HISTOIRE DES CRIMES DU 2 DÉCEMBRE

HISTOIRE DES CRIMES DU 2 DÉCEMBRE

 Victor Schoelcher

Bruxelles, chez les principaux libraires, édition considérablement augmentée, 1852

tome I

Chapitre I

: Arrestations préventives

§ 2.

Les mandats d’arrêt comprenaient : MM. Beaune, Baze, le général Bedeau, le général Cavaignac, le colonel Charras, le capitaine Chollat, Greppo, Lagrange, le général Lamoricière, le général Leflô, Miot, Nadaud, Roger (du Nord), Thiers et le lieutenant Valentin. Les agents de police n’ignoraient pas qu’il s’agissait d’attenter à l’inviolabilité des représentants du peuple, et cependant ils obéirent tous. Que l’on juge par là du degré de démoralisation où est tombée cette classe d’employés de la police.

Nous ne connaissons pas les particularités de toutes les arrestations, mais pour celles dont nous avons eu connaissance, nous pouvons dire que le récit qu’en ont fait MM. Mayer et Granier Cassagnac est souvent d’une fausseté poussée jusqu’à l’infamie. À qui, des historiographes de l’Elysée ou des commissaires de police en revient la honte ? Sans doute aux uns et aux autres. Pour de tels caractères, rien n’est sacré. Comme les païens, ils polluent leurs victimes. Nous voulons rétablir la vérité. C’est M. Greppo qu’ils ont le plus lâchement insulté, c’est de lui que nous parlerons le premier ; nous avons hâte de démentir l’attitude dégoûtante que les exécuteurs lui ont prêtée.

Le commissaire de police M. Gronfier, accompagné de ses agents, dont l’un portait une lanterne sourde et un autre un merlin, sonne chez M. Greppo ; celui-ci va ouvrir sans défiance : à peine avait-il donné le dernier tour de clef, que la porte est poussée vivement, cinq ou six alguazils s’élancent sur lui et le renversent par terre en même temps que le commissaire de police lui dit « Au nom de la loi, je vous arrête ; n’essayez pas de résister, nous sommes en force ; toute tentative de défense serait inutile. » On laissa M. Greppo se relever. Il vit bien à qui il avait affaire et défendit aux agents d’entrer dans sa chambre avant que madame Greppo fût habillée. Ils s’arrêtèrent deux ou trois minutes à peine, et se mirent à visiter l’appartement. Cette perquisition eut pour résultat la découverte d’une hache marine, trouvée sur une bibliothèque et non sous l’oreiller de M. Greppo ; d’un pistolet de poche et de deux poignards, qui étaient dans un tiroir et non pas encore sous cet oreiller dont les graziosi de la compagnie du 2 décembre trouvent plaisant de faire un arsenal. Quant au « superbe bonnet rouge », dont ils ont parlé, c’était tout simplement une de ces toques de drap rouge que portent tous les habitants des Hautes-Alpes et de la Catalogne.

Lorsqu’on eut bien fouillé partout, on mena M. Greppo à Mazas, où, malgré son prétendu état d’accablement, il refusa de signer le procès-verbal d’écrou, et protesta de nouveau contre l’illégalité de son incarcération.

M. Nadaud arrivait au moment même où l’on entrainait M. Greppo vers les cellules. Martin Nadaud Il nous a raconté qu’ils s’étaient donné une poignée de main et que M. Greppo lui avait parlé avec beaucoup de sang-froid. « Quand, plus tard, à Sainte-Pélagie, ajouta le citoyen Nadaud, j’ai lu une brochure dans laquelle M. Granier-Cassagnac cherche perfidement à faire planer sur notre brave ami le soupçon de lâcheté, je fus d’autant plus indigné de cette infâme calomnie, que j’avais pu le voir de près. Greppo était alors calme et mélancolique comme il l’est d’habitude. »

Pourquoi M. Bonaparte épargnerait-il l’insulte à M. Greppo, qui n’est que le plus habile ouvrier en velours de l’Europe, quand il cherche à ravaler même ceux de ses anciens amis, qui ont un nom célèbre sur la scène du monde ? Ainsi, à en croire ses historiens, « le courage de M. Thiers ne s’est pas élevé au-dessus de la fermeté de M. Greppo. L’assurance que lui donna M. Hubault aîné, le commissaire de police, qu’on n’en voulait point à ses jours, semblait nécessaire, car il était atterré[1]. C’est sur sa demande expresse qu’un agent de l’autorité l’a conduit à la frontière, et pendant les premiers moments de la route il versa d’abondantes larmes. »[2]

Les écrivains de l’Élysée ont été plus odieux encore envers le général Changarnier, tout en affichant pour lui les plus grands égards. L’un et l’autre lui font dire que « M. Maupas est un homme bien né, bien élevé » au moment où M. Maupas le fait enlever de chez lui par des mouchards ; l’un et l’antre vont plus loin, ils lui mettent ces mots dans la bouche : « Si jamais le président a la guerre avec l’étranger, il sera peut-être content de me trouver pour me confier le commandement d’une armée » à quoi le commissaire de police, M. Lerat, qui, à ce qu’il semble, est en relation directe avec M. Bonaparte, aurait répondu : « Je suis heureux, général, de voir que vous appréciez si bien le coeur du président, et j’essayerai de lui transmettre vos paroles. » Quel goût ! Le général Changarnier affirmant la réussite du crime, et offrant son épée au criminel à l’heure même où celui-ci l’enferme dans une cellule de Mazas ! Il n’y a que de pareilles gens pour inventer de pareilles choses. Quant au général Cavaignac, après « s’être emporté en injures, en exclamations de caserne », il serait devenu merveilleusement calme, et se serait regardé comme si bien pris, « qu’il offrit et donna sa parole au commissaire de police, M. Colin, lui demandant comme grâce unique de se rendre à destination avec lui seul ! » Pour M. Lagrange, il aurait murmuré plusieurs fois dans le trajet de son domicile à Mazas : « Le coup est hardi, mais c’est très bien joué » ; et, rencontrant au greffe de la prison M. Lamoricière, il lui aurait dit : « Eh bien, général, nous voulions le f… dedans, mais c’est lui qui nous y met. » M. Roger (du Nord), se méprisant davantage encore lui-même, aurait gaiement ordonné à ses domestiques de présenter du vin de Xérès et des biscuits aux policiers qui insultaient en sa personne la majesté des lois, et se serait écrié : « Ma foi, j’aime encore mieux cela que le rôle stupide que nous jouions à la Chambre. Napoléon va réussir, c’est incontestable, mais gare à l’avenir ! Enfin, il a été plus adroit que nous. »

Nous rougissons en transcrivant tous ces propos indignes, impossibles, qui n’ont pas été tenus, qui ne peuvent l’avoir été ; mais il était nécessaire de montrer à quels ennemis nous avons affaire ; il était utile, pour l’édification du monde civilisé, de montrer que les hommes de décembre poussent la perversité jusqu’à tenter de déshonorer leurs victimes.

Contre ceux-mêmes pour lesquels ils affectent hypocritement le plus de respect, ils avaient lancés des sbires si grossiers, des ordres si brutaux, que ces hommes, considérables à leurs propres yeux, n’ont pas échappé aux plus intolérables outrages. Un M. Blanchet, chargé d’appréhender au corps le général Lamoricière, ose lui promettre d’avoir « des ménagements, s’il veut lui donner sa parole de ne pas chercher à fuir. » Le général répond naturellement qu’on ne donne point sa parole à pareille engeance ; et il ne se trompait pas dans son mépris. On va en juger. Placé dans un fiacre avec trois agents de police armée, il se pencha vers la portière au moment où l’on passait devant le poste de la Légion d’honneur. Le commissaire de police crut qu’il voulait haranguer la troupe. Il sortit aussitôt UN BAILLON de sa poche et LE LUI MONTRA, en disant : « Général, si vous dîtes un mot, je vous BAILLONNE. » — Voici la version de M. Granier-Cassagnac : « …Le commissaire ne lui laisse pas le temps de proférer une parole, et lui fit observer qu’il se verrait forcé de le traiter avec rigueur, s’il faisait une nouvelle tentative. » Le général répondit: « Faites de moi ce que vous voudrez. »

 

Le général Lamoricière

M. Granier-Cassagnac est toujours beaucoup plus haineux, plus cynique que l’autre historiographe des mitrailleurs ; il n’y a pas chez lui l’ombre d’un sentiment humain. Eh bien, ce que lui-même n’a pas osé rapporter, MM. Bonaparte, Saint-Arnaud et Maupas, après l’avoir ordonné, avaient découvert un homme pour l’exécuter. Il est positif que M. Blanchet a menacé M. Lamoricière de lui mettre un baillon !!! Nous tenons la chose de source certaine. Il y un monde entre les opinions de M.Lamoricière et les nôtres, mais nous n’en éprouvons pas moins d’indignation à l’idée de le sentir ainsi exposé à de pareils outrages. N’aurait-il pas fait beau voir le général Lamoricière aux prises, dans un fiacre, avec trois agents de police lui mettant de force un morceau de bois dans la bouche !!!

Les choses n’en vinrent pas là avec le général Bedeau ; mais il a entendu un des hommes de la rue de Jérusalem, M. Hubault jeune, « lui ordonner de se lever, lui dire qu’il fallait qu’il se soumit sans violence, ou qu’autrement on emploierait les moyens extrêmes. »[3]; il a senti sur lui la main de la police !

Oui, une douzaine de mouchards ont traîné M. Bedeau le général, M. Bedeau l’un des premiers capitaines de la France moderne, M. Bedeau le vice-président de l’Assemblée nationale, M. Bedeau le blessé de l’ordre en juin 1848, une douzaine de mouchards l’ont traîné par le collet, du haut en bas de ses escaliers ; ils l’ont rudement jeté dans un fiacre, encellulé à Mazas, par ordre de MM. Saint-Arnaud et Bonaparte ; et cela parce que MM. Saint-Arnaud et Bonaparte étaient sûrs que M. Bedeau les empêcherait de sauver la société européenne de le Jacquerie qui le menaçait !

Noue avons eu occasion, dans une réunion à Bruxelles, d’entendre le général raconter cet épisode essentiellement décembriste ; chacun le questionnait avec avidité, et il fut insensiblement amené à entrer dans des détails circonstanciés que nous avons recueillis. Nous croyons devoir les donner ; ils sont curieux ; on y voit ce que furent ces exécutions nocturnes ; ils rendent à son véritable rôle M. Hubault jeune, qui n’a toujours été que le digne agent de l’Élysée, et non pas un fonctionnaire poli, comme les récits officiels le représentent ; enfin ils replacent dans son vrai jour M. Bedeau, homme de coeur, logique, remarquablement intelligent, doué d’une qualité rare partout, mais surtout chez les militaires, la fermeté de caractère qui pousse les choses jusqu’au bout.

On savait le général bien instruit, et sa conduite pendant la prorogation avait indiqué qu’on n’aurait pas bon marché de lui. Aussi était-il surveillé de près depuis huit ou dix jours. Il fut tenté d’en demander compte à la tribune, mais il s’arrêta devant la crainte des dénégations effrontées du pouvoir. Le lundi soir 1er décembre, en rentrant, il aperçut encore l’espion que l’on avait attaché à ses pas. Impatienté, il l’aborda en lui disant : « Vous faites un sale métier, et vous le faites bêtement ; je vous revois trop souvent. » L’espion s’excusa avec humilité et s’éloigna. Le général espérait autre chose ; il comptait sur quelque débat qui eût amené cet homme devant un magistrat où sa qualité d’agent de police aurait été constatée.

Lorsqu’on sonna chez lui, à six heures, le domestique qui alla ouvrir crut reconnaître dans le commissaire de police M. Valette, secrétaire de la présidence de l’Assemblée, et se dirigea vers la chambre à coucher en annonçant M. Valette. Le commissaire se précipita sur ses pas avec cinq ou six agents, pénétra jusqu’au lit du général à peine éveillé, et lui dit brusquement : « Je suis commissaire de police, je viens vous arrêter.— J’en doute. Vous ignorez peut-être que je suis représentant du peuple ; la loi me couvre; vous ne pouvez, vous ne devez pas m’arrêter : ce serait un crime. — Je sais qui vous êtes, mais j’ai un mandat, et je ne sais pas s’il n’y a pas flagrant délit. — Oui, flagrant délit de sommeil. D’ailleurs, qui êtes-vous ?—— Je suis Hubault jeune, commissaire de police. — Je connais ce nom; mais si voue êtes magistrat, vous l’êtes pour faire respecter la loi, non pour la violer. Attenter à ma personne serait ouvrir le droit d’insurrection. — Mon devoir est de vous donner lecture de mon mandat. » Et M. Hubault jeune lut le mandat signé Maupas. Le général avait cru d’abord au coup d’état, mais quand il se vit accusé de complot par M. Maupas dont il connaissait les hauts faits à Toulouse, il soupçonna simplement une trahison. Il lui vint sans doute immédiatement à la pensée que l’honnête préfet de police pourrait bien introduire quelques pièces fausses dans ses papiers, du moins se prit-il à dire : « Vous me parlez de complot, de dépôt d’armes de guerre. La signature de ce mandat m’inspire actez d’inquiétudes pour que je vous demande de mettre mes papiers sous scellés. » Le commissaire de police, qui ne se souciait guère de l’honneur de son patron, se contenta de répondre : « Je n’ai mission de rien mettre sous scellés ; levez-vous seulement sans faire de résistance ; je suis en force. — Si je voulais résister, réplique dédaigneusement M. Bedeau, je sais jouer ma vie, et la vôtre ne serait plus à vous. Faites sortir ce monde, je vais m’habiller. »

Le général mit avec intention une lenteur excessive à s’habiller. Toujours de sang-froid, il voulait gagner du temps, et arriver jusqu’au jour ; il comptait qu’alors la population de son quartier, éveillée et apprenant ce qui se passait, pourrait se soulever et le délivrer. Quand il fut enfin vêtu, il s’adossa, parfaitement calme, contre sa cheminée, et dit au commissaire de police : « Je vous ai dit quel est le privilège qui me couvre ; j’ai essayé de vous faire reculer devant l’attentat que vous commettez; vous serez condamné d’aller jusqu’eu bout. Vous pouvez faire entrer votre monde si vous voulez; moi, je ne sortirai d’ici que par la violence. » M. Hubault jeune n’hésita pas ; il appela rudement ses hommes, et leur commanda de saisir le vice-président de l’Assemblée nationale. Ils s’arrêtèrent un instant : « Général, s’écrièrent-ils, nous sommes d’anciens soldats, allons-nous donc porter la main sur vous ? — Faites, si vous l’osez, arrachez-moi d’ici comme un malfaiteur. » Le général eut là un moment l’espoir de voir triompher le droit qu’il défendait si énergiquement. Mais on perd tout sens moral dans l’antre de la rue de Jérusalem ; les souvenirs de l’honneur militaire, la conscience de la loi profanée s’évanouirent bientôt. Ces hommes se ruèrent sur le général, à l’imitation de M. Hubault jeune. Ils le prirent par les bras et le collet, et le traînèrent hors de chez lui malgré la plus vive résistance. Arrivé devant la porte de la maison, rue de l’Université, 56, le général, apercevant quelques passants, les appela aux armes d’une voix haute et forte, criant à la trahison, et disant qui il était. Déjà plusieurs personnes s’assemblaient, mais aussitôt une nuée de sergents de ville qui faisaient le guet débouchèrent de la rue du Bac, l’épée à la main. Ils entourèrent le fiacre où l’on jetait de force le général, et la voiture partit au grand galop, chargée de sergents de ville devant, dedans et derrière.

Arrivé à Mazas, le général apostropha encore un peloton de gardes républicains qui étaient dans la cour. « Voilà des braves soldats qui doivent être bien étonnée de voir un de leurs généraux amené ici comme un voleur. » Mais ils étaient tous sous l’empire de cette doctrine de l’obéissance passive qui transforme les militaires en automates : ils ne semblèrent pas l’en­tendre.

Telles ont été les circonstances de l’arrestation du général Bedeau. Peu s’en est fallu qu’il n’échappât à Mazas ; et que serait-il arrivé, si un homme comme lui s’était présenté en uniforme devant une des brigades de l’armée de Paris ! C’est cependant pour une conduite aussi ferme, aussi rationnelle, aussi vigoureuse, que le moins hargneux des panégyristes du crime n’a pas trouvé d’autre appréciation que celle—ci : « Ce fut un lamentable spectacle que de voir et d’entendre ce vieux soldat disputer sa liberté avec des arguments parlementaires, se justifier, menacer, plaider son droit, et invoquer sa dignité de vice-président de l’Assemblée ! »

Qu’y a-t-il sous les paroles de l’Elysée ? On y respire une odeur de sang. L’assassinat, en cas de résistance, avait, dans le drame, son rôle prémédité. Il faut qu’on le sache, les commissaires de police et leurs agente étaient tous armés de haches, pistolets, épées, maillets, etc. Et les vaillants de l’Élysée font reproche au général Bedeau « de ne s’être défendu que par des arguments parlementaires ! » Ils font grief à de tels hommes de n’avoir pas joué leur vie contre celle de quelques misérables mouchards !

Nos amis, le colonel Charras et le lieutenant Valentin, avaient pensé à faire ce sacrifice pour sauvegarder, jusqu’à la mort, le principe de la liberté individuelle ; mais nous ne sommes pas, nous l’avouons, assez héroïquement trempés pour ne pas nous réjouir qu’ils en aient été empêchés. Disons de quelle manière :

On va voir encore comment les amis de l’ordre font de l’ordre. Ils se présentèrent chez le colonel Charras à six heures du matin, au nombre de trente ou de quarante au moins. La porte cochère à peine ouverte, ils pénètrent dans la loge du portier, qu’ils gardent à vue, ainsi que sa femme, les menaçant de les tuer s’ils bougent ; Ils montent silencieusement l’escalier, où ils s’éclairent au moyen de petites bougies, et ils sonnent chez le colonel. Celui-ci, sortant du lit, vient et demande « Qui est là ? — Le commissaire de police du 4° arrondissement. — Je suis représentant du peuple, mon domicile est inviolable. Je n’ai rien à faire avec vous, je n’ouvre pas. — Allons, messieurs, à l’ouvrage. » Et immédiatement des coups de hache viennent ébranler la porte. Peu de minutes de ce travail de voleurs avec effraction suffirent à faire sauter une partie de la porte. « C’est assez, crie le colonel, j’ai constaté la violence, je vais ouvrir. » Il ouvre en effet, et se trouve entouré de quinze ou vingt agents, autant que la pièce pouvait en contenir; le reste demeure sur l’escalier. « Colonel, dit le commissaire de police, nommé Courteille, je suis porteur d’un mandat d’arrêt contre vous. — Allons donc, vous savez bien que je suis représentant du peuple, inviolable autrement que pour un cas de flagrant délit ; si vous m’arrêtez, vous deviendrez l’agent d’un crime. Prenez garde, vous vous rappellerez ce que vous faites. — Mais j’ai un mandat, je suis forcé de vous en donner lecture; vous êtes accusé de complot. — C’est bien, dit le colonel en haussant les épaules : voilà le coup d’état ; mes prévisions ne sont pas trompées. » La scène n’était encore éclairée que par les petits bouts de bougies des argousins de M. Maupas ; cependant, M. Charras put très bien distinguer qu’ils étaient tous armés sous leurs redingotes. L’un d’eux, notamment, qui le serrait de plus près, laissait voir des crosses de pistolets sortent de la poche de son pantalon. Il est donc certain que les honnêtes gens se réservaient, le cas échéant, d’assassiner M. Charras. Irrité de voir ces viles figures auteur de lui, il s’écria, avec sa vivacité habituelle : « Voyons, commissaire, est-ce que vous ne pouvez pas laisser tous ces gredins-là dans l’antichambre ? » Sur quoi M. Courteille pénétra, avec deux agents seulement, jusqu’à la chambre à coucher. A peine entré, il se précipita sur un pistolet double qu’il aperçut. « Oh! n’ayez pas peur, dit le colonel, il n’est pas chargé. Mais tenez, vous pouvez le rendre au général Renaud. C’est lui qui me l’a donné à Mascara, et je suis sûr qu’il est à cheval pour aider à l’accomplissement du crime. » Dans la pensée de M. Charras, le général Renaud devait être un des instruments du complot ; à défaut d’ambition et de cupidité, sa dose d’intelligence en faisait une proie facile pour les parjures. Du reste, le général Renaud a rendu à Mascara des services qui pourront lui valoir, dans la nouvelle noblesse, le titre de comte de Mascara.

Au moment de sortir, M. Charras se rapprocha de M. Courteille : « Voyons, monsieur, soyez franc ; dites-moi si voua êtes chargé de me faire assassiner ? » M. Courteille se récria beaucoup. « Tiens, parbleu ! quand on fait la besogne que vous faites en ce moment, est-ce qu’on n’est pas capable de tout ? Mais il ne s’agit pas de cela ; j’ai assez souvent joué ma vie dans les combats pour être habitué à l’idée de la mort ; si je vous fais pareille question, c’est uniquement pour que vous me laissiez écrire à ma soeur. » Le commissaire de police protesta encore de ses instructions pacifiques, et comme le jour commençait à poindre, il insista pour que le colonel se décidât à descendre. L’escalier et la cour étaient remplis d’agents de police et de gendarmes mobiles. Outre cela, il y avait, à l’entrée de la rue de la Concorde, un piquet de cinquante soldats commandés par un officier (MM. Charras et Changarnier demeuraient à l’entrée du faubourg Saint-Honoré, presque en face l’un de l’autre). Notre ami, placé dans une voiture avec le commissaire et deux sergents de ville, put reconnaître, lorsqu’il passa devant cette troupe, que plusieurs soldats étaient déjà chancelants d’ivresse ! Il avait bien fallu leur enlever l’usage de la raison, car on les avait mis là pour faire feu si quelque obstacle ou quelque résistance survenait à l’enlèvement du général Changarnier et du colonel Charras, deux hommes particulièrement redoutés des conspirateurs.

Ce fut en route seulement que le commissaire annonça à son captif qu’il le conduisait à Mazas. Comme il arriva pour le général Bedeau, pour le général Changarnier, pour M. Nadaud, il lui avait dit d’abord qu’il le menait chez le préfet de police. « Ah! vous me menez à la prison de Mazas ; eh bien, tenez pour certain que si jamais la chance tourne, et que je redevienne quelque chose dans le pays, votre vie est au bout de ce que vous faites. — Mais j’accomplis un devoir, colonel; j’obéis à mon chef. — Non, non ; vous savez bien, vous savez parfaitement que vous violez la Constitution. Vous parlez de devoir; votre devoir est de désobéir ? Le dernier des policemen, en Angleterre, refuserait de se prêter au service criminel que vous faites. » Tout était inutile, leur parti était pris.

En arrivant à Mazas, M. Charras remarque, dans la cour, que l’officier commandant le piquet de gendarmerie tournait la tête comme pour éviter de voir ni d’être vu. Au greffe, il trouva, outre le directeur, un homme portant l’uniforme de colonel et la croix de commandeur de la Légion d’honneur. « Je suis représentant du peuple, dit-il au directeur ; on m’a enlevé de mon domicile, contrairement à la loi ; sachez bien que si vous me recevez, vous prenez part à un attentat. Je proteste de la manière la plus formelle, et je prends à témoin l’officier de l’armée que voici. C’est un officier ; ce doit être un homme honorable. »  A ces mots, le commandeur, qui se cachait le visage dans le collet de son manteau, s’éloigna tout à coup malgré les apostrophes de M. Charras. « Voyons, ne vous en allez donc pas ; montrez donc un peu votre figure, que je vois si je vous connais… Oh ! vous ne voulez pas ? C’est bon ! » Notre ami, M. Charras, avait toujours cru que cet individu, qui cachait si bien son visage, était quelque agent de police déguisé en officier supérieur pour en imposer à la troupe chargée de garder Mazas. Il se trompait. M. Mayer nous apprend que cet homme était un certain colonel Thirion, qui n’avait pas eu honte de prendre l’administration des cellules de Mazas pendant la nuit ! M. Thirion avait certainement bien la conscience de son crime ; il n’osait fixer les yeux sur personne ; il commandait en baissant la tête, mais il tenait sans doute à rivaliser avec son ami, le général Forey.

Ce ne fut pas, comme chez M. Charras, à coups de hache, ce fut par trahison que l’on pénétra chez notre jeune collègue, M. Valentin, lieutenant aux chasseurs de Vincennes. Il occupait, rue du Bac, deux pièces dont l’entrée était commune avec l’habitation du propriétaire, M. Scaillette, ancien officier de la garde impériale. La porte de l’appartement était en bois de chêne, épaisse, d’une solidité exceptionnelle, munie d’un vasistas à grillage serré ; enfin, fermée à l’intérieur par deux forts verrous et un crochet de retrait en fer. Bien qu’il ne se préoccupât plus guère du coup d’État dont on parlait depuis si longtemps, M. Valentin n’avait pas cessé d’y croire. Aussi, profitant du hasard qui lui donnait une sorte de château-fort, il avait prescrit de n’ouvrir, de nuit surtout, sous aucun prétexte, avant qu’on eût reconnu les visiteurs par le vasistas. Malgré cela, au moment où le commissaire de police Dourlens, accompagné de douze sergents de ville et guidé par le concierge, arriva près de la perte, elle lui fut ouverte par la servante de M. Scaillette, laquelle se chargea également d’introduire cette étrange compagnie dans la chambre à coucher de M. Valentin. Tout s’était fait sans le moindre bruit, et notre collègue, profondément endormi, se trouva réveillé par deux estafettes dont l’un le saisissait aux épaules et l’autre aux pieds. Il ne doute point qu’il n’ait été livré, car en ouvrant les yeux il vit le commissaire de police déjà maître d’un placard où se trouvaient déposées une carabine de tir et deux paires de bons pistolets chargés. En même temps, un des agents mettait la main sur le coffre d’un divan qui contenait des papiers et une volumineuse correspondance. M. Valentin doute d’autant moins qu’il ait été trahi par la servante de M. Scaillette, que ces deux meubles furent les seuls inspectés, et que ses habits et sa chaussure avaient été enlevés de la chambre, où personne n’entrait d’ordinaire avant sept ou huit heures du matin. De ces diverses circonstances réunies, il est impossible de ne pas conclure ceci : la police savait que le jeune et bouillant représentant du peuple était bien armé ; elle savait que l’état des lieux lui permettait de soutenir une espèce de siège ; enfin, elle n’ignorait pas sa résolution, souvent exprimée, chez lui, de se défendre jusqu’à la mort si on venait pour l’arrêter.

M. Valentin, réveillé en sursaut et reconnaissant à son écharpe le commissaire de police, le somma d’exhiber ses ordres. Après cela, se croyant encore seul arrêté, il déclara qu’il voulait écrire au président de l’Assemblée pour réclamer sa protection et celle de l’Assemblée entière centre l’atteinte portée en sa personne à l’inviolabilité de la représentation nationale. La lettre était cachetée, elle allait partir, lorsque le commissaire se ravisa et déclara que personne ne sortirait avant que son mandat ne fût exécuté. En même temps, il priait avec instance M. Valentin de s’habiller et de le suivre. Sans armes, sans vêtements, et contre de pareils protagonistes munis de haches, d’épées, de leviers, de pistolets, la lutte la plus désespérée était sans résultat et sans dignité. M. Valentin le comprit et se borna, avant de sortir du lit, à demander au commissaire de le délivrer des hideuses figures de ses agents, qui furent renvoyés dans la pièce voisine[4]. Une fois habillé, il somma de nouveau M. Dourlens de se retirer; il l’engagea à ne point charger sa propre responsabilité de l’exécution d’un mandat dont il ne pouvait méconnaître l’illégalité et l’infamie. M. Dourlens se troubla visiblement, sa conscience parlait; mais en présence de deux sbires qui s’avancèrent, il s’écria que l’obéissance aux ordres de son chef était pour lui une nécessité qui le mettait à l’abri de toute responsabilité. « C’est ce que l’avenir nous apprendra. », répliqua M. Valentin. Celui-ci prit alors à témoin de l’attentat dont il était victime quatre ou cinq habitants de la maison qui, s’étaient réunis sur l’escalier, et descendit, entouré de sergents de ville, jusqu’à la porte de la rue, où attendait une voiture de la police, dont les portières étaient munies de cadenas. Le commissaire y monta après lui avec trois agents, deux prirent place sur le siège, et l’on se dirigea au grand trot vers Mazas.

Le caractère du représentant arrêté, comme celui du commissaire de police, donne à chacun de ces actes préliminaires du 2 décembre un cachet particulier. La manière dont fut pris notre honorable collègue M. Nadaud est curieuse autant par ses formes que par les réflexions qui -agitèrent ce brave ouvrier maçon. M. Desgranges, son commissaire, ne fut ni violent ni brutal, comme les Blanchet, tes Lerat, les Hubault, ni honteux et embarrassé comme M. Dourlens ; il fit de la diplomatie, de la ruse. Aux subterfuges et au ton mielleux qu’il employa, au grand nombre d’agents qui étaient échelonnés depuis la rue jusque sur le palier de M. Nadaud, on peut juger que celui-ci était fort redouté. Le portier de M. Nadaud avait une clef de son petit appartement ; elle lui servait à entrer tous les matins à cinq heures et demie, pour éveiller le représentant qui avait conservé ses matinales habitudes d’ouvrier. Le 2 décembre, le portier ne vint pas seul ; il était accompagné du commissaire de police, M. Desgranges, suivi de quatre acolytes seulement. C’est le commissaire qui réveilla M. Nadaud, en lui disant : « Je ne suis pas venu pour vous arrêter ; je suis seulement chargé de faire une fouille dans vos papiers ; vous êtes accusé de détention d’armes de guerre. » M. Nadaud ne soupçonna pas d’abord le coup d’Etat. Il avait cessé de le craindre, sans toutefois cesser d’y croire. Ses inquiétudes avaient fini par se calmer. Ce n’était pas qu’il eût pleine foi dans les déclamations multipliées de celui que M. Boulay (de la Meurthe) avait appelé le plus honnête homme de France ! ni dans les affirmations solennelles du dernier message. Ce qui le rassurait surtout, c’étaient les dispositions manifestées par les ouvriers de Paris qu’il voyait tous les jours. Il s’habilla, sur la prière de M. Desgranges, qui ajouta : « Je ne veux pas examiner vos papiers; je suis sûr que vous êtes innocent. Venez jusque chez moi ; nous rédigerons ensemble le procès-verbal de ma visite comme vous voudrez. Ici, devant mes agents, je ne puis écrire que j’ai fait ma perquisition avec soin, puisque je ne regarde nulle part. » « Je commençais bien à soupçonner, nous dit M. Nadaud, que le commissaire me trompait ; mais si je suis arrêté, me disais-je, je ne serai certainement pas le seul de l’Assemblée, et cette violation de la Constitution sera une excellente occasion offerte au peuple de se lever en masse et de tenter un suprême effort qui nous débarrassera de tous les fripons et de tous tes traîtres. Depuis mon retour de la prorogation, je n’avais cessé de parcourir les faubourgs, de voir les hommes influents de chaque quartier et de chaque métier ; tous me disaient qu’ils étaient résolus à se battre si l’on essayait le coup d’Etat ; ils n’avaient qu’une crainte, c’est que les représentants de la Montagne ne fissent pas leur devoir ; tant les écrits de quelques-uns de nos propres amis avaient trompé les honnêtes travailleurs sur notre compte ! » Ce ne sont pas les montagnards qui out déserté le devoir. M. Nadaud sortit donc fort tranquille, et monte dans un fiacre avec le commissaire et un seul agent. En route, M. Desgranges fit arrêter la voiture près d’un réverbère, et dit, en ayant l’air de parcourir le mandat : « Je me suis trompé, j’avais à peine lu ; c’est à Mazas que je dois vous conduire. » — « Vous ne vous êtes pas trompé, et vous ne m’avez pas trompé un instant, monsieur ; vous avez agi honteusement, voilà tout. »

En arrivant à Mazas, M. Nadaud vit une foule de voitures amenant des citoyens dont les ennemis de le république avaient jugé utile de s’emparer avant de faire leur coup. La troupe qui couvrait les alentours de la prison était déjà à moitié ivre, et souriait stupidement en voyant coffrer les bourgeois. Comme si les dictateurs épargnaient plus les uniformes que les habits ! comme si l’avilissement d’un peuple ne portait pas atteinte à la dignité de chacun de ses membres, soldat ou bourgeois ! comme si l’armée formait, ainsi que les prêtres et les jésuites, une caste à part, étrangère au reste de la nation, ayant des intérêts différents de ceux de la grande communauté ! Au greffe, M. Nadaud rencontra MM. Baune, Valentin, Greppo et Thiers. La présence de celui-ci lui fit comprendre que le président faisait son coup pour lui seul, et contre tous les partis.

A propos de M. Thiers, nous rapporterons un petit épisode que M. Nadaud raconte sens y attacher trop d’importance, mais qui sert à faire bien juger ces farouches socialistes dont les bonnes gens ont peur, comme les enfants ont peur des fantômes. Les commis prenaient les noms, prénoms, professions, etc., des personnes écrouées. M. Nadaud, amené après M. Thiers, s’aperçut que les écrivains, en interrogeant celui-ci riaient sous cape, et le regardaient d’un air sardonique. A ce spectacle, il entra en colère, et dit aux insolents : « Un peu de pudeur, messieurs; il s’agit d’une des gloires de la tribune française, d’un homme instruit, d’un de ceux qui ont le plus servi votre cause, à vous autres, qui vous appelez les gens de l’ordre. Lâches et vils réactionnaires, vous serez donc toujours ingrats ! » M. Nadaud s’animait, et le commencement de son discours ne présageait rien de bon ; on l’entraîna hors du greffe sans lui en demander davantage, sans paraître plus curieux de savoir son nom, et de l’inscrire sur le registre d’écrou. Peut-être cette généreuse indignation, allumée dans l’âme d’un simple ouvrier par un outrage adressé à l’âge et au talent, aura-t-elle fait soupçonner à M. Thiers qu’il y a quelques nobles sentiments chez « la vile multitude. »

Il nous reste à expliquer comment on parvint à prendre les questeurs, M. Baze et M. Leflô. C’était plus difficile, car il fallait auparavant s’emparer du palais législatif où ils étaient logés, et un incorruptible officier, M. le lieutenant-colonel Niel, tenait là directement de l’Assemblée le commandement supérieur des troupes chargées de veiller sur elle.

M. Espinasse, colonel du 42e de ligne, soldat énergique, mais d’une moralité douteuse, s’était depuis longtemps chargé de cette tâche. Il avait été promu dans ce but, le 15 juillet précédent, au grade de colonel, et un bataillon de son régiment fut choisi à dessein, la veille du guet-apens, pour la garde ordinaire du palais.

Voyons comment s’opéra cet acte de mémorable trahison.

La garde de l’Assemblée se composait d’un bataillon d’infanterie, qui était changé tous les jours, et d’une batterie d’artillerie, casernée dans une partie des bâtiments dépendants du palais. Le bataillon était commandé par un chef de bataillon, la batterie par un capitaine, tous les deux sous les ordres du lieutenant-colonel commandant militaire de l’Assemblée, et recevant aussi les ordres du général Leflô, l’un des questeurs.

Dans la nuit du 1er au 2 décembre, le bataillon de service appartenait, comme nous l’avons dit, au 42e de ligne. Vers minuit, le général Leflô rentra chez lui, après s’être assuré, ainsi qu’il le faisait depuis quelques jours, que les postes et les factionnaires étaient placés conformément aux prescriptions habituelles. A 2 heures du matin, le chef de bataillon de garde, en faisant une ronde, remarqua quelques allées et venues. Il avait d’ailleurs déjà constaté que le capitaine adjudant-major avait été appelé hors du palais sur un avis du colonel Espinasse. Le capitaine, interpellé par lui, répondit qu’il s’agissait d’ordres de service. Le chef de bataillon, inquiet, essaya de pénétrer jusqu’au commandant militaire, mais il ne put trouver son logement. Sa préoccupation fut augmentée vers les 3 heures par une nouvelle sortie de l’adjudant-major aussi peu motivée que la première. Il tenta une seconde fois, sans plus de succès, de communiquer avec le commandant ; mais, les allures de certains officiers et sous-officiers ne lui laissant plus de doute qu’il se tramait quelque chose, il parvint enfin, sur les 5 heures, jusqu’au lieutenant-colonel commandant, qui se leva aussitôt. Il était trop tard. Pendant ce temps-là, le capitaine adjudant-major quittait la grande cour, et ouvrait la porte de la rue de l’Université au colonel Espinasse, qui faisait entrer et ranger en bataille, dans l’allée qui conduit à l’hôtel de la présidence, les deux autres bataillons de son régiment.

Le chef de bataillon, instruit de ce qui se passait, courut à cette allée, et s’écria, en présence de la troupe : « Colonel Espinasse, que venez-vous faire ? — Prendre le commandement, et exécuter les ordres du Prince. — Vous me déshonorez, colonel. » et il arracha ses épaulettes, qu’il lui jeta aux pieds. Ce loyal officier (nous regrettons vivement de ne pas savoir son nom) fut écarté par les grenadiers ; le colonel passa outre, et, conduit par un des agents de police de l’Assemblée, il se dirigea vers la demeure du lieutenant-colonel Niel, dont il ouvrit tout à coup la porte, en lui disant : « Je vous arrête. » Au même instant, on se jeta sur l’épée de M. Niel qui n’était pas encore habillé et qui dit au traître : « Vous faites bien, car je vous l’aurai passée en travers du corps. »

Cependant tous les postes avaient été relevés par les nouvelles troupes, et l’artillerie de garde désertait. Le capitaine de la batterie, sans aucun doute, avait été aussi gagné. En effet, quoiqu’il ne dût pas bouger que sur un ordre des questeurs ou du commandant militaire, il enleva ses pièces et se retira. Nous ignorons le nom du ce galant homme.

Ainsi fut opérée la prise du palais législatif que nous supposions imprenable, et qui nous semblait une forteresse d’où la représentation nationale dominerait toujours toutes les conspirations.

Eu considérant l’extrême gravité de sa tâche, on trouve généralement que le colonel Espinasse s’est fait payer très-peu. Selon les personnes les mieux informées, il n’aurait pas reçu plus de 100,000 francs, que M. Fialin, fidèle à une convention stipulée d’avance, serait venu lui apporter à 5 heures du matin. Vendre le repos de son pays, et son honneur par-dessus le marché, pour 100,000 francs, ce n’est assurément pas cher.

Rapprochement singulier ! c’est le 42e de ligne qui, en fermant le palais législatif pour le compte des insurgés du 2 décembre, a fait peut-être l’acte le plus décisif de cette entreprise pécuniaire et politique tous à la fois. Or, c’est précisément le même régiment qui, à Boulogne, avait repoussé, pour ainsi dire à coups de bâton, l’invasion avinée de MM. Persigny et Bonaparte ! Mais c’était aussi dans le 42e que ces gentilshommes avaient trouvé leur principal complice. Le ministre de la guerre put dire alors : « Un traître s’est montré dans nos rangs ; il comptait parmi les officiers du 42e : il est dans les prisons avec ceux dont l’or l’avait corrompu. » Aujourd’hui encore nous pouvons dire, sous la réserve d’une variante : « Un traître s’est rencontré parmi les officiers du 42e ; il est aux Tuileries avec ceux dont l’or l’a corrompu. »

L’importante expédition du palais législatif ayant réussi, M. Fialin, qui en avait surveillé l’exécution, courut prévenir son camarade de l’Élysée, tandis que deux commissaires de police se mirent à leur ouvrage escortés chacun d’une compagnie du 42e. On sait que les soldats français, en vertu de l’obéissance passive, font tous les métiers que leurs chefs leur disent de faire, comme les fusils qui subissent tous les mouvements qu’on leur imprime.

A six heures, M. Primorin sonnait doucement à la porte de M. Baze ; une femme de service vint ouvrir ; on envahit aussitôt l’appartement et la chambre à coucher. M. Baze, réveillé en sursaut par le bruit, était debout ; on se jeta sur lui au moment où il passait une robe de chambre, il se défendit des pieds et des mains avec l’énergie nerveuse qui est dans son caractère et eut à souffrir toutes les brutalités de la force ouverte. Ce fut une scène odieuse. Pendant qu’il se débattait contre les agresseurs, sa femme, aussi courageuse que lui, ouvrait les fenêtres et demandait assistance à grands cris. Les hommes de M. Bonaparte ne craignirent pas de porter les mains sur une femme vêtue comme on l’est au lit, et déchirèrent, sans pudeur, le seul vêtement qu’elle eût sur elle ! M. Baze exaspéré, peu soucieux des fictions légales, opposait toujours la plus vive résistance matérielle ; enfin, les agents de police, toujours sous les yeux des soldats et des officiers du colonel Espinasse, parvinrent à l’arracher de chez lui et le traînèrent tel qu’il était, presque nu, jusqu’au corps de garde de la place Bourgogne ! Là, après une demi-heure d’attente, on lui fit chercher des habits. Lorsqu’un huissier de l’Assemblée les lui apporta, M. Baze lui ayant demandé si le président de l’Assemblée et le général Leflô étaient aussi arrêtés, les janissaires défendirent à l’huissier de répondre, en le menaçant ! Conduit à Mazas, M. Baze, malgré l’opposition du commissaire de police et du directeur, voulut consigner et consigna sa protestation sur le registre d’écrou.

Le général Leflô fut arrêté avec des circonstances plus affligeantes encore pour la morale publique. Afin d’entrer chez lui sans éclat, on prit un escalier de service qui débouchait sur une chambre occupée par son fils âgé de huit ans. L’enfant, éveillé par le bruit des pas et par la lumière des bouts de bougies que portaient les rôdeurs de nuit, se mit à crier; mais le commissaire de police, M. Bertoglio, le rassura avec une douceur hypocrite. Connaissant l’énergie dont est doué le général, on tenait à le surprendre dans son sommeil. M. Bertoglio expliqua donc, avec force paroles affectueuses à l’enfant, que lui et ses acolytes ne voulaient voir le questeur que pour une communication très-pressée et très-importante. Le pauvre enfant, plein de confiance, conduisit lui-même ces misérables chez son père ! La porte ouverte, ils se précipitèrent sur le général, qui venait à peine de sauter à bas du lit. La chambre fut, en un instant, pleine d’agents de police et de soldats. A quel rôle abaisse-t-on l’armée ! Le reste de la compagnie occupait la porte et l’escalier.

D’un caractère non moins ardent que son collègue de la questure, le général Leflô laissa parler sa colère. Il qualifia avec la dernière vigueur l’acte des ambitieux qui allaient souffler la guerre civile sur la France. Il protesta de toutes les manières ; puis, s’adressant à un officier qu’il aperçut (il y avait aussi un officier mêlé aux estafiers de la rue de Jérusalem), il chercha à réveiller dans son âme quelque sentiment d’honneur et de loyauté ! Ce fut en vain; celui-ci, les yeux baissés vers la terre, se contenta de balbutier qu’il était obligé d’exécuter ses ordres ! O obéissance passive ! qu’en devait penser alors le général Leflô, lui qui avait traité les Montagnards d’anarchistes, parce qu’ils attaquaient une aussi monstrueuse doctrine ?

Cette honteuse scène de violence nocturne se prolongea longtemps sous les yeux de madame Leflô, au lit, souffrante et enceinte de cinq mois ! Elle voyait de plus le jeune enfant, resté au milieu des soldats et en proie à une douleur au-dessus de son âge, conjurer tantôt le commissaire, tantôt l’officier, de ne pas faire de mal à son père qu’il croyait avoir livré, par sa naïve imprudence, aux satellites de la conjuration. Enfin, le général s’habilla et revètit son uniforme, gardant encore au coeur l’espoir de trouver, sur son passage, quelque corps ou fraction de corps disposé à entendre la voix du devoir et du droit. Près de quitter la chambre, il prit son cher fils sur ses genoux et lui dit avec fermeté, en le pressant dans ses bras : « Mon fils, je ne sais si M. Bonaparte imitera son oncle en toutes choses, et me fera lâchement fusiller comme son oncle a fait lâchement fusiller le duc d’Enghien ; quoi qu’il arrive, rappelle-toi bien toujours la manière dont il traite ton père. » L’enfant a bien gardé souvenir de ces paroles et les a répétées dix fois aux hôtes de Ham, lorsqu’il y vint avec sa vaillante mère.

La première personne que le général Leflô rencontra au bas de son escalier fut M. Espinasse : « Vous faites là, lui dit-il, un sale métier ! — Filez, filez, monsieur. », fut toute la réponse du colonel aux cent mille francs ! Le lieutenant-colonel du 42e, nous ne savons pas son nom, ajouta l’insulte à la brutalité. « Quoi !, fit le général en l’apercevant, vous, un vieux soldat, vous consentiriez à vous rendre complice d’une trahison, à porter la main sur vos chefs ! — Allez, répliqua l’autre, nous avons assez des généraux avocats et des avocats généraux. » Ce n’était pas tout ; M. Leflô devait recevoir le coup de pied de l’âne. Au moment où, captif, entouré de baïonnettes, il montait sur le marchepied de la voiture pour aller, on ne savait où encore, entre trois agents de police, il entendit un malheureux, portant l’épaulette de lieutenant, lui adresser distinctement ce mot : « Canaille. »

Quelle démoralisation ne faut-il pas que les corruptions de l’Elysée aient introduite dans certains rangs de l’armée, pour que des officiers s’abaissent à un tel langage, surtout envers un général revêtu de son uniforme !

A la même heure que les représentants, on arrêtait aussi dans leurs lits soixante et douze ou soixante et dix-huit citoyens que les insurgés connaissaient pour des hommes influents sur le peuple et capables de provoquer une vigoureuse résistance : nous citerons ceux dont un des historiens de l’Elysée a donné les noms, car on ne peut les connaître tous.

Ce sont les citoyens :

Grignon (Henri-Gustave).

Stevenot.

Michel.

Àrtaud (Denis Claude).

Geniller (Guillaume).

Vasbenter.

Philippe (Alphonse).

Breguet (Armand)

Delpech (Célestin).

Gabriel (Nicolas-François).

Schmidt (Jacques-Frédéric).

Baune, frère du représentant.

Houl (Michel-Abraham).

Cellier (Charles)

Jacotier (Louis-François).

Kuch (Marie-Alphonse).

Six (Théodore).

Brun (François).

Lemerle.

Malapert (Pierre-Antoine).

Hibach.

Lecomte (Minor).

Meunier (Arsène).

Buisson (Alexandre).

Musson (Pierre).

Bonvallet. (Théodore-Jacques).

Guiterie (Charles).

Choquin (Etienne-Simon-Nicolas).

Bilotte (Léon-Joseph).

Voinier (Aimé)

Thomas.

Curnel.

Boireau.

Crousse (Charles-Joseph-Albert).

Baillet.

Noguez (Antoine-Denis).

Lucas (Louis-Julien).

Lassere (Jean-lsidore).

Cahaigne.

Magen (Hippolyte).

Polino (Antoine-Charles).

Tous ces hommes de coeur, signalés au prince président de la République comme d’ardents républicains, ont été depuis transportés ou exilés, SANS JUGEMENT ! Notre honorable ami le citoyen Deluc, également voué à l’arrestation préventive, échappa seul à cette première razzia, et, après avoir fait son devoir derrière les barricades des 3 et 4 décembre, réussit à se réfugier à l’étranger.

 

                                    

 


[1] Récit complet, etc., par Granier-Cassagnac, page 22

[2] idem, page 24

[3] Récit, etc., par Granier-Cassaignac

[4] Ici se place une observation que nous pourrions appeler d’ordre physiologique. On remarquera que les représentants arrêtés demandent tous aux commissaires d’éloigner leurs agents, tant la physionomie de ces hommes leur répugne à voir. Par cela seul, il est facile de juger la police en France. Loin d’être bonne, bienveillante, secourable à tous, elle est hostile et violente, à ce point qu’on ne peut la recruter que dans cette partie de la population qui porte la bassesse et la perversité de ses instincts écrites sur sa figure. En Angleterre, au contraire, l’institution des policemen est si essentiellement protectrice que l’on pousse le soin jusqu’à n’y laisser entrer que des hommes à figure heureuse. Aussi en Angleterre quand paraît un policemen tout le monde est rassuré, tandis qu’en France chacun éprouve un mouvement de répulsion dès que paraît un sergent de ville.