HISTOIRE DES CRIMES DU 2 DÉCEMBRE

HISTOIRE DES CRIMES DU 2 DÉCEMBRE

 Victor Schoelcher

Bruxelles, chez les principaux libraires, édition considérablement augmentée, 1852

tome I

Chapitre I

II :

Résistance de l’Assemblée

La minorité

Barricade du faubourg Saint-Antoine ; proscription de quatre-vingt-trois représentants du peuple.

§ 2.

Douze ou quinze représentants se trouvaient déjà à la salle Roysin à huit heures et demie. Chacun est convaincu de la nécessité absolue d’un acte, d’un acte de résistance, à force ouverte. C’est, quelle que soit l’issue, glorifier le parti, et accomplir un devoir. Déjà la journée d’hier a été bien longue. Pas un coup de fusil tiré dans les vingt-quatre heures contre le pouvoir exécutif en révolte ! Cela lui donne un avantage considérable. On sait la puissance des faits accomplis, si odieux, si profondément immoraux qu’ils puissent être ; or chaque heure qui s’écoule sans combattre transforme le coup d’état en fait accompli. Si misérables que soient les conspirateurs, ils ont évidemment pour complices les généraux de l’armée de Paris, et plus redoutable est la conjuration militaire, plus vite il faut l’attaquer, au risque de périr. Serait-il dit dans l’histoire que les prétoriens ont terrorisé Paris, et que la grande ville révolutionnaire s’est laissé vaincre sans combattre ?

En montant à pied le faubourg Saint-Antoine, nous avions vu les ouvriers rassemblés par groupes sur les portes de leurs maisons. Ils étaient mornes, mais tranquilles, et quand nous leur disions : « Ne faites-vous rien ? Est-ce l’empire que vous attendez ? », tout en répondant, « Non, non, jamais ! », ils ajoutaient « que voulez-vous que nous fassions ? Nous n’avons pas d’armes ; on nous a désarmés après juin 1848 ! » Ces derniers mots nous ont été répétés dix fois dans des groupes différents. Oh! ceux qui désarmèrent le peuple alors furent bien coupables ! Ce souvenir est resté cuisant dans son esprit, et il nous le rappelait avec un accent qui semblait dire : « C’est vous qui nous avez désarmés ! » Comme si la Montagne n’avait pas publiquement protesté contre une mesure si opposée à l’esprit démocratique, si funeste pour la république, et dont il n’était que trop facile de prévoir les fatales conséquences ! Le désarmement du peuple en 1848 est bien certainement une des causes de son inaction en 1851.[1]

Il est une remarque à faire dont l’histoire devra tenir compte. Dans un pays aussi plein d’activité politique que la France, le mouvement ne se concentre pas au sein du monde communément appelé officiel. I1 est soutenu, activé, excité par des hommes qui agissent d’inspiration, en vertu de leur propre initiative. C’est là, en quelque sorte, une tradition de notre grande révolution. Robespierre est à la Convention, Santerre aux faubourgs. Cette double action est utile, profitable, nécessaire aux époques de lutte et chez une nation où deux idées, deux principes contraires se font bien vite soldats et combattent. Il importe donc de constater que la démocratie avait ainsi des moniteurs dévoués sur toute la surface de la France, autrement l’histoire ne s’expliquerait pas la résistance que le coup de Jarnac du 2 décembre a soulevée dans les départements, avant même que l’on y sût ce que Paris voudrait faire. Elle ne s’expliquerait pas davantage l’acharnement haineux des bonapartistes à chercher, jusque dans les plus petites villes les meilleurs citoyens pour les déporter ou les exiler.

Les hommes généreux dont nous parlons ne manquaient point à Paris, malgré les nombreuses arrestations déjà faites. Convaincus, comme les Montagnards, qu’il fallait agir, plusieurs étaient allés voir dès quatre heures du matin, les démocrates, ouvriers et bourgeois, les plus influents du faubourg Saint-Antoine. Tous étaient tombés d’accord sur l’urgence d’une prise d’armes. Le peuple des faubourgs n’avait guère dormi. Il s’était levé de bonne heure. A six heures, il était déjà dans les rues, et il aurait sans doute cédé aux exhortations chaleureuses de ceux qu’il reconnaissait pour ses chefs, lorsqu’un fait capital et généralement ignoré jusqu’ici, vint encore le refroidir et le ramener à ses premières impressions d’indifférence. A six heures et demie, trois omnibus remplis de représentants arrêtés au 10e arrondissement, et conduits à Vincennes, montaient le faubourg Saint-Antoine, escortés seulement par une vingtaine de lanciers. Plus de cinq ou six mille ouvriers étaient sur les trottoirs. Les chefs dirent : « Il est aisé de rendre la liberté à ces représentants illégalement arrêtés. L’occasion est belle de faire un coup d’éclat capable d’exercer la plus heureuse influence morale sur tout Paris. Ce n’est pas une Assemblée plus ou moins détestée qui est en cause, c’est la république. » Les ouvriers, toujours si admirablement intelligents, entraînés par la puissance de ce raisonnement, se portèrent vers les voitures. Mais aussitôt les représentants qu’elles contenaient se montrèrent plus effrayés que les lanciers, et pendant que les omnibus avec l’escorte se lançaient au grand trot, ils mirent la tête aux portières et pressèrent ceux qui allaient s’exposer pour eux de se tenir tranquilles. Le peuple, indigné, nous rapporte le citoyen Cournet, un des acteurs de la scène, s’arrêta tout à coup, disant : « Vous voyez bien qu’il n’y a rien à faire avec ces gens-là ! » et il résolut plus que jamais de rester dans sa neutralité. En vérité, on en conviendra, il n’y avait pas de quoi l’encourager beaucoup. Où vit-on jamais autre part un prisonnier supplier ses libérateurs de le laisser mener au cachot ? (196)

Les Montagnards s’étaient donné rendez-vous au café des Peuples, salle Roysin, non pour délibérer, mais pour agir. Par malheur, beaucoup d’entre nous n’avaient pu être prévenus à temps. Il y eut aussi malentendu sur le moment fixé : quelques-uns se trompèrent et crurent que c’était neuf heures. Les premiers arrivés attendirent avec impatience leurs collègues. Ils étaient, comme nous l’avons dit, au nombre de douze ou quinze à huit heures et demie. « Le temps se perd, s’écria l’un d’eux à peine entré ; mettons nos écharpes ; montrons les représentants à la population, élevons, avec elle des barricades. Nous sauverons le pays peut-être, l’honneur du parti à coup sûr. Allons, faisons des barricades. » Tous furent immédiatement du même avis. Un seul, le citoyen Baudin, reproduisit la terrible objection : « Nous ne sommes pas en nombre pour adopter une semblable résolution. » Mais il se rallia d’entrain au sentiment général, et, la conscience tranquille après avoir réservé le principe, il ne fut pas le dernier à ceindre son écharpe. Il y avait au milieu des rouges deux ou trois membres de la gauche qui ne montrèrent pas moins de prompte résolution à courir les chances de la bataille. Nous serions heureux de les désigner, mais ils ont échappé aux recherches de l’Elysée, ils ne sont pas sur les listes de proscription ; mieux vaut, dans l’intérêt de la république, ne pas les nommer ici, et laisser à leur courage toute sa liberté, puisque la France en aura encore besoin pour chasser les décembriseurs.

Ainsi, et pas autrement, les représentants républicains avec une vingtaine de braves gens en blouse et en habit décidèrent la première barricade élevée contre l’insurrection de l’ex-président.

M. Mayer a écrit que les Montagnards avaient, la veille, tiré au sort pour savoir qui aurait mission de commencer le combat et que le sort avait désigné MM. Baudin, Schoelcher, Madier-Montjau et Esquiros. Il n’y a pas un mot de vrai dans ce conte ridicule. Rien même n’a pu y donner lieu ; il est de pure imagination. La Montagne n’avait nul besoin de tirer au sort pour trouver dans son sein des hommes prêts à combattre au nom de la république ; elle a assez prouvé en mainte occasion qu’elle ne manquait pas de volontaires disposés à jouer toutes les parties de ce genre. Les faits que nous allons relater en témoigneront encore.

Nous sortons tous ensemble à neuf heures criant : « Aux armes ! aux barricades ! vive la Constitution ! » En moins de cinq minutes une centaine de bons citoyens se groupent autour de nous. Il n’en fallait pas davantage. On se mit aussitôt en mesure de faire une barricade en travers du faubourg, aux angles des rues Cotte et Sainte-Marguerite, les premières qui se trouvèrent sur notre route. Personne ne se demanda si la position était bien choisie ; ce que nous voulions tous, peuple et représentants, c’était de l’action. Une voiture de laitière, une autre de boulanger, une grosse charrette et un omnibus furent successivement pris, dételés et renversés. Nous ne pûmes nous procurer plus de matériaux. Sans doute, la nouvelle de notre entreprise fut immédiatement portée en haut et en bas du faubourg et la circulation aussitôt interdite. Impossible d’ailleurs d’avoir ni une seule pierre ni un seul pavé, le temps manqua. Mais rien ne pouvait arrêter notre résolution.

Nous ne possédions que trois fusils enlevés à deux soldats qui passaient isolément avec un vieux sergent. « Des armes ! cria chacun, il faut des armes ! — Nous n’en avons pas. », me répondirent nos braves compagnons, et l’un d’eux ajouta encore : « On nous a désarmés en 1848 ! » On voyait, d’où nous étions, le petit corps de garde qui est au milieu du faubourg Saint-Antoine, près la rue Montreuil. On fond sur ce poste, il est forcé de livrer ses armes, dix ou douze fusils, et ses munitions. On indique alors le corps de garde du Marché-Noir, comme pouvant en fournir d’autres. La même expédition, toujours des représentants en tête, est faite, avec la même audace et le même succès. Les soldats n’éprouvèrent aucun mauvais traitement. Un des assaillants, le citoyen Ch. Broquet, trouva même moyen d’égayer la scène. Il s’était jeté sur le factionnaire qui, par un mouvement instinctif, porta la main sur la gâchette de son arme ; Broquet l’arrêta et lui dit avec cet air narquois qui n’abandonne jamais l’enfant de Paris : « Doucement petit, ça pourrait vous faire du mal et à moi aussi, faut pas. » Pour notre compte personnel, nous l’avouons, nous avions peu envie de rire ; nous connaissions les ordres du jour donnés à l’armée de Paris par son ancien général en chef, M. Changarnier ; nous savions de bonne source qu’ils avaient été renouvelés, revus, corrigés et augmentés. Les postes, pensions-nous, vont se ranger en bataille à notre approche et faire une décharge à bout portant ; il est impossible que nous y échappions, et, chose plus triste, nous ne mourrons pas comme il le faudrait pour que notre mort fût utile. Heureusement, cette fois, la fortune se mit de notre côté.

Peu de minutes après le retour à la barricade, vers neuf heures et demie[2], on aperçut un détachement d’infanterie du 19e léger qui venait du côté de la Bastille. Il y avait trois compagnies suivies d’un chef de bataillon à cheval, M. Pujol. Quelques personnes se retirèrent, jugeant toute résistance impossible dans les conditions où l’on se trouvait.

Ceux qui restèrent, hommes intrépides, parmi lesquels on a reconnu les citoyens Cournet, Amable Lemaître, Maillard et Ruin, ne pouvaient, non plus que nous, se faire illusion sur le résultat. La rue n’était pas même entièrement barrée, les deux trottoirs restaient libres ; nous ne possédions pour nous abriter que les quatre voitures renversées, pour nous défendre que vingt-deux fusils pris aux soldats ; plusieurs même n’avaient qu’un seul coup à tirer. Que nous importait, après tout ? Nous ne comptions guère, ni les uns ni les autres, réussir là par les armes. Notre défaite comme combattants, dans la situation du moment, était à peu près certaine ; nous n’ignorions pas que la brigade Marulaz occupait la Bastille avec du canon, que, de plus, la brigade Gourtigis campait à la barrière du Trône. Le citoyen Madier-Montjau, après avoir contribué au désarmement du poste du Marché-Noir, était bien parti pour essayer de nous couvrir par derrière, mais il était impossible qu’il eût encore pu rien faire. Nous nous trouvions donc entre deux feux. Personne ne voulut s’en inquiéter. Nous poursuivions tous un grand but : d’abord tâcher d’enlever la troupe en lui montrant des écharpes ; ensuite, donner par un coup d’éclat l’impulsion à la résistance. Nous comptions que la rumeur publique ne manquerait pas de porter dans tout Paris la nouvelle du soulèvement du faubourg Saint-Antoine, ayant à sa tête des membres de l’Assemblée ; nous pensions que notre barricade en ferait surgir mille autres, et que notre sang, s’il coulait, ne serait pas perdu. Nos patriotiques calculs ne furent pas tous déçus.

Quand le détachement approcha, un de nous dit à ses collègues : « Portons-nous en avant. » Aussitôt les représentants montent sur les voitures renversées ; et lui, s’adressant aux citoyens : « Amis, pas un coup de fusil avant que la ligne n’ait ouvert le feu. Nous allons à elle ; si elle tire, la première décharge sera pour nous ; si elle nous tue, vous nous vengerez. Mais jusque-là pas un coup de fusil. » Les Montagnards voulaient mettre tous les avantages du côté des défenseurs de la loi. Ils étaient huit sur la barricade : Baudin, Bruckner, Deflotte, Dulac, Maigne, Malardier, Schoelcher et un autre que nous ne pouvons nommer parce que les proscripteurs ne le connaissent pas.

Les trois compagnies montaient silencieuses avec une lenteur funèbre. Nous leur faisons signe d’arrêter ; le capitaine (M. Petit), qui était en tête, répond par des signes négatifs ; sept descendent alors et marchent vers lui[3]. A la vue de ces quelques hommes s’avançant dans la majesté du devoir civique, la troupe fait halte presque malgré elle. Nous en appelons à son patriotisme et à son honneur : « Nous sommes représentants du peuple, lui disons-nous ; on vous trompe. C’est la Constitution que vous attaquez, sauvez-la au contraire ; nous réclamons votre concours pour faire respecter la loi du pays. Venez avec nous, ce sera votre gloire. —Taisez-vous, dit le capitaine, je ne veux pas vous entendre ; j’obéis à mes chefs. Retirez-vous, j’ai des ordres à exécuter. Retirez-vous ou je fais tirer. — Vous pouvez nous tuer, répondirent les Montagnards tous d’une même voix, mais vous ne nous ferez pas reculer ; nos corps doivent couvrir le peuple ! — Soldats, apprêtez vos armes, en avant ! » Le mouvement s’exécute.

Nous étions tous les sept rangés sur une même ligne. Quelques-uns, croyant la dernière heure venue, mirent le chapeau à la main comme pour saluer la mort.

Officiers et soldats furent sans doute émus de notre attitude.

Il est certain qu’ils pouvaient nous tuer, comme le lendemain d’autres ont tué l’héroïque Dussoubs, qui, une écharpe sur l’épaule, désarmé comme nous devant la troupe, faisait ce que nous faisions. Ils ne le voulurent pas. Ils passèrent entre nous. Neuf rangs de soldats, en volant à la barricade, nous trouvèrent successivement face à face ; aucun ne frappa. Nous étions au bout de leurs baïonnettes et de leurs épées ; elles se détournèrent à mesure qu’elles rencontraient nos poitrines. Un jeune officier du second peloton, vis-à-vis duquel la mêlée nous amena, et que nous adjurions encore de se joindre à nous en lui reprochant sa faute, nous dit avec désespoir : « Notre position est affreuse. Que pouvons-nous faire ? Nous avons des ordres !.. » Le sabre à la main, il avait l’air navré. Ah ! si les généraux n’avaient pas été vendus !

Celui qui écrit ces pages reçut seul deux coups de baïonnette, qui ne traversèrent même pas tous ses vêtements ; ils avaient été donnés bien plutôt pour l’éloigner du capitaine, dont on le trouvait trop près, que pour le percer.

Un épisode montrera mieux encore ce qu’est le caractère du soldat français quand il est abandonné à sa générosité naturelle. Un fourrier met en joue, à bout portant, notre ami Bruckner. Celui-ci s’en aperçoit, et dit tranquillement : »Voyons, tirez donc un peu, je vous en défie. » Le fourrier sourit, relève son arme au-dessus de l’épaule de l’audacieux, et, lâchant le coup, qui se perd dans l’espace, presse la main du représentant au moment de s’élancer.

Nous avons expliqué que la barricade était indéfendable. Une quinzaine d’hommes armés qui restaient là ne pouvaient évidemment pas tenir. Après le premier feu, ils se retirèrent. La troupe ne fit non plus qu’une seule décharge, et c’est alors que notre collègue Baudin, demeuré ferme et debout sur une des voitures, reçut à la tête trois balles qui le tuèrent roide. Aucun de nous, placés en avant, ne le vit tomber. Un seul autre des défenseurs de la loi fut atteint en même temps que lui. C’était un tout jeune homme. Le citoyen Ruin, qui se trouvait près de lui, le transporta, au périt de sa vie, dans une maison des environs. Nous avons eu le chagrin d’apprendre depuis qu’il avait succombé à sa blessure.

Nous ne savons pas même le nom de ce brave ! Tel est le sort de l’homme du peuple, des soldats de toutes les causes ! Ah ! combien leur mérite est plus grand que le nôtre ! Ils succombent obscurément, sans la dernière consolation de laisser à leurs descendants la gloire de leur mort !

Nous n’eûmes pas d’autres malheurs à déplorer. Les citoyens Madier et Esquiros ne furent ni pris ni blessés là, comme on l’a dit ; ils étaient occupés ailleurs à l’oeuvre constitutionnelle, comme nos honorables collègues Aubry, Chaix, Duputz et Sartin, que l’on a fait figurer à tort à cette barricade. C’est deux ou trois heures plus tard que le citoyen Esquiros dirigea la défense d’une autre barricade, où, heureusement, il ne fut pas atteint.

Il   est également inexact que le chef du bataillon ait été tué ou renversé de son cheval.

Le représentant du peuple Baudin sera inscrit sur la liste glorieuse et trop immense des martyrs de la liberté, à côté des frères Bandiera, de Robert Blum et de Bathiany. Sa mort ne fut pas sans amertume. « Nous ne voulons pas nous sacrifier pour les vingt-cinq francs. », lui avait dit un ouvrier ! Les gagistes du suffrage universel, les vingt-cinq francs ! ainsi nous appelaient follement quelques-uns même de nos propres amis. « Vous allez voir, répliqua Baudin, comment on meurt pour vingt-cinq francs ! » Et lui, précisément, a quitté la vie aux pieds de la Constitution, léguant à la postérité son nom avec un mot sublime !

Ces diverses périodes de l’action s’étaient succédé en moins de temps que nous n’en mettons à les écrire. Depuis notre sortie de la salle Roysin jusqu’à la prise de la barricade, il ne s’écoula pas plus d’une heure. Nous n’avions pas pu enlever la troupe ; deux d’entre nous étaient sur le carreau ; mais un grand fait était accompli : le drapeau de la résistance armée était planté.

La troupe s’était enfoncée dans les rues Cotte et Sainte-Marguerite, à la suite de ceux qui, forcément, s’éloignaient. Nous nous trouvâmes tous les sept au milieu du faubourg, avec quelques ouvriers qui se rapprochèrent de nous.

Au moment de se porter en avant, les Montagnards avaient engagé leurs amis à ne pas ouvrir le feu les premiers. Mais en voyant un de nous touché par les baïonnettes, un impatient avait tiré, et un soldat était tombé pour ne plus se relever. Nous l’aperçûmes étendu à terre, boutonné jusqu’au col, le sac au dos, le shako attaché sur la tête par la mentonnière. Tout jeune, d’une figure régulière, ses yeux étaient fermés, et la pâleur mate de la mort, déjà répandue sur son visage, donnait un éclat saisissant à deux sillons vermeils qui lui partaient de la bouche et des narines. Si nous savions peindre, nous pourrions encore faire son portrait, montrer tout son sang répandu sur le sol, et donnant à sa tunique, près des bords de la blessure, les teintes moirées qu’il trace sur le drap qu’il imbibe. Ce beau jeune homme personnifiait bien pour nous la description antique du guerrier mort dans son armure. L’atmosphère, chargée des teintes blafardes d’un soleil d’hiver, blanchissait tout. Les portes étaient fermées, la rue propre et déserte, les bruits de l’activité humaine un instant suspendus, le silence universel. Vu ainsi, le faubourg nous semblait immense, et il se passa pour nous devant ce jeune cadavre, la première victime des ambitions bonapartistes, quelques secondes imposantes et solennelles.

Nous allâmes naturellement d’abord au pauvre soldat. Nous lui prîmes la main, elle se refroidissait ; tout nous parut déjà fini ; il ne fallait cependant négliger aucun moyen de le secourir s’il était possible. Nous le relevâmes à plusieurs pour le déposer à l’hôpital Sainte-Marguerite qui se trouvait à deux pas.

Ce pieux devoir rempli, les citoyens Dular, Malardier, Schœlcher et un quatrième dont nous devons taire le nom, descendirent le faubourg, excitant de nouveau le peuple à prendre les armes. Les citoyens Bruckner, Deflotte et Maigne avaient pris une autre direction dans le même but.

Un bataillon tout entier, suivi de deux obusiers, montait le faubourg. Les ouvriers nous forcèrent d’entrer dans une cour dont on referma les portes sur nous. Les braves gens qui nous avaient poussés là nous témoignèrent un véritable intérêt. Ils nous disaient : « Vous avez fait votre devoir, c’est nous qui ne faisons pas le nôtre. N’allez pas plus loin, vous vous exposeriez en vain. Le faubourg n’a pas envie de marcher. » Nous étions au désespoir ; nous sentions que c’était la république qu’on laissait périr, et nous le dîmes avec toute la véhémence d’une ardente conviction. « Que faire ? nous répondirent-ils, nous ne sommes pas en mesure, d’ailleurs, le sort de m’Assemblée ne nous inquiète pas le moins du monde, et puis on nous rend le suffrage universel… » Malheureux peuple, comme ils te trompaient !

Le bataillon passé, nous continuâmes notre marche pour tenter un dernier effort, accompagnés de notre bon collègue Sartin, qui avait pu nous rejoindre. Toujours revêtus de nos insignes parlementaires, entourés de quelques citoyens déterminés, nous prîmes la rue de Charonne, haranguant les ouvriers, les conviant à la défense des lois, criant toujours : « Aux armes ! Vive la république ! La patrie est en danger ! » Vains efforts. Arrivés au carrefour Baffroid, où cinq ou six hommes commençaient à dépaver pour faire une barricade, nous n’avions pas cent personnes derrière nous, et il y avait plus d’une heure que nous parcourions le faubourg ! On nous saluait des portes et des fenêtres, on agitait les casquettes et les chapeaux, on répétait avec nous : Vive la république ! mais rien de plus. Il fallut bien nous avouer que le peuple ne voulait pas remuer ; son parti était pris.

Les écharpes avaient fait, au faubourg Saint-Antoine, tout ce qu’il leur était donné de faire. Nous nous séparâmes de ceux qui nous suivaient, après de cordiales et tristes poignées de mains ; nous leur recommandâmes de pousser aux barricades, et ils nous approuvèrent d’aller nous employer ailleurs[4]. Nous trouvâmes heureusement de meilleures dispositions dans les quartiers Saint-Martin, Saint-Denis et Montmartre, où nous nous rendîmes.

Le citoyen Madier-Montjau, que l’on a vu s’éloigner après la prise du poste du Marché-Noir, affrontait d’autres dangers, accompagné d’un vétéran de la république, d’un ancien carbonaro. Ils portaient ensemble l’annonce du combat dans le faubourg du Temple et à Belleville, où ils avaient des relations ; ils y publiaient la proclamation suivante dont huit copies, faites de leurs mains, furent placardées dans ces quartiers :

 

AUX ARMES !

 

« La république, attaquée par celui qui lui avait juré fidélité, doit se défendre et punir les traîtres.

A la voix de ses représentants fidèles, le faubourg Saint-Antoine s’est levé et combat.

Les départements n’attendent qu’un signal et il est donné.

Debout tous ceux qui veulent vivre et mourir libres !

 

Pour le comité de résistance de la Montagne,

Le représentant du peuple délégué : A. Madier-Montjau

3 décembre. »

 

Un des exemplaires affichés de cette proclamation a été gardé pendant une heure, le pistolet au poing, par un des plus braves ouvriers de Belleville.

Les rouges de l’Assemblée nationale se montrèrent ainsi partout, le 3, le 4 et le 5, encourageant de leur présence ceux qui faisaient et défendaient des barricades, excitant et provoquant les autres. Dès le 2 à trois heures, le citoyen Michel (de Bourges), qui se trouvait avec quelques Montagnards chez le citoyen Bonvallet, restaurateur du boulevard du Temple, où l’on devait se réunir, fit connaître au peuple, du haut du balcon, que M. Bonaparte venait d’être mis hors la loi. La police survint, et ce fut à grand’peine que nos collègues lui échappèrent. Le citoyen Delbetz, surpris à l’improviste par une escouade de sergents de ville, fut arrêté sur le boulevard des Italiens le 4, au moment où il conviait la bourgeoisie à s’armer. Le citoyen Victor Hugo fut vu à plusieurs barricades ; quatre Montagnards assistaient les défenseurs de la Constitution qui prirent la mairie du 5e arrondissement. Leur modestie égale leur courage ; à cette heure encore, nous ne savons pas nous-même leurs noms.

                                   


[1] Les ouvriers oublient que la plupart des membres de la Montagne à la Constituante non seulement votèrent mais protestèrent par un acte extra-parlementaire contre la mise en état de siège de Paris. Nous rappelons ici, puisqu’il le faut, que cet acte, signé des Montagnards, fut affiché dans tout Paris, le 24 juin 1848.

[2] Notre coreligionnaire politique, M. Magen, dans son livre des Mystères du 2 décembre, nous fait monter sur la barricade à huit heures. Il ne trouvera pas mauvais que ceux qui étaient là tiennent à dire qu’il se trompe. Il importe à leur honneur que l’on ne puisse même les soupçonner d’avoir voulu accaparer la gloire d’un péril en précipitant l’heure de l’action.

[3] Aucun de nous ne tenait, comme on l’a dit, le livre de la constitution. Il n’en était pas besoin. Nous étions là le droit vivant, le papier n’y faisait rien.

[4] M. le capitaine Mauduit, auteur de la Révolution militaire du 2 décembre, est un légitimiste devenu bonapartiste parce que, selon ses expressions, « M. Louis Napoléon n’est pas de ceux qui font fi de la couronne de France : il la trouve, au contraire, tout aussi digne que la Toison d’or que l’on brave mille dangers pour s’en parer le front !.. » Page 16. M. Mauduit a écrit de ce style miraculeux trois cents pages, où il glorifie les assassins et insulte les socialistes qu’il donne tous pour des lâches. Jamais on ne mit autant de barbarismes au service de la barbarie. Il raconte à sa façon, avec toute sorte de faussetés et de fautes de français, les événements du faubourg Saint-Antoine. Il dit que trois Montagnards seuls osèrent se présenter sur le champ de bataille, les citoyens Baudin, Schœlcher et Madier-Montjau, et il termine sa narration de la sorte : « La mort du citoyen Baudin fut instantanée, les soldats ne relevèrent qu’un cadavre qu’ils prirent d’abord pour un commissaire de police, en raison de son écharpe. Les deux autres représentants durent leur salut à cette même méprise, et se sauvèrent en passant d’une cour dans l’autre sur des planches dont on avait recouvert le puits qui les séparait. C’était un nouveau vasistas des Arts et Métiers !… » Page 160.

Si difficile qu’il soit de comprendre quelque chose à cet abominable galimatias, on devine que M. Mauduit a eu l’intention de dire que M. Madier-Maontjau (qui n’était pas là) et M. Schoelcher s’étaient sauvés. M. le capitaine Hippolyte de Mauduit, chevalier de la Légion d’honneur, en a menti, lachement menti. Ses planches de puits sont un odieux mensonge, comme le vasistas des Arts et Métiers, l’une des plus ignobles calomnies des réactionnaires.