HISTOIRE DES CRIMES DU 2 DÉCEMBRE

HISTOIRE DES CRIMES DU 2 DÉCEMBRE

 Victor Schoelcher

Bruxelles, chez les principaux libraires, édition considérablement augmentée, 1852

tome I

Chapitre I

:

Arrestations préventives

§ 1.

Lorsqu’un ambitieux accomplit une révolution avec audace, au plein soleil, grâce à la puissance d’un esprit supérieur, le crime de l’homme capable de préférer son élévation aux libertés de son pays reste toujours odieux, mais il se sauve en apparence par la grandeur des moyens. Que César passe le Rubicon, que Cromwell aille fermer de sa main la porte du parlement, on les déteste ; mais pour les mépriser on a besoin de se renfermer dans les régions supérieures de la morale absolue. Les conspirateurs du 2 décembre ne laissent pas aux hommes d’honneur cette sorte d’embarras ; pour eux, on a peine à les haïr, tant ils sont vils.

Forme et fond, tout répugne dans la manière dont ils ont dérobé le pouvoir, clandestinement, lâchement, la nuit, comme des bandits qui dévalisent un passant au coin d’un bois.

Une série de faits destinés à masquer le guet-apens des insurgés, témoigne qu’on y songeait, qu’on l’avait résolu, qu’on y travaillait depuis plus d’un jour. Les bruits qui en couraient ne provenaient pas seulement des ouvertures de corruption faites à des officiers supérieurs, ils étaient entretenus par certains actes du genre des revues de Satory, par des alertes habilement ménagées, pendant que les intimes niaient de leur côté tout projet inconstitutionnel. Si bien qu’à force d’entendre parler du coup d’Etat sans le voir se réaliser, l’opinion publique avait fini par passer du doute à l’incrédulité ; on tournait presque en ridicule les Cassandre qui faisaient la veillée et criaient sans cesse : Citoyens, prenez garde à vous !

Il fallait aussi que la population ne soupçonnât rien, le jour où l’on ferait sortir les soldats de leurs casernes à une heure indue pour les répandre dans la ville. A tel effet, il y eut, longtemps d’avance, une ou deux fois par semaine, des réunions militaires au Champ-de-Mars et des manoeuvres avant le lever du soleil. On avait, de cette façon, habitué les voisins des casernes à des sorties extra-matinales de la troupe, et personne ne fut étonné de ses mouvements le 2 décembre.

Rien de tout cela n’eût servi, si l’on ne se fût pas assuré du concours de l’armée de Paris. On s’y prit, on dut s’y prendre longtemps à l’avance. Le complot date de loin. On donna des généraux gagnés à l’armée de Paris. Quoiqu’ils n’aient été que les serviteurs de l’Elysée et se soient vendus à beaux deniers comptants, la conjuration du 2 décembre est, à vrai dire, une conjuration militaire. Presque tous les officiers supérieurs de la garnison parisienne étaient complices.

Avec le déplorable principe de l’obéissance passive absolue, même à l’intérieur, on a l’armée quand on a ses chefs. On avait donc songé aux chefs. Mais ceux qui étaient en France avaient accepté le gouvernement établi ; les plus illustres siégeaient à l’Assemblée nationale, et aucun ne se montrait d’humeur à servir d’instrument aux messieurs de Strasbourg et de Boulogne. On reconnut qu’il était impossible de compter sur l’état-major général tel qu’il se trouvait dans la métropole, et l’on résolut d’en aller chercher un plus facile en Afrique. C’est ce qu’un historien du 2 décembre, confident de l’Élysée, M. P. Mayer, s’est naïvement ou très-intentionnellement chargé de confesser. Nous ne pouvons mieux faire que de le citer, car nous ne pourrions rien dire de plus formellement accusateur pour les coupables : « Les tiraillements partis de l’Assemblée, l’exemple de quelques généraux, les séductions de la presse… pouvaient faire craindre des hésitations, des SCRUPULES, des oppositions au sein de l’état-major… Composé comme il l’était encore, l’état-major général n’offrait peut-être pas D’ASSEZ COMPLETES GARANT1ES… LES GENERAUX SEULS ÉTAIENT A CRAINDRE. Car les plus âgés pouvaient manquer d’audace, et la grande majorité des plus jeunes figurait dans le parlement. Une idée tout impériale triompha de cette alternative, et M. de Persigny, cet ardent et infatigable chevalier du napoléonisme, se voua avec enthousiasme à la réalisation de ce mot de génie négligemment jeté par le président, et dont l’expédition de Kabylie peut expliquer aujourd’hui la profondeur et le portée : Si nous faisions•des généraux ? La graine n’en manquait pas. Un des plus brillants officiers de notre cavalerie, le brave et sympathique commandant Fleury (aujourd’hui colonel), fut chargé d’apprécier les courages, d’invoquer les dévouements, DE CERTIFIER LES ESPERANCES. Sa mission ne fut ni longue, ni pénible ; généraux de division ou de brigade, colonels, lieutenants-colonels, aucun de ceux à qui son entraînante parole peignit les dangers du pays, n’avaient besoin d’être convaincu. Tous avaient une égale horreur DU PARLEMENTARISME et du socialisme qui dissolvent, AVEC UNE ÉGALE RAPIDITÉ, l’honneur militaire, la foi au drapeau et l’obéissance aux consignes. « …C’est ainsi que les cadets devinrent les aînés, et que le cadre de l’armée active s’habitua aux noms de Saini-Arnaud, de Cotte, Espinasse, Marulaz, Rochefort, Feray, d’Allonville, Gardarens de Boisse, de Lourmel, Herbillon, Dulac, Foray, Courtigis, Canrobert et quelques autres.»[1] Ces quelques autres, qu’il est bon de connaître, sont : MM. Carrelet, Levasseur, Renaud, Korte, Reybell, Bourgon, Sauboul, Tartas et Ripert.

Ainsi, nous n’avons pas à chercher les noms : l’Élysée même se charge de les dénoncer, sans doute pour les engager davantage encore. Nous savons maintenant comment tous ces jeunes capitaines ont été successivement tirés du théâtre de la grande guerre et amenés à Paris, pour faire dans nos rues la guerre civile la plus déshonorante et la plus atroce qui fut jamais. Ce ne sont pas même de ces grossiers soldats, si bien pénétrés de l’esprit de discipline qu’ils tireraient sur leurs pères et mères si le ministre de la guerre ou le commandant le leur ordonnait : ce sont des habiles, venus précisément afin de cueillir les lauriers du boulevard Poissonnière et de prendre part au bénéfice de la terreur. La cupidité, l’ambition ne servirent pas seules à les entraîner ; l’envie est entrée pour beaucoup dans leur défection. Seconde couche des officiers supérieurs africains, après avoir brillamment commencé leur carrière, ils l’ont à jamais souillée par jalousie de la position politique des anciens.

Qu’ajouter au dire de M. P. Mayer? Nous affirmions que les généraux et colonels du 2 décembre avaient été corrompus ; où en trouver une preuve plus éclatante que dans le propre aveu des corrupteurs ? Nous le constatons bien, on est allé en Afrique assurer « aux cadets la place des aînés et leur certifier des espérances » en exploitant « leur horreur du parlementarisme », c’est-à-dire, leurs sentiments d’envie contre les aînés qui étaient à l’Assemblée nationale.

L’Europe le voit-elle assez clairement ? L’insurrection du 2 décembre n’a trouvé ses moteurs que dans les plus mauvaises passions du coeur humain.

Donc, l’état-major, c’est aussi M. P. Mayer qui le dit, « ne comptait plus que des généraux décidés à passer le Rubicon ou à mourir. »

 

Ce n’était pas encore assez on chercha tous les régiments qui s’étaient trouvés, à diverses époques, en collision avec le peuple, et on les rassembla à Paris ; c’est ainsi, par exemple, que le 44e de ligne, celui dont un bataillon se trouvait à l’affaire du boulevard des Capucines, était maintenu dans la capitale depuis 1849. On comptait entraîner plus facilement ces régiments à toutes les violences qu’on voudrait leur demander.

Les hommes du passé, y compris M. le général Changarnier, la première victime de la conjuration militaire des généraux, avaient pris soin d’animer l’armée entière contre la population. Ils lui répétaient sans cesse que l’uniforme avait été déshonoré en février 1848 et qu’un baptême de sang était nécessaire pour lui rendre son premier lustre. Ils lui faisaient croire qu’elle avait été vaincue, parce que, très volontairement, elle n’avait pas voulu soulever une guerre civile en tournant ses baïonnettes contre la population. Le 2 décembre, dans son placard aux soldats, M. Bonaparte ne manqua pas d’exploiter ces éléments de haine ; il leur dit avec une noire perfidie : « En 1830 comme en 1848 on vous a traité en vaincus. Après avoir flétri votre désintéressement héroïque, on a dédaigné de consulter vos sympathies et vos voeux, et cependant vous êtes l’élite de la nation. » Que l’on juge de l’effet d’aussi perpétuelles excitations sur l’esprit des soldats ! 40

Tous les moyens de compression militaire étaient fortement organisés. Dix ou douze jours avant l’attentat, le colonel d’un régiment (et il est probable que même chose eut lieu partout) réunit ses officiers pour leur lire les instructions, en cas de combat, laissées par les différents généraux en chef qui s’étaient succédé : MM. Changarnier, Baraguay d’Hilliers et Magnan. Au premier signal, tous les hommes devaient être conduits rapidement au lieu désigné d’avance pour le régiment, les officiers ralliant les retardataires et ne laissant dans les casernes que les cantinières et les élèves musiciens. Les cuisiniers mêmes, ce qui n’arrive pas d’ordinaire, étaient tenus de suivre. Les troupes, campées dans les baraques du quai de l’Archevêché et des Invalides, avaient ordre de tout abandonner. Les officiers étaient chargés de parcourir, en bourgeois, les terrains assignés à leur régiment, afin d’étudier les moyens de communication, de défense, etc. Une fois sur le terrain, on devait placer des sentinelles pour empêcher qui que ce fût d’approcher de la troupe à plus de cinquante pas. De fortes patrouilles devaient parcourir incessamment les environs et disperser tout rassemblement PAR LA FORCE ET SANS SOMMATION.

S’il était permis d’user de quelques ménagements envers les citoyens inoffensifs, il fallait être sans pitié pour les ennemis de l’ordre et s’emparer, sans formalités, des maisons dont l’occupation deviendrait nécessaire pour les opérations militaires.

Le cahier contenant ces instructions, confié aux officiers supérieurs, fut simplement lu aux autres officiers. Ceux-ci, pour la plupart, traitèrent cela de précautions superflues ; les autres prirent la chose au sérieux et firent du zèle. Quelques-uns furent choisis pour faire un rapport sur l’attaque et la défense de certains points. On voit que les mesures étaient bien prises.

Tout étant ainsi préparé, les principaux conspirateurs, MM. Persigny, Maupas, Bonaparte, Saint-Arnaud et Morny procédèrent à la perpétration du crime dans la nuit du 2 décembre. C’est M. Maupas qui, à titre de préfet de police, en eut la part la plus laborieuse. On avait résolu d’arrêter préventivement seize représentants du peuple et soixante et dix-huit citoyens dont on redoutait l’influence sur le peuple ou sur l’armée. Dans ce but, les officiers de paix, qui sont les lieutenants des commissaires de police et qui commandent à un certain nombre d’agents, eurent ordre de prévenir leur personnel et de se réunir à cinq heures du matin chez leurs commissaires respectifs. Les sergents de ville furent de leur côté consignés à la préfecture à onze heures du soir. La veille, pour justifier ces préliminaires, on répandit le bruit dans le monde de la rue de Jérusalem qu’il s’agissait de faire une grande razzia de réfugiés étrangers et de proscrits français revenus de Londres. Enfin, ceux des commissaires de police que l’on voulait employer furent appelés à la préfecture à minuit et introduits successivement un à un dans le cabinet de M. Maupas, qui leur confia les projets du gouvernement et le rôle qu’ils avaient à y jouer. Presque tous ces hommes avaient été choisis de longue main parmi les bonapartistes ; si bien que pas un ne refusa d’entrer dans le complot, que pas un seul n’eut assez d’honneur, de patriotisme et de respect de la loi, sinon pour révéler les criminels desseins dont il recevait l’ouverture, du moins pour ne pas s’y associer. Nous ignorons quelle somme leur a été donnée à chacun. M. Maupas leur remit des mandats d’arrêt préparés à l’avance, tous uniformément motivés sur l’accusation « de complot contre la sûreté de l’état et de détention d’armes de guerre. »

L’historiographe M. Mayer a de grandes admirations pour M. Maupas signant ces mandats d’arrêt, « Il lui fallait surtout, dit-il, cette chaleur de coeur, cet enthousiasme de dévouement dont la jeunesse ne fait qu’exciter les élans. Quelle responsabilité de signer de son nom, sans hésitation aucune, et en temps de paix, l’ordre d’arrêter des généraux et des représentants que l’on considérait comme les gloires militaires et parlementaires de la France ! » Tout ce qui ajoute à l’énormité du crime, le panégyriste le fait ressortir lui-même pour en parer son héros ! De même que certains individus exceptionnels sont privés de la sensibilité physique, ces gens-là sont privés, eux, du sens moral. On serait presque tenté de les absoudre comme on absout les fous homicides.

Quant au complot imaginaire, il ne servit pas seulement, si l’on peut dire, de maintien plus ou moins décent aux mandats d’arrêt, on en fit courir la rumeur dans les casernes, où l’on disait, le matin du 2 décembre, que le président avait failli être assassiné par le général Changarnier ! Quels honnêtes gens que les bonapartistes !

Les commissaires de police quittèrent leur chef à cinq heures du matin. Chacun d’eux alla prendre chez lui ses autres agents et remplir sa mission. Ils étaient accompagnés de sergents de ville qui, habituellement chargés de la police de l’Assemblée, connaissaient bien de vue les représentants.

                                               

 


[1] Histoire du Deux Décembre, par P. Mayer, pages 129, 131, 133