Le parti républicain au coup d’Etat et sous le second empire

Le parti républicain au coup d’Etat et sous le second Empire

d’après des documents et des souvenirs inédits

par Iouda Tchernoff

Docteur en droit

Paris, A. Pedone, éditeur

, Libraire de la Cour d’appel et de l’Ordre des avocats

, 13, rue Soufflot

1906

 

Chapitre IV

Les républicains proscrits.

première partie

I. Les républicains transportés.

II. Les républicains détenus.

 

L’Empire, rétabli par le plébiscite de 1852, avait trouvé les républicains désorganisés par les mesures de décembre. Les uns étaient à Cayenne ou en Algérie, les autres en prison, un grand nombre furent exilés ou s’expatrièrent volontairement ; le reste du parti semblait avoir perdu sa cohésion et son action sur la vie politique du pays. Ce n’était qu’une apparence.

Dans les bagnes et dans les forts, aussi bien que dans les prisons et dans les pays d’exil, la foi démocratique était tenace, la confiance dans la disparition prochaine de l’Empire inébranlable, et de multiples procès, des poursuites dont la presse muselée n’osait pas parler, démontrent la vitalité incontestable du parti, même pendant cette période[1].

 

 

I        Les républicains transportés.

Suivons, d’abord, les républicains frappés de la transportation. On sait que le décret du 8 décembre 1851 autorisait le gouvernement à les envoyer à Cayenne ou en Algérie. En effet, les articles 1 et 2 portaient ce qui suit :

Art 1er : — Tout individu placé sous la surveillance de la haute police, qui sera reconnu coupable du délit de rupture de ban, pourra être transporté, par mesure de sûreté générale, dans une colonie pénitentiaire à Cayenne ou en Algérie. La durée de la transportation sera de cinq années au moins et de dix années au plus. (105)

Art. 2 : — La même mesure sera applicable aux individus reconnus coupables d’avoir fait partie d’une société secrète.

 

Dans la réglementation de la transportation, on retrouve, de la part du gouvernement, l’inspiration qui l’avait guidé. lors de la répression du coup d’Etat. Ce n’est que le 8 décembre que la transportation fut brusquement ordonnée ; rien n’avait été préparé, avant cette date, pour l’envoi de républicains à Cayenne. Le budget, tout entier absorbé par les préparatifs du complot, ne laissait aucun crédit à cet effet ; de là, une aggravation de la peine prévue par le terrible décret du 8 décembre. Ceux qui avaient été l’objet d’une transportation en Algérie, quoique criminels politiques, devaient se nourrir eux-mêmes. Le travail obligatoire devint effectif. Cette exigence eut pour effet de renchérir sur les rigueurs des décisions des commissions mixtes, car, comme nous le verrons, le refus du travail conduisait à Cayenne celui qui était envoyé en Algérie avec faculté de pouvoir y élire domicile. Par suite de la même imprévoyance, les mesures de 1852 avaient entraîné, indirectement, l’aggravation du régime des transportés de 1848, ces derniers, ayant été obligés d’évacuer les cachots de la Casbah de Bône pour laisser la place aux proscrits de 1852, et pour être envoyés eux-mêmes, tantôt à Lambessa, tantôt à la Guyane[2]. Il n’y avait absolument aucune raison pour expliquer à leur égard ce redoublement de rigueurs. Presque tous ouvriers, pris sur les barricades de juin, ils auraient dû plutôt attirer la sympathie du gouvernement qui se vantait d’avoir fait le coup d’Etat avec l’assentiment et même l’approbation des masses ouvrières à Paris. On espérait d’abord diminuer le nombre des transportés par les grâces, mater la résistance morale. Mais les demandes de grâce n’étaient pas aussi nombreuses qu’on le désirait ; les militants restaient plus fermes que jamais. De là, une nouvelle aggravation. On appliqua aux transportés à la lettre le règlement militaire du 23 janvier1839 dont l’article 195 contenait[3] l’énumération des peines à infliger aux délinquants. Le conseil de guerre fut ainsi appelé à juger trois jeunes gens qui avaient chanté la Marseillaise ; il les condamna à mort[4].

C’est toujours pour des considérations économiques que le gouvernement ne voulait pas d’abord diriger, sur leurs prisons, les victimes du coup d’Etat dans des voitures cellulaires. Il dut pourtant se résigner à cette dépense, car les convois des prévenus politiques, malgré les excitations de la police, provoquaient des manifestations sympathiques. Loin de se sentir abattus, ils chantaient : « Les peuples sont pour nous des frères, et les tyrans des ennemis[5]. »

Le procureur de la Cour d’appel de Riom écrivait, dans son rapport du 17 décembre 1851 :

« Le Commandant de la gendarmerie du Puy-de-Dôme m’informe qu’un détachement composé des individus condamnés pour délits politiques, venant de Lyon… et dirigés sur la maison centrale de Lyon, comprend des hommes vigoureux et énergiques, qui ne se considèrent pas comme battus. Malgré la rigueur de la gendarmerie, il lui a été impossible de les empêcher de chanter pendant la route, et, surtout en entrant à Thiers, où ils ont été suivis par beaucoup de mauvais sujets qui ont été maintenus à peine[6]. »

Toutes ces manifestations n’étaient plus possibles à partir du moment où on montait à bord du navire de guerre chargé de conduire les victimes à leur destination. Alors, commençaient les tortures, provenant surtout de la promiscuité avec les criminels de droit commun : tortures tellement vives, qu’on envisageait comme une délivrance le moment de l’arrivée en Afrique[7].

Certains républicains étaient réduits à attendre cette délivrance pendant de longues semaines. Miot, ancien représentant du peuple, et Paul Faure, cultivateur de 25 ans, transporté parce qu’il avait refusé de révéler l’existence d’une prétendue société secrète à Châtillon, après avoir été embarqués pour aller en Algérie, furent ramenés en France pour être conduits à Cayenne.

Arrivées enfin à leur lieu de destination, les victimes du coup d’État commençaient leur vie normale. Voici ce qu’elle devait être et ce qu’elle était en réalité.

Les républicains arrivaient en Afrique, tantôt condamnés à « l’Algérie moins » avec faculté de choisir le domicile, tantôt à « l’Algérie plus » avec emprisonnement. Le règlement rédigé par le général Randon, observant en apparence cette distinction, les divisa en trois catégories : 1° ceux internés dans les forts et les camps ; 2° ceux admis dans les villages ; 3° ceux ayant reçu l’autorisation de se livrer à des exploitations particulières ou bien de résider sur certains points déterminés. Contrairement à l’intention des commissions mixtes, on appliqua de plein droit la peine de l’Algérie-plus. Le passage d’une catégorie dans une autre devait avoir lieu en vertu d’une décision du gouverneur général qui pouvait modifier d’un trait de plume les décisions rendues en France. La mesure de l’admission dans les villages était au fond l’internement ; mais on la qualifia autrement pour réserver le dernier terme à la détention dans les forts de condamnés à l’Algérie-moins qui n’acceptaient pas le travail obligatoire. Les internés dans le sens propre du mot avaient la liberté d’habiter quelque bourgade, mais en prenant l’engagement de renoncer à toute subsistance de l’administration. On se gardait bien de les envoyer dans des centres plus ou moins importants, où l’on craignait leur action sur la population. Souvent, on les dirigeait sur des points exposés à des incursions de Kabyles, comme Beni-Mansour, au pied du Jugura. Les autres internés ne conservaient le bénéfice de leur situation qu’à la condition d’accepter le travail obligatoire. Tous, ils furent soumis à un règlement qui les astreignait à de nombreuses formalités, dont l’inobservation pouvait entraîner l’envoi à la Guyane[8].

Plus dur fut le sort des internés improprement dits, qui d’abord concentrés à Berkaden et Douéra, furent plus tard répartis entre les camps-colonies. Sommés de se soumettre au travail obligatoire, la plupart s’y refusèrent, et, comme rebelles, furent enfermés à la Casbah de Bône ou conduits à Lambessa. En 1852, le gouverneur d’Algérie proposait d’envoyer à Cayenne ceux qui, persistant dans leur refus, excipaient de leur faiblesse physique pour s’exempter du travail[9].

Inutile de dire que le régime appliqué à cette catégorie de détenus était d’une rigueur extrême. A Lambessa, il y eut des condamnations de dix à vingt ans de fers pour insultes aux sous-officiers[10].

Tout cela, pourtant, n’était pas comparable à la vie des déportés à Cayenne. La loi du 8 juin 1850 avait déjà autorisé le gouvernement à transporter certains condamnés aux îles Marquises. Dans la pensée de ses auteurs, elle était dirigée contre les hommes du 13 juin et du 15 mai, et parmi eux les plus redoutés, Barbès, Albert, Cambon, Maigne, aussi devait-elle avoir un effet rétroactif. Malgré l’opposition du Garde des sceaux, la commission accepta un amendement ainsi conçu et qui fut voté : « La présente loi n’est applicable qu’aux crimes commis postérieurement à sa promulgation. » La loi resta sans effet quelque temps, entre autres raisons, parce qu’il coûtait trop cher d’expédier des condamnés à 4.500 lieues de la mère-patrie. Survint alors le procès de Gent, en août 1851. L’auteur présumé du complot et ses complices, Odi et Longomazino, furent condamnés à la déportation aux îles Marquises, par un conseil de guerre[11].

Après les décrets du 8 décembre 1851 et du 31 mai 1852, la Guyane avait reçu de nombreux convois. Comme toujours, pour dissimuler la vérité, on essaya de confondre les criminels politiques qu’on appelait les « transportés de la troisième catégorie, deuxième section » avec les criminels de droit commun, et cela grâce à la qualification élastique de « repris de justice » qui, comme nous le savons, s’appliquait, d’après la circulaire de Morny, aux démocrates condamnés pour affiliation à une société secrète[12].

Tous les « criminels » furent parqués dans des régions insalubres, aux Iles du Salut (l’île du Diable, l’île Saint-Joseph et l’île de la Mère). Le climat provoquait des fièvres jaunes, des épidémies de dysenterie ; l’une d’elles avait fait entrer quatre-vingts malades à l’hôpital ; cinquante moururent. Le régime s’aggrava quand, pour des raisons financières, on décida d’imposer aux déportés le travail obligatoire. La moindre des peines fut le supplice du poteau ; les évadés repris s’exposaient aux coups de corde. Des protestations, publiées par quelques journaux étrangers, avaient provoqué quelques légères améliorations. « La guillotine sèche » de la transportation avait duré longtemps. En 1856, Delescluze y fut envoyé. Au moment de son arrivée, les détenus de l’île du Diable étaient au nombre de 36, parmi lesquels, en dehors des hommes frappés au 2 décembre 1851, Tibaldi, plusieurs transportés de juin 1848, les condamnés des ardoisières d’Angers, quelques condamnés pour société secrète[13].

Le bagne garda certaines de ces victimes jusqu’en 1870. L’une d’elles était Pascal Lange, condamné en 1854 à un an de prison pour société secrète ; il fut repris plus tard après l’attentat de Bellemare. Après avoir subi un seul interrogatoire et passé quelques mois à Mazas, il apprit que Bellemare, atteint d’aliénation mentale, avait été conduit à Bicêtre. Quelques jours après, en vertu du décret du 8 décembre 1851, il fut envoyé à Cayenne. Sa feuille signalétique lui reprochait d’avoir connu le projet de Bellemare ; la même raison faillit amener Ranc à Cayenne. Dhénnin, un ouvrier de Lille, condamné en 1855 dans l’affaire de Perenchie, était encore au bagne en 1870[14].

Le régime de la plupart des transportés fut aggravé quand ils eurent décliné la grâce qu’on leur offrait contre une demande écrite. Nous verrons quelle fut l’attitude des républicains qui se laissèrent séduire par les offres de l’administration, mais fort nombreux furent les refus. Les femmes et les plus jeunes parmi les républicains n’étaient pas les moins fermes dans la résistance. Les femmes compromises dans la résistance au coup d’État étaient nombreuses. Le procureur général, du ressort d’Aix les signalait parmi les plus exaltées. Les décisions des commissions mixtes les frappaient de toutes les peines, sauf la déportation. A Paris, Pauline Rolland fut comprise dans la proscription, ayant été auparavant signalée à la police par sa condamnation comme affiliée à la Fédération ouvrière. Elle rêvait avec Jeanne Derouin une organisation sociale, qui reposerait sur une fédération des associations, embrassant les groupements nationaux et étrangers rattachés par le même lien corporatif et aboutissant à une immense association internationale. Ayant subi l’influence de Pierre Leroux et de George Sand, elle espérait concilier le christianisme et ses aspirations socialistes, dans un vague socialisme, religion de l’humanité ; ses rêves la conduisirent en Algérie[15]. Ayant refusé de demander la grâce, elle fut envoyée à la Casbah de Bône. Dans sa captivité, elle songeait toujours à ses enfants. Dans une de ses lettres, elle écrivait de Sétif, c’était avant sa captivité, où elle fut admise à résider provisoirement :

« Pour diminuer ma pension, je me suis faite à moitié lingère, à moitié cuisinière dans l’hôtel où je suis descendue. Dieu pourvoira au reste, mais mes enfants…[16] »

Elle mourut pendant son voyage de retour à Lyon, avant d’avoir eu la joie de revoir les siens[17].

A côté des femmes, il y eut parmi les transportés des jeunes gens. En 1856, Ranc avait trouvé à Lambessa, parmi les survivants des transportés de juin 1848, des repris de justice, âgés à peine de 21 ans, envoyés par conséquent en Afrique à quatorze ou quinze ans. Parmi les victimes de 1852, frappées par les commissions mixtes, on en comptait qui n’avaient pas plus de dix-sept, dix-neuf ou vingt ans[18].

Tant d’énergie et de ferme résistance, ne pouvaient se résigner à la torture quotidienne. De nombreuses tentatives d’évasion se produisirent, malgré les insurmontables difficultés qu’elles rencontraient[19].

Les tribus indigènes, à la première alerte, se mettaient à la poursuite des fuyards dont la capture leur rapportait vingt-cinq francs. Pour cette entreprise, plusieurs tribus s’étaient alliées. Ce n’était pas tout de leur échapper. Avant d’aborder le pays de refuge, on courait le risque de mourir de faim, d’être surpris par une tempête ; il arriva même à l’un d’eux d’être pris par les Arabes qui le réduisirent à la servitude. En 1859, l’amnistie permit à la plupart des survivants de rentrer en France pour recommencer la lutte.

 

 

II.      Les républicains détenus.

L’attitude des prisonniers gardés en France était-elle différente ? Depuis 1850, les détenus politiques, répartis auparavant entre Doullens, Riom, Clairvaux et le Mont-St-Michel, avaient été concentrés à Belle-Isle. Vers la fin de 1850, ils étaient déjà près de trois cents, et dans le nombre, Barbés, Blanqui, Albert, Raspail, Sobrier, Huber, Flotte, Deville, Commissare.

Le coup d’État y fit entrer de nouveaux habitants dont Delescluze en 1853 et Boichot en 1854.

Les détenus étant arrivés à communiquer avec le dehors, une surveillance rigoureuse fut organisée sur leurs correspondances. Ils ne se tinrent pas pour battus. L’un d’eux ayant reçu seulement le 14 novembre, une lettre envoyée de Paris le 30 octobre, adressa immédiatement une plainte au procureur de la République, lui signalant le retard et l’oblitération du timbre. Quelques jours après; c’était une nouvelle protestation contre les mesures, non poinçonnées, qu’on employait pour vendre des aliments et des boissons aux détenus[20]. A la fin de 1851, il y eut une tentative d’insurrection. Un détenu politique, Le Poisson, fut poursuivi devant la cour d’assises du Morbihan et acquitté.

Le coup d’Etat provoqua un certain découragement parmi les paysans qui souffraient particulièrement de la privation du grand air. Mais, sauf quelques exceptions, les autres restèrent inébranlables[21].

En février 1852, l’administration constatait que les habitants de Belle-Isle étaient arrivés à introduire dans la prison des journaux républicains et à correspondre avec leurs amis à l’aide d’enveloppes doubles. La femme Quinestel, qu’on soupçonnait d’être l’intermédiaire, avait été poursuivie sous l’inculpation d’affiliation à une société secrète.

L’administration redoutait particulièrement l’influence de Barbès et Blanqui sur leurs compagnons. Les deux chefs des Saisons, devenus ennemis après la publication de certains documents par la Revue rétrospective, avaient chacun des partisans, ce qui donnait lieu à des conflits fréquents. Il fut décidé de les placer dans des locaux séparés. Barbès avait été primitivement maintenu dans la maison de détention de Doullens, et ce n’était que sur ses insistances qu’il avait été envoyé à Belle-Isle[22].

Vers la fin de 1852, le ministère de l’Intérieur fut averti d’un projet d’évasion de Barbès et de Blanqui par une lettre adressée de Genève à Lyon et trouvée dans un panier à poisson à double fond[23]. Des mesures très rigoureuses furent prises pour déjouer le plan, et le 8 novembre 1852 le directeur de la prison rassurait le gouvernement en lui écrivant :

« Barbès et Blanqui s’ont détenus dans le quartier des cellules ; ils n’en peuvent sortir que par escalade, un gardien est de service jour et nuit dans la rue des cellules. Le préau des cellules est également surveillé pendant le jour, et deux factionnaires sont placés à l’extrémité de la palissade, l’un au sud, l’autre à l’ouest[24]. » Cela n’empêcha pas Barbès de publier un manifeste à propos du plébiscite de l’Empire, et d’envoyer un toast à un banquet qui avait eu lieu à Londres[25]. Blanqui, de son côté, arriva à correspondre avec le dehors ; il put aussi, étant en prison, obtenir des renseignements de Ranc[26]. L’administration n’osait pas les poursuivre, car, avouait-elle, en relatant le cas de Barbès, « l’emmener sur le continent, c’est augmenter les chances d’évasion. »

Le rétablissement de l’Empire riva les chaînes des prisonniers. Il y eut quelques hésitations. Hubert demanda la grâce. Les ouvriers gardèrent une attitude énergique. Boichot leur rendait pleine justice, en leur consacrant ces lignes : « Les socialistes révolutionnaires transportés à Cayenne, en Afrique, ainsi que ceux détenus à Belle-Isle, sont des ouvriers pour la plupart ; ils appartiennent à cette génération éclose au souffle vivifiant des idées humanitaires et constituent un des meilleurs éléments de la Révolution[27]. »

Les longues journées de captivité furent remplies par des études et des discussions. De véritables classes furent improvisées ou l’on apprenait, à la fois, le français, l’arithmétique, l’histoire, les langues étrangères, la géographie et 1’ethnographie, l’astronomie, l’anatomie, la physiologie. Blanqui enseignait l’économie politique en se bornant à critiquer les doctrines et plus particulièrement, les utopies économistes.

En prison, on se méfiait beaucoup des hommes qui prêchaient des systèmes exagérés[28].

Plus d’un esprit se forma en prison, plus d’une amitié s’y noua. On dut se quitter pourtant. La moitié des condamnés de Versailles furent successivement graciés ; Barbès obtint la liberté pour avoir écrit à propos de la guerre de Crimée, une lettre patriotique à George Sand qui s’empressa de la communiquer à Napoléon III. En 1857, deux ans avant l’amnistie générale, l’ordre ayant été donné d’évacuer la prison de Belle-Isle, certains prisonniers furent envoyés à Saint Michel les autres, au nombre de trente-trois, parmi lesquels Boichot, Commissare, Delescluze, Blanqui, furent internés à la citadelle de Corte, en Corse, où la prison offrait moins de confort, mais où les habitants étaient plus sympathiques aux détenus que dans la fanatique Bretagne.

L’amnistie de 1859 leur ayant rendu la liberté, quelques-uns en profitèrent, Blanqui notamment, pour recommencer la lutte immédiatement. Nous le retrouverons plus tard.

                                                   


[1] Pour les sources sur la question, j’ai largement utilisé les documents inédits qui se trouvent aux Archives nationales et aux Archives du Ministère de la Justice. J’ai pu consulter également les registres du Conseil d’Etat de Genève, grâce à l’extrême obligeance de M. Henri Fazy. Des renseignements précis se trouvent aussi dans la correspondance inédite de Michel Goudchaux avec Schoelcher qui nous a été communiquée par Mme Lévylier, fille du premier. Mémoires inédits de Paul Milliet, qui nous ont été communiqués par l’auteur. Parmi les documents imprimés, il faut mentionner le rapport de Maupas dans Papiers secrets et correspondances du second Empire (réimpression de 1871), ces documents furent publiés, comme nous le verrons, sur l’ordre de l’Empereur ; Jules Simon, Souvenir du 4 septembre, 1874 ; le colonel Mouton, La transportation en Afrique ; H. Magen, Histoire de la terreur bonapartiste, 1852 ; Goupy, La transportation en Afrique, 1853 ; Ranc, Une évasion de Lambessa, 1877 ; Orgeas, La colonisation de la Guyane par la transportation, 1883 ; Quatre ans à Cayenne, notes de François Attibert, déporté, rédigées par le rédacteur en chef du Bien-être social, Bruxelles, 1859 ; Delescluze, De Paris à Cayenne, 1869 ; Barthès, Histoire de la déportation de Cayenne, 1871 ; des articles de journaux publiés dans la Nation, l’Homme et dans quelques organes parus en Suisse qui seront indiqués plus bas ; S. Commissaire, Mémoires et Souvenirs, 1888 ; Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, 1895 ; Boichot, Souvenirs d’un prisonnier d’État ; Gustave Lefrançais, Souvenirs d’un révolutionnaire, Bruxelles ; Gustave Geffroy, l’Enfermé. Je note à part l’ouvrage capital de Saint-Ferréol, Les Proscrits français en Belgique ou la Belgique contemporaine vue à travers l’exil, 1870 ; du même, Impressions d’exil à Genève ; Mme Edgar Quinet, Mémoires d’exil 1868-1870 ; Charles Hugo, Les hommes de l’exil, 1889 ; Wauwermans, Les Proscrits du coup d’État en Belgique, 1890 ; Herzen, Les Mémoires posthumes ; G. Weill, Le parti républicain en France de 1814 à 1870, 1900, p. 357 ; Aulnoy, Le Proscrit, 1877 ; Et Arago, Une voix de l’exil, 1860 ; les articles de Ranc, dans le Diable à quatre.

[2] Décret du 31 mai 1852.

[3] A. M. J. P., 815 p., sans date, sur les moyens disciplinaires à appliquer aux transportés de 1852.

[4] V. Mouton, op.cit., p. 225-227. L’un de ces jeunes gens était fils de Labosse, ancien préfet de 1848, mort en Algérie. Le jugement fut cassé.

[5] V. A. N., id., Var, 7, le rapport du préfet sur les 2.216 condamnés, dont seuls 516 à la surveillance. Le 24 avril, le même préfet rendait compte de l’attitude des 96 condamnés destines à Cayenne qui, au cours du trajet du fort Lamalgue, firent entendre des chansons.

[6] Le procureur ajoutait ensuite que les condamnés politiques mettaient le désordre dans les maisons centrales ; il n’était pas possible de les astreindre au travail. A. M. J., 452 p.

[7] Dans le livre d’Attibert, op. cit. p. 14, se trouve reproduite une correspondance qui donne une certaine idée de l’état d’âme des transportés au cours de leurs pérégrinations…

[8] Voici le règlement qui s’appliquait aux transportés internés :

« 1° Les transportés auxquels le gouverneur général aura assigné une résidence spéciale, conformément à l’article 33 du règlement du 20 mars dernier, devront reconnaître la mesure favorable dont ils auront été l’objet par une conduite réservée et tranquille ; et en s’abstenant de tout propos et de toute démonstration politique ;

2° L’autorité militaire locale, sous les ordres de laquelle ils seront placés, déterminera la circonscription dans laquelle ils devront résider et exercera une surveillance constante sur leurs démarches.

Elle prescrira un appel journalier, ou l’obligation, pour chaque transporté, d’apposer sa signature sur un registre déposé au bureau de la place.

3° L’interné qui se montrerait rebelle à l’autorité, qui manifesterait des opinions démagogiques, qui chercherait à nouer des relations politiques avec la population, la garnison ou ses codétenus, serait immédiatement réintégré dans l’un des forts ou camps.

Celui qui quitterait sa résidence sans autorisation serait remis, après son arrestation, à la disposition du gouvernement pour être transporté à la Guyane, conformément à l’article 5 du décret du 5 mars dernier. » Ribeyrolles, op. cit., p. 110.

[9] A. M. J., 815 p., sans date.

[10] V. Ranc, La Cloche du 27 décembre 1869.

[11] V. Ranc, Le Diable à quatre, novembre 1869, p. 27 et suiv.

[12] Aussi est-on très peu renseigné sur le chiffre des républicains transportés à la Guyane par la statistique fournie par les documents officiels, qui donnaient pour cette colonie en 1856, 329 politiques et 2.641 repris de justice.

[13] V. Delescluze, op. cit., p. 21.

[14] V. Ranc, le Diable à quatre, 5 février 1870.

[15] Voir sur son séjour en Afrique, Ribeyrolles, op. cit., p.84 et suiv.

[16] Ribeyrolles, op. cit., p. 184.

[17] V. Georges Weill, op. cit., p. 386. G. Lefrançais lui consacre plusieurs pages contenant des renseignements intéressants dans ses Souvenirs d’un révolutionnaire, publiés à Bruxelles, p. 80, 96 et suiv.

[18] A. M. J., Décision des commissions mixtes pour l’arrondissement de Clamecy, les numéros 61, 69 et 83.

[19] Ranc, qui tenta avec succès une évasion de Lambessa, l’a racontée dans un volume : Une évasion de Lambessa, nouvelle édition, 1877. Attibert, op. cit., p.211, raconte également les quelques évasions tentées, souvent sans succès, par les déportés à Cayenne.

[20] A. M. J., 16 p., Plainte des détenus de Belle-Isle.

[21] L’un des détenus, pour regagner sa liberté, promit de dénoncer un complot ourdi par les sociétés secrètes de Lyon. Transféré à Lorient, il ne révéla rien. « Cet individu, écrivait sur son compte le procureur général de Rennes, dans un état d’exaltation voisin de la folie, menace de frapper tous ceux qui l’approchent et excite les prisonniers à des manifestations fâcheuses. » (A. M. J., Rapport du 23 avril 1852, p. 841)

[22] V. Dossier cité du Ministère de l’intérieur, 30 juin 1852.

[23] A. N., id., Rhône, 10, Rapport du préfet du 15 octobre 1852.

[24] A. N., id., Morbihan, 7. Rapport du directeur du 8 novembre 1852.

[25] V. ibid., Rapport du préfet du 7 décembre 1852.

[26] Renseignements fournis par M. Ranc.

[27] V. Boichot, Souvenir d’un prisonnier d’État, 1854-1859, p.112.

[28] Commissare, op. cit., t. II, p. 11, 13, 15.