HISTOIRE DES CRIMES DU 2 DÉCEMBRE

HISTOIRE DES CRIMES DU 2 DÉCEMBRE

 Victor Schoelcher

Bruxelles, chez les principaux libraires, édition considérablement augmentée, 1852

tome I

Chapitre I

I : Premiers actes de l’insurrection

 

Les arrestations préventives ne suffisaient pas au succès du complot. Quelques heures plus tard la voix de la presse républicaine, unanime et formidable, aurait, au nom du droit, sonné l’appel aux armes. On prévint le danger; toutes les imprimeries, toutes les presses lithographiques même furent fermées simultanément, et les bureaux des journaux républicains occupés militairement. Au National, un commissaire de police vint à six heures du matin avec une compagnie de gardes républicains ; il posa les scellés sur les presses, et, ne croyant pas lui-même au respect dû à de pareils scellés, il plaça une sentinelle à chaque porte.

Ainsi, dès le premier moment, toute publication de pièces quelconques, utiles à la résistance, était devenue une impossibilité. Une réunion de trente à quarante journalistes, qui eut lieu au Siécle, vers midi, ne manqua pas de courage pour rédiger et signer une énergique protestation de la presse, mais elle manqua des moyens de faire imprimer ce document.

D’un autre côté, les deux traîtres placés à la tête de l’état-major de la garde nationale, le général Lawoestine et M. Vieyra, avaient pris des mesures pour que le rappel ne pût être battu nulle part. Une lettre du général Lawoestine aux majors de chaque légion (officiers soldés, comme on sait) leur ordonnait de mettre hors de service les caisses de tambours, leur défendait de laisser battre le rappel, et leur enjoignait d’empêcher toute réunion de la garde nationale. Un officier de la 3e légion, qui se rendit à sa mairie à neuf heures du matin, vit cette lettre. Là le major avait fait enlever les peaux des caisses et en avait aussi crevé quelques-unes.

Voici, à ce sujet, une scène que raconte M. Mayer dans sois Histoire du 2 décembre (page 47) : « Le lundi soir, le président tint sa réception ordinaire de ce jour ; le foule y était immense. Nul pourtant ne soupçonnait encore. Vers dix heures, Louis-Napoléon, s’étant adossé à une cheminée, appela d’un signe le colonel Vieyra, nommé la veille chef d’état-major de la garde nationale : Colonel, lui dit-il en souriant, êtes-vous assez maître de votre visage pour n’y rien laisser paraître d’une grande émotion ? — Je le crois, mon prince, répondit M. Vieyra. — Fort bien alors. Et avec un sourire plus épanoui : — C’est pour cette unit, dit-il à demi-voix. Vous n’avez pas bougé ; c’est bien, vous êtes fort. Pouvez-vous me répondre que demain le rappel ne sera battu nulle part, et qu’aucune convocation de garde nationale n’aura lieu ? — Très-facilement, pourvu que j’aie assez d’ordonnances à ma disposition. — Voyez pour cela le ministre de la guerre. Partez maintenant ; mais pas de suite, on croirait que je vous ai donné un ordre.

Et, prenant le bras de l’ambassadeur d’Espagne qui s’avançait, le prince quitta la cheminée pendant que M. Vieyra, pour dérouter tout soupçon, allait échanger quelques banalités dans un groupe de dames. »

Cette révélation est précieuse. Que M. Mayer fût de la partie, comme il semble l’indiquer, ou non, toujours est-il qu’il est bien instruit ; à mille détails tout à fait intimes qui fourmillent dans son livre, on voit que le maître, comme il dit, lui a fait des confidences ; on peut l’en croire sur des choses de ce genre. Or, personne ne savait encore que M. Bonaparte fût l’ennemi de la bourgeoisie, comme il prétend l’être depuis que la bourgeoisie s’est montrée peu touchée de la manière dont « il a sauvé la France et la chrétienté. » (Mayer, page 48) N’est-il pas intéressant de voir ce grand conservateur redouter si fort la nation armée ? Notez encore que la garde nationale n’était plus remplie que d’amis de l’ordre. Le général Cavaignac l’avait épurée depuis longtemps ; il en avait éloigné, après juin 1848, en la désarmant, tous les ouvriers, tous les hommes dangereux ; il avait licencié en masse la 7e, la 8e et la 12e légion plus particulièrement mal pensantes. — Voilà des hommes qui font un coup d’état pour le salut de la religion, de la famille, de la propriété, et le premier de leurs soins est de claquemurer chez elle, de réduire à l’impuissance toute une armée volontaire, exclusivement composée d’hommes religieux, de pères de famille, de propriétaires, de négociants, de marchands, « d’honnêtes gens » qui avaient fait preuve de haine et de courage en 1848 contre les socialistes, les brigands, les partageux, etc., etc.!

Tous ces nobles préliminaires étaient consommés avant le lever du soleil. Le crime du 2 décembre est une oeuvre nocturne. Les conjurés ont procédé à la manière de Cartouche et de Mandrin, la nuit, dans l’ombre, aux heures du vol et de l’assassinat. Les officiers dont l’armée aurait écouté la voix, les hommes auxquels on pouvait supposer de l’action sur le peuple avaient été arrêtés dans leurs lits ; les tambours de la milice citoyenne étaient saisis, les imprimeries scellées, les ministères enlevés, les caisses publiques sous la main des coquins, la garde de l’Assemblée surprise, tous les points stratégiques couverts d’artilleurs et de soldats ; le coup était fait enfin, que Paris dormait encore ! Il s’éveilla stupéfait et désarmé devant les placards qui couvraient les murailles, et annonçaient l’insurrection du gouvernement.

Ces placards sortaient de l’imprimerie nationale, dont le directeur, M. Saint-Georges, participait au complot. Les ouvriers nécessaires avaient été consignés le 1er décembre, au soir, « pour un travail d’urgence. » A minuit, la 4e compagnie du 1er bataillon de gendarmerie mobile (presque tous anciens gardes municipaux de Louis-Philippe, et choisis certainement à dessein) vint occuper toutes les portes, toutes les fenêtres, toutes les issues ; personne ne put entrer ni sortir. Le capitaine, M. Delaroche Doisy, fit charger les armes en silence et donna la consigne envoyée par Saint-Arnaud. « Elle était simple, nous dit héroïquement M. P. Mayer : FUSILLER TOUT CE QUI TENTERAIT DE SORTIR OU DE S’APPROCHER D’UNE FENÊTRE. RIEN DE PLUS CLAIR, MAIS RIEN DE PLUS NÉCESSAIRE AUSSI. » (Page 50.) L’historien est digne du sujet. On reconnaît là un de ces honnêtes gens qui répondent toujours par le mot de guillotine quand ils entendent parler de République. FUSILLER ! Le mot et la chose se trouvent à chaque ligne et à chaque pas de l’attentat du 2 décembre. Il n’y eut jamais de révolution plus lâchement meurtrière, plus froidement impitoyable. L’assassin de Boulogne ne s’est pas démenti.

M. Beville, lieutenant-colonel d’état-major, un des aides de camp de l’Elysée, apporta, en fiacre, les manuscrits qui furent livrés aux ouvriers. Pas un d’eux n’eut le courage de se refuser à cette besogne impie, pas un d’eux n’incita les autres à une résistance au moins passive. Ils pouvaient peut-être sauver la République en se croisant les bras, ils ne le firent pas ! Le fusil sur la gorge, ils obéirent…

Ce que les insurgés appellent le décret de dissolution de l’Assemblée et de mise en état de siège de Paris, l’appel au peuple, l’adresse à l’armée, l’acte de convocation des comices, la proclamation du sieur Maupas comme préfet de police, et sa lettre aux commissaires de police, tout fut composé, tiré à grand nombre d’exemplaires en quatre ou cinq heures, et porté à la préfecture de police. Les afficheurs habituels y attendaient ; et, les pièces une fois distribuées, ils se répandirent, escortés par des sergents de ville, dans toutes les directions, vers six heures et demie.[1]

Les ouvriers de l’imprimerie nationale jugeront mieux encore du mal qu’ils ont fait, en lisant cette exclamation de M. P. Mayer au moment où il va parler des affiches des conjurés : « Pour l’honneur éternel de la pensée humaine, le premier acte du 2 décembre ne fut pas un coup de canon, mais un coup de presse. C’est de l’imprimerie nationale que partit ce prélude consolateur. » (Page 49).

Il y avait trois placards ; notre rôle d’historien nous oblige à transcrire ici ces monuments de violence, de mensonge et de fraude :

 

AU NOM DU PEUPLE FRANCAIS.

LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE

 

Décrète

ARTICLE I

 

L’Assemblée nationale est dissoute.

 

ARTICLE II

 

Le suffrage universel est rétabli. La loi du 31 mai est abrogée.

 

ARTICLE III

 

Le peuple français est convoqué dans ses comices, à partir du 14 décembre jusqu’au 21 décembre suivant.

 

ARTICLE IV

 

L’état de siége est décrété dans l’étendue de la première division militaire.

 

ALTICLE V

 

Le conseil d’État est dissous.

 

ARTICLE VI

 

Le ministre de l’intérieur est chargé de l’exécution du présent décret.

 

Fait au palais de l’Élysée, le 2 décembre 185I.

 

LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.

 

Le ministre de l’intérieur,

DE MORNY.

 

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PROCLAMATION DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE.

 

Appel au peuple

 

Français !

La situation actuelle ne peut durer plus longtemps. Chaque jour qui s’écoule aggrave les dangers du pays. L’Assemblée, qui doit être le plus ferme appui de l’ordre, est devenue un foyer de complots. Le patriotisme de trois cents de ses membres n’a pu arrêter ses fatales tendances. Au lieu de faire des lois dans l’intérêt général, elle forge des armes pour la guerre civile ; elle attente au pouvoir que je tiens directement du peuple ; elle encourage toutes les mauvaises passions ; elle compromet le repos de la France ; je l’ai dissoute, et je rends le peuple entier juge entre elle et moi.

La Constitution, vous le savez, avait été faite dans le but d’affaiblir d’avance le pouvoir que vous alliez me confier. Six millions de suffrages furent une éclatante protestation contre elle, et cependant je l’ai fidèlement observée. Les révocations, les calomnies, les outrages m’ont trouvé impassible. Mais aujourd’hui que le pacte fondamental n’est plus respecté de ceux-là mêmes qui l’invoquent sans cesse, et que les hommes qui ont perdu deux monarchies veulent me lier les mains, afin de renverser la République, mon devoir est de déjouer leurs perfides projets, de maintenir la république et de sauver le pays en invoquant le jugement solennel du seul souverain que je reconnaisse en France : le peuple.

Je fais donc appel loyal à la nation tout entière, et je vous dis : Si vous voulez continuer cet état de malaise qui nous dégrade et compromet notre avenir, choisissez un autre à ma place, car je ne veux plus d’un pouvoir qui est impuissant à faire le bien, me rend responsable d’actes que je ne puis empêcher, et m’enchaîne au gouvernail quand je vois le vaisseau courir vers l’abîme.

Si, au contraire, vous avez encore confiance en moi, donnez-moi les moyens d’accomplir la grande mission que je tiens de vous.

Cette mission consiste à fermer l’ère des révolutions en satisfaisant les besoins légitimes du peuple et en le protégeant contre les passions subversives. Elle consiste surtout à créer des institutions qui survivent aux hommes et qui soient enfin des fondations sur lesquelles on puisse asseoir quelque chose de durable.

Persuadé que l’instabilité du pouvoir, que la prépondérance d’une seule Assemblée sont des causes permanentes de trouble et de discorde, je soumets à vos suffrages les bases fondamentales suivantes d’une Constitution que les Assemblées développeront plus tard.

1° Un chef responsable nommé pour dix ans ;

2° Des ministres dépendants du pouvoir exécutif seul ;

3° Un conseil d’État formé des hommes les plus distingués, préparant les lois et en soutenant la discussion devant le corps législatif ;

4° Un corps législatif discutant et volant les lois, nommé par le suffrage universel, sans scrutin de liste qui fausse l’élection ;

5° Une seconde Assemblée formée de toutes les illustrations du pays, pouvoir pondérateur, gardien du pacte fondamental et des libertés publiques.

Ce système, créé par le premier Consul au commencement du siècle, a déjà donné à la France le repos et la prospérité ; il les lui garantirait encore.

Telle est ma conviction profonde. Si vous la partagez, déclarez-le par vos suffrages. Si, au contraire, vous préférez un gouvernement sans force, monarchique ou républicain, emprunté à je ne sais quel passé ou à quel avenir chimérique, répondez négativement.

Ainsi donc, pour la première fois depuis 1804, vous voterez en connaissance de cause, en sachant bien pour qui et pour quoi.

Si je n’obtiens pas la majorité de vos suffrages, alors je provoquerai la réunion d’une nouvelle Assemblée, et je lui remettrai le mandat que j’ai reçu de vous.

Mais si vous croyez que la cause dont mon nom est le symbole, c’est-à-dire la France régénérée par la révolution de 89 et organisée par l’Empereur, est toujours la vôtre, proclamez-le en consacrant les pouvoirs que je vous demande.

Alors la France et l’Europe seront préservées de l’anarchie, les obstacles s’aplaniront, les rivalités auront disparu ; car tous respecteront, dans l’arrêt du Peuple, le décret de la Providence.

 

Fait au palais de l’Élysée, le 2 décembre 1851.

LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE

 

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Proclamation du président de la république à l’armée.

 

Soldats !

 

Soyez fiers de votre mission ; vous sauverez la patrie, car je compte sur vous, non pour violer les lois, mais pour faire respecter la première loi du pays : la souveraineté nationale, dont je suis le légitime représentant.

Depuis longtemps vous souffriez comme moi des obstacles qui s’opposaient et au bien que je voulais faire et aux démonstrations de vos sympathies en ma faveur. Ces obstacles sont brisés.

L’Assemblée a essayé d’attenter à l’autorité que je tiens de la nation entière ; elle a cessé d’exister.

Je fais un loyal appel au Peuple et à l’Armée, et je lui dis : ou donnez-moi les moyens d’assurer votre prospérité, ou choisissez un autre à ma place.

En 1830 comme en 1848, on vous a traités en vaincus. Après avoir flétri votre désintéressement héroïque, on a dédaigné de consulter vos sympathies et vos voeux, et cependant vous êtes l’élite de la nation. Aujourd’hui, en ce moment solennel, je veux que l’armée fasse entendre sa voix.

Votez donc librement comme citoyens ; mais comme soldats, n’oubliez pas que l’obéissance passive aux ordres du chef du gouvernement est le devoir rigoureux de l’armée, depuis le général jusqu’au soldat.

C’est à moi, responsable de mes actions devant le Peuple et devant la postérité, de prendre les mesures qui me semblent indispensables pour le bien public.

Quant à vous, restez inébranlables dans les règles de la discipline et de l’honneur. Aidez, par votre attitude imposante, le pays à manifester sa volonté dans le calme et la réflexion.

Soyez prêts à réprimer toute tentative contre le libre exercice de la souveraineté du Peuple.

Soldats, je ne vous parle pas des souvenirs que mon nom rappelle. Ils sont gravés dans vos coeurs. Nous sommes unis par des liens indissolubles. Votre histoire est la mienne. Il y a entre nous, dans le passé, communauté de gloire et de malheur.

Il y aura, dans l’avenir, communauté de sentiments et de résolution pour le repos et la grandeur de la France.

 

Fait au palais de l’Élysée, le 2 décembre 1851.

 

Signé L.-N. BONAPARTE

 

 

Le peuple ne sentit pas bien tout ce qu’il y avait de déloyauté dans ces trois manifestes. Il ne vit pas que si M. Bonaparte rétablissait le suffrage universel qu’il avait lui-même aboli, de concert avec les burgraves, c’est qu’il avait besoin de ce piège pour tromper les faubourgs. Le peuple ne comprit pas que si le prétendant impérial parlait de maintenir la République, dont il n’avait osé prononcé le nom depuis trois ans, c’était encore qu’il croyait ce mot utile à la réussite de son guet-apens ; le peuple ne considéra pas qu’en disant aux soldats que les révolutions dernières les avaient maltraités, et en leur offrant de prendre une sorte de revanche sur Paris, le conspirateur élyséen voulait exciter l’armée contre le reste de la population ; le peuple ne s’aperçut pas que la perfide rédaction du plébiscite offrait les moyens de confisquer toutes les libertés et d’annihiler le suffrage universel qu’on se vantait de rétablir. Le peuple, toujours un peu aveuglé d’ailleurs par le préjugé bonapartiste, ne vit que deux choses dans ce qui s’accomplissait : d’abord, les partis royalistes défaits, vaincus par la dissolution ; ensuite, le suffrage universel restauré, le suffrage universel avec lequel il croyait pouvoir se rendre toujours maître de toutes les éventualités. Sous des impressions aussi fausses, les avantages apparents de l’attentat en diminuèrent singulièrement à ses yeux l’énormité.

Disons-le, quoiqu’il nous en coûte, à la lecture de ces placards, la population fut plus agitée qu’indignée. Elle n’arracha nulle part les manifestes du pouvoir en insurrection. L’oeil des masses s’arrête trop souvent à la surface des choses ; et que virent-elles ici ! Une lutte entre le Président et l’Assemblée nationale. Rien de plus. Ainsi s’explique leur indifférence. Prendre parti ! Pour qui ? Pour l’Assemblée ? Mais l’impopularité avait fini par l’atteindre presque tout entière. Personne qui l’aimât ou qui pût l’aimer. Les détestables lois votées par la majorité l’avaient rendue odieuse au peuple ; l’exécrable système de calomnie, pratiqué contre la minorité par les amis de l’ordre, ne l’avait rendue guère moins odieuse à ce qu’on appelle les classes élevées. Il faut bien le dire aussi, plusieurs de nos amis, eux-mêmes, avaient contribué à discréditer la Montagne par des attaques insensées, acharnées, coupables, dont le moindre tort fut de la rendre suspecte à ceux des ouvriers qui ne jugent pas par eux-mêmes. En somme, ni le peuple ni la garde nationale ne se soucia de défendre l’Assemblée. Les élyséens avaient compté son impopularité parmi leurs chances de succès, et l’événement a trop prouvé qu’ils ne s’étaient pas trompés.

Rapprochement édifiant ! La représentation nationale fut dissoute par M. Bonaparte, comme la Constituante l’avait été, au 15 mai 1848, par M. Hubert, lequel s’est vu élargir depuis en raison d’une sympathie facile à expliquer. N’eût-il pas été choquant de voir M. Hubert à Belle-Ile pour avoir dispersé courageusement, en personne, la première assemblée parlementaire de la République, tandis que M. Bonaparte était aux Tuileries pour avoir dispersé la seconde, lâchement, en se cachant derrière des prétoriens en débauche. Ces deux messieurs étaient faits pour s’entendre : ils se sont entendus. Le 2 décembre, en effet, qu’est-ce autre chose qu’un 15 mai réussi, mais plus odieux encore, car au fait d’insurrection se joint le fait de trahison.

On peut, du reste, rappelons-le en passant, juger par ce rapprochement de la moralité des Baroche, des Rouher, des Bineau, des Lacrosse, etc., qui, après avoir exploité si souvent, contre le parti républicain tout entier, l’échauffourée du 15 mai, sont devenus les serviteurs et les ministres du 2 décembre !

C’est une satisfaction pour nous de dire que très-peu des membres honorables de l’Assemblée ont donné l’exemple d’une aussi déplorable lâcheté. Les rebelles n’ont vraiment pas à se féliciter de leurs conquêtes sous ce rapport. Pas un homme de quelque valeur ne devient le complice de leur succès, et les refus de serments, qui sont des actes d’hostilité fort prononcés, se multiplient à l’infini. Jamais on n’aurait pu croire qu’il s’en déclarerait autant, aujourd’hui où il reste à si peu de consciences la foi du serment politique[2]. Partout où il y a un homme loyal, il y a un ennemi de M. Bonaparte et compagnie. Ces refus du serment, en ce qui concerne les fonctionnaires salariés, ont un caractère d’autant plus grave que leurs auteurs appartiennent, pour la plupart, « aux amis de l’ordre. » On sait que depuis longtemps les républicains étaient exclus de tous emplois publics.

 

                                            

 


[1] Pourquoi faut-il que les ouvriers imprimeurs dont le travail fut si funeste n’aient pas suivi l’exemple de leurs ancêtres ! Leur conduite était dictée par un précédent que mentionne notre ami Louis Blanc, dans sa puissante Histoire de la Révolution, tome II, page 201.

En 1788, la cour, hostile à la révolution naissante, méditait un coup d’état contre le parlement de Paris, précurseur de l’Assemblée constituante. Gardés à vue dans un atelier, qu’entourait un triple rang de baïonnettes, des ouvriers imprimeurs travaillaient forcément à composer le texte d’édits redoutables.

« L’un d’eux, d’accord avec le conseiller d’Espremenil, parvint à lancer par les fenêtres une épreuve des édits roulée dans une boule de terre glaise : c’est ainsi que le parlement apprit qu’on allait fermer le lieu de ses séances, disperser tous ses membres, créer une autre compagnie dont les fonctions seraient d’obéir. »

On dirait l’histoire du jour. Mêmes procédés de la part du despotisme. Mais quelle différence dans les résultats ! Les pères déjouèrent la conspiration de Louis XVI, les fils prêtèrent les mains à celle du neveu de l’Empereur.

[2] On trouvera aux annexes n°1, Refus de serment, la lettre dans laquelle notre ami le citoyen Charras a motivé son refus. Le lieutenant-colonel Charras, rayé des contrôles de l’armée par un acte de violence et de spoliation, dont nous parlerons dans un prochain volume au chapitre de l’armée, n’avait pas de serment à prêter comme militaire, mais comme membre du conseil général du Puy-de-Dôme. La manière dont il s’y est prit laissera quelque regret à l’intelligent auteur de la constitution des muets d’avoir imposé le serment aux fonctionnaires municipaux. Quiconque aime l’honnêteté du cœur, l’indignation élevée d’un homme énergique vis-à-vis du crime triomphant, sera heureux de lire cette lettre, dont chaque ligne frappe comme un coup d’épée.