dirigée contre la sentinelle du général. Voici, d’après le témoignage de plusieurs personnes honorables, et notamment celui de M. Edmond Sancet, habitant actuellement la ville d’Auch, ce qui se serait passé à cette occasion.

Divers indices portèrent la justice à soupçonner, pour l’auteur de cette tentative, le citoyen Délas dit Comté, ouvrier charpentier, détenu pour participation aux troubles. Or, le vrai coupable, détenu également pour les mêmes motifs, était un père de famille, ouvrier perruquier, qui avait révélé sa culpabilité à quelques-uns de ses camarades. Délas ne l’ignorait pas. Lorsqu’il apprit qu’il allait être traduit en Conseil de guerre, il dit à son co-détenu :

« Ne crains rien ; il me sera sans doute facile de prouver mon innocence ; mais, quoi qu’il arrive, je ne te dénoncerai pas ; tu es père de famille tandis que je suis garçon, je me ferais un cas de conscience de te faire arriver malheur. »

Délas tint héroïquement parole. Accablé par de fausses apparences, il fut condamné à cinq ans de travaux forcés sans qu’il accusât celui dont il connaissait la culpabilité.

 

 

Note D

L’opinion de l’innocence absolue de M. Cantaloup dans la tentative de meurtre dirigée sur le sous-préfet de Mirande est tellement répandue dans le Gers, que nous croyons devoir dire quelques- unes des graves raisons qui militent en sa faveur. Nous sommes d’autant plus à l’aise qu’il ne s’agit que d’un jugement par contumace, ce qui nous permet de ne pas heurter le respect dû à la chose jugée.

M. Terrail, comme on l’a vu dans le récit, est arrivé devant la Sous-Préfecture à la tête d’un groupe d’insurgés très-peu nombreux. Il affirme que M. Cantaloup n’en faisait pas partie ; il l’aurait d’autant mieux remarqué, s’il y avait été, que M. Cantaloup était un homme influent, un chef, en un mot, qui n’aurait pas manqué de prendre place à côté de lui. Après le coup de pistolet, M. Terrail ne l’a pas vu davantage. Il est vrai qu’en ce moment la foule était devenue considérable. Mais il y a un témoignage décisif. M. Delsol, de Mirande, mort en exil à Madrid, avait souvent raconté à ses compagnons d’exil, et notamment à M. Terrail, qu’au moment où celui-ci se dirigeait vers la Sous-Préfecture, lui, Delsol, sortit avec Cantaloup du café Pech, situé à l’autre bout de la ville. Ils étaient armés l’un et l’autre et se rendaient à l’appel du tocsin. Arrivés sur la place, ils achetaient de la poudre au débit de tabac et chargeaient leurs fusils, lorsque le bruit se répandit que le sous-préfet venait d’être blessé.

MM. Terrail et Delsol, en apprenant la condamnation de M. Cantaloup, réfugié comme eux en Espagne, lui offrirent de venir en France à leurs risques et périls pour témoigner en sa faveur s’il voulait purger sa contumace. M. Cantaloup refusa d’user de leur offre généreuse.

Ajoutons que tout Mirande connaît fort bien l’auteur du coup de pistolet, ouvrier de cette ville, mort depuis quelque temps.

 

 

Note E

Voici, d’après la Gazette des Tribunaux, la partie de la déposition de Charles Mical, qui a trait à Cazals :

— Après que notre maison eut été évacuée et que le maréchal-des-logis eut été assassiné, j’entrai à la caserne, je montai dans la chambre de Bruguières, et là, ayant rencontré Cazals dit le Caboussut, cet homme me dit : Le voilà espatat (étendu d’une manière ignoble). Il me coucha en joue et me menaça de me tuer si je parlais.

M. LE PRESIDENT. — Qui vous a dit cela, Cazals ?

LE TEMOIN. — Oui, monsieur… Le Caboussut avait mis le caleçon d’un gendarme, qui avait été abandonné.

Interrogé pour savoir s’il a reconnu Cazals, le témoin dit que son émotion fut si grande qu’il ne le reconnut pas sur le moment. Ce n’est que plus tard, à Béziers, où il se trouvait en compagnie du gendarme Flacon, mis par hasard en présence de Cazals, il a reconnu l’homme de la gendarmerie. Le gendarme Flacon, interrogé, s’exprime ainsi :

— Nous attendions que le procureur nous interrogeât ; tout à coup Mical aperçut Cazals et me dit : « Voilà l’homme qui m’a couché en joue à la gendarmerie. » Je dois même ajouter que Cazals fut inquiet ; il ne voulait pas sortir de la maison où il était venu me serrer la main, il se tenait près de la porte pour voir si je ne parlerais pas contre lui.

M. LE PRESIDENT à Charles Mical. — Comment était costumé Cazals ?

LE TEMOIN. — Il avait un pantalon clair qu’il avait ôté pour mettre le caleçon du gendarme, et c’est à ce moment que je le surpris.

UN DÉFENSEUR. — Il voulait s’approprier ce caleçon, il volait !

Me Poutingon. — Il s’était bien approprié la carabine !

Dans l’audience suivante, Charles Mical, confronté avec Cazals, le reconnut parfaitement et persiste, avec la plus grande énergie, dans sa déposition. La suite de cet incident ne manque pas d’intérêt.

M. LE PRÉSIDENT. — Comment donc n’avez-vous pas déclaré dans l’instruction ce que vous venez de déposer pour la deuxième fois ?

Le TÉMOIN. — Je l’ai parfaitement déclaré ; c’est qu’on ne l’aura pas écrit.

M. LE PRESIDENT. — Si vous aviez dit cela devant le juge de paix, je comprends qu’il eût omis de l’écrire, car il a fort mal fait l’instruction ; mais devant le juge d’instruction !

LE TÉMOIN. — C’est devant le juge de paix que j’ai déclaré pour la première fois le fait relatif à Cazals : il n’est pas étonnant qu’on l’ait passé, car le secrétaire disait souvent : Ceci est inutile, un autre en a déposé, vous n’avez pas besoin de dire cela.

Mon deuxième interrogatoire a été fait par le commissaire de police, M. Nougaret, et devant lui, je l’ai dit également; il n’aura pas voulu l’écrire.

M. Nougaret, interrogé, nie que Mical ait déposé de ce fait devant lui.

Pour en finir avec Cazals, notons un faux témoignage de cet homme qui fut prouvé avec la plus entière évidence.

Parmi les accusés se trouvait un sieur Maurel, ouvrier comme lui, et qu’il connaissait dès longtemps. Maurel avait été arrêté sur la seule déposition de Cazals ; au procès, Cazals persista à l’accuser avec une précision et une énergie incroyables d’avoir pris part aux meurtres de Bruguières et de Lamm. Or, Maurel fit entendre six ou sept témoins qui avaient passé la nuit du 4 au 5 décembre avec lui dans une noce à Pezénas. Maurel avait couché avec deux des témoins et n’était arrivé à Bédarieux que le vendredi après midi. D’autres témoins l’avaient vu descendre de la diligence. Il fut acquitté sur le chef de meurtre, mais condamné à vingt ans de détention pour avoir assisté armé à l’enterrement des républicains tués à Bédarieux. Ajoutons que Charles Mical fut un instant arrêté comme faux témoin, et que, malgré les conclusions des défenseurs sur le fait de Maurel, Cazals resta libre.

 

 

Note F

Dans le récit que donne M. Maquan de la quadruple exécution de Lorgues, il est un point que nous avons écarté, parce qu’il mérite discussion.

Le narrateur dit, en parlant du gendarme blessé à l’oeil qui fut l’unique exécuteur des quatre malheureux: « — Au milieu d’outrages et d’insultes sans nombre, cet oeil lui a été arraché à l’aide d’un clou, au moment où il était fait prisonnier par les insurgés. Il a cru reconnaître les auteurs de cet attentat, etc. » Tout prouve que ce fait est une pure invention. D’abord, M. Maquan, dans un récit très-détaillé de l’insurrection du Var, raconte, commune par commune, tous les faits insurrectionnels ; il n’oublie ni un coup donné, ni une injure reçue, et nulle part il n’y a trace de cet oeil arraché avec un clou au milieu d’outrages sans nombre. Aucun journal n’en a parlé, pas plus que M. Maquan lui-même dans le cours de son récit. Toutefois, il y a des considérations plus décisives. Les seuls gendarmes faits prisonniers furent les onze de la Garde-Freynet, six de Luc et cinq de Vidauban. Il ressort du récit donné par tous les journaux et par M. Maquan lui-même, qu’aucun de ces gendarmes n’a souffert aucun sévice. M. Maquan a été leur compagnon de captivité ; il raconte dans Trois jours au pouvoir des insurgés, les moindres incidents de leur arrestation et de leur captivité, et nulle part ne parait l’histoire de cet oeil arraché â l’aide d’un clou.

Si nous en jugeons par le lieu d’origine des exécutés, un de Vidauban, un des Arcs, deux du Muy, communes voisines de Vidauban, il ne pourrait s’agir que des gendarmes de cette ville. Or, ceux-ci ont été arrêtés deux fois, relâchés d’abord, puis repris. M. Maquan le raconte, pages 24 et 26, et il y constate qu’ils n’ont souffert aucune violence.

Voici peut-être l’origine et l’explication de ce fait :

Le 5 décembre, un gendarme venant de la direction de Toulon traversa Vidauban porteur d’une dépêche. Quelques insurgés lui crièrent de se rendre, et, sur son refus, firent feu sur lui. Il ne fut nullement fait prisonnier et échappa grâce à la vigueur de son cheval. Était-ce celui-là qui fut l’exécuteur de Lorgues ?