L’empire libéral

L’Empire libéral

Études, récits, souvenirs

 

par Émile Ollivier

 

 

Tome deuxième

Louis-Napoléon et le coup d’État

Paris, Garnier frères, 1897

pp. 453 et suiv.

 

CHAPITRE V

LES PROSCRIPTIONS

 

Le lendemain du plébiscite, le Prince alla remercier Dieu. C’était bien. Il avait encore autre chose à faire. « Quand le feu est une fois allumé, le plus certain remède est de l’éteindre le plus doucement que l’on peut, de pourvoir incontinent à ce qui est à faire pour le présent sans s’arrêter à ce qui s’est passé. Il faut apaiser les troubles élevés et enflambés par une remise et oubliance des maux passés. » Il fallait suivre ce conseil de Loysel[1], et si ce n’est pour les crimes de droit commun, amnistier tout le monde, et surtout ne proscrire personne. Dans un coup d’État bien combiné, avant de se découvrir on s’assure à tous risques des chefs ou des combattants redoutables, mais ces mesures, parfois cruelles, nécessité de la réussite, ne doivent pas se prolonger après le combat. A quoi bon proscrire ? Pour que la proscription soit efficace, il la faudrait éternelle ; il faudrait que le proscrit devint comme l’arbre frappé par la foudre, qui ne reverdit plus. Or l’état de nos moeurs ne permet plus cette inflexibilité. Tôt ou tard qui a proscrit amnistie. Et cependant amnistier un adversaire déclaré est d’une imprudence capitale. La haine, loin d’être éteinte par la clémence, en est accrue; l’ennemi hait deux fois : pour la proscription qui l’a brisé, pour l’amnistie qui l’humilie.

Après la lutte on avait rendu un décret atroce (8 décembre), contraire aux règles élémentaires qui interdisent la rétroactivité de la peine, et en vertu duquel l’administration était autorisée, sans jugement, sans comparution personnelle, sans interrogatoire, sans débat, par un ex informata conscientia policier, par mesure de sûreté générale, à transporter à Cayenne ou en Algérie les individus convaincus d’avoir fait partie d’une société secrète. C’était l’autorisation donnée en blanc de transporter, sous prétexte de société secrète, quiconque déplairait ou gênerait par n’importe quel motif.

Après le plébiscite, on rendit de nouveaux décrets de proscription (9 janvier 1852). La transportation à Cayenne fut prononcée contre Marc-Dufraisse, Greppo, Richardet, Mathé, Miot, convaincus d’avoir pris part aux insurrections récentes. Cette transportation fut commuée en exil, sauf pour Miot, déporté en Algérie. Soixante-six autres représentants furent condamnés à l’exil, avec menace de déportation s’ils étaient saisis sur le territoire français. Parmi eux : Victor Hugo, Schoelcher, Madier de Montjau, Charras, Quinet. Dix-huit autres représentants étaient momentanément éloignés : Changarnier, Lamoricière, Bedeau, Leflô, Thiers, Rémusat, Émile de Girardin, Edgar Quinet.

A la suite de ces décrets il y eut un véritable déchaînement de persécutions, surtout dans le Midi où l’on passe vite du couard aplatissement à la férocité des représailles. Les effarés qui avaient blêmi dans l’attente du spectre exterminateur de 1852, se ruèrent à la vengeance ; plusieurs, d’abord contraires au coup d’État, s’y rallièrent afin de mieux satisfaire leur haine à son ombre. Les passions les plus viles se donnèrent carrière : tel petit propriétaire honnête et inoffensif fut arrêté parce que, naguère, il avait refusé de vendre son bien à un proscripteur.

Dans les bandes, à côté des fanatiques et des coquins, s’étaient égarés de très braves gens, croyant ne protester que contre la violation de la Constitution, et qui, dès que les projets ou les actes sinistres s’étaient dévoilés, les avaient condamnés, combattus et souvent empêchés : c’est à eux que, dans le Var, les otages durent plusieurs fois le salut de leur vie. On les traita cependant aussi impitoyablement que les fanatiques et les coquins. Plus de quinze à vingt mille personnes furent entassées dans les prisons. On ne savait que faire de ces malheureux.

Informé de ces saturnales de vengeance, le Prince en fut contristé. A peine le combat fini, il avait ordonné la mise en liberté de Cavaignac, n’avait pas permis l’inscription sur aucune liste de Michel de Bourges et de Jules Favre. Il fit écrire aux préfets par le ministre de l’Intérieur, Persigny (29 janvier 1852), « que les autorités administratives n’étaient pas suffisamment pénétrées de ses intentions », et leur fit transmettre les pouvoirs nécessaires « pour faire sortir immédiatement des prisons et rendre à leurs familles, quel que soit, d’ailleurs, l’état de l’instruction commencée à leur égard, tous ceux des détenus qu’ils jugeraient n’avoir été qu’égarés et dont la mise en liberté ne pouvait offrir de danger pour la société. »

Il essaya d’atténuer les rigueurs en créant des Commissions mixtes dans lesquelles, à côté du fonctionnaire militaire et administratif, un magistrat apporterait l’esprit de calme et de discernement judiciaire (circulaire du 3 février 1852).

Les Commissions mixtes se montrant trop sévères, il envoya dans les diverses parties du pays trois missi dominici de clémence, comme réviseurs de leurs sentences. Quentin-Bauchart, conseiller d’État, le général de brigade Canrobert et le colonel Espinasse (26 mars 1852).

Quentin-Bauchart, esprit éclairé, généreux et ferme, comprit les intentions du Prince, et sur 3.020 détenus dont il eut à examiner les dossiers, prononça 1.377 mises en liberté et 1.047 commutations de peine. Les grâces accordées par Canrobert furent d’un tiers moins nombreuses. Espinasse ne gracia presque personne. « Vous seul, dit le Prince à Quentin-Bauchart, avez compris ma pensée. »

Cette pensée se manifesta par les nombreuses grâces individuelles dont il fut prodigue. Le prince Napoléon (Jérôme), véritable providence des proscrits, se multiplia pour adoucir les rigueurs, ouvrir les prisons et arracher des victimes à l’exil ou à Cayenne. Ne pouvant s’adresser lui-même au Président, il se servit de son père et de sa soeur, qui tous les deux le secondèrent d’un coeur compatissant et empressé.

Le Président se montra rarement sourd à ces instances et à celles de quiconque l’implora. George Sand en témoigne : « J’ai espéré que, puisqu’il y avait un homme tout-puissant, on pouvait approcher de son oreille et lui demander la vie et la liberté de plusieurs milliers de victimes, innocentes à ses yeux mêmes. Cet homme a été accessible et humain en m’écoutant. Il m’a offert toutes les grâces particulières que je voudrais lui demander, en me promettant une amnistie générale pour bientôt. L’homme ne posait pas, il était sincère. J’y suis retournée une seconde et dernière fois, il y a quinze ou vingt jours, pour sauver un ami personnel de la déportation. J’ai dit en propres termes (et j’avais écrit en propres termes pour demander l’audience), que cet ami ne se repentirait pas et ne s’engageait à rien. Pour obtenir la commutation de peine sans avilir celui qui en était l’objet, j’osai compter sur un sentiment généreux d’u Président, et je le lui dénonçai comme son ennemi personnel incorrigible. Sur-le-champ il m’offrit sa grâce entière. J’ai dû la refuser au nom de celui qui en était l’objet, et remercier en mon nom. J’ai remercié avec une grande loyauté de coeur et me suis regardée comme engagée à ne pas laisser calomnier devant moi le coté du caractère qui a dicté cette action. Renseignée sur ses moeurs par des familiers qui ne l’aiment pas, je sais qu’il n’est ni débauché, ni voleur, ni sanguinaire. J’ai vu en lui de bons instincts et des tendances vers un but qui serait le nôtre[2]. »

A l’ouverture de son cours, Jules Simon protesta contre le coup d’État. Le lendemain, au Conseil des ministres, Fortoul, ministre de l’Instruction publique, informe le Prince de l’incident et ajoute : « J’ai pris toutes mes dispositions pour faire conduire Jules Simon à Mazas. — Vous n’en ferez rien, dit Louis-Napoléon. Destituez-le, si vous le jugez convenable, mais il n’y a pas lieu de l’envoyer en prison. » Tigre et Chacal[3], on en conviendra d’une nature particulière !

Ces atténuations et ces grâces individuelles ne suffisaient pas, le Prince en était convaincu. Il eût voulu décréter une libération générale, un oubli complet du passé. De même que dans sa première présidence il revenait à chaque instant sur la proposition d’une amnistie générale aux insurgés de Juin, il exprima maintes fois l’intention d’effacer les rigueurs qui avaient suivi le coup d’Etat. — Dès qu’il en manifestait l’intention, on se récriait autour de lui. Vous voulez donc que tout recommence, s’écriait-on avec effroi, les rouges sont contenus mais non convaincus et prêts à rallumer la guerre civile ; il ne faut pas s’endormir et croire que tout est fini[4]. » — Espinasse se plaignait des grâces accordées : « Je reviens avec la conviction profonde que dans tous les départements que j’ai parcourus les Commissions n’ont péché que par excès d’indulgence. Puissent-elles n’avoir pas à se repentir d’avoir laissé échapper une occasion peut-être unique de désorganiser l’anarchie ! La circulaire de M. le Ministre de l’Intérieur et les mises en liberté qui en ont été la suite avaient produit le plus mauvais effet… Les grâces individuelles que vous avez déjà accordées, Monseigneur, ont produit en général, une mauvaise impression dans le pays. » — La duchesse de Vicence écrivait d’Hyères : « Les relaxations en masse produisent le plus mauvais effet, elles sont blâmées par tous les hommes d’ordre et l’on en est à redouter une nouvelle levée de boucliers[5]. » Saint-Arnaud disait : « Vous rêvez des ménagements, vous rêvez des grâces, vous doublez une dangereuse audace, vous creusez l’abîme, et vous y tomberez tôt ou tard si vous n’y faites pas attention[6]. » Le général Castellane de congé à Paris s’étant rendu chez la princesse de Lieven, trouva l’assistance dans la crainte que le décret de transportation ne fût pas exécuté. Il la calma par l’assurance que les mises en liberté n’étaient pas aussi considérables qu’on voulait bien le dire[7].

 

Le général de Castellane

Cette folle épouvante se serait comprise si la victoire sérieusement disputée avait été précaire, mais qu’avait-on à redouter après un assentiment presque unanime, écrasant, de journalistes sans journaux, d’orateurs sans tribune, de généraux sans armée, de démagogues sans peuple ? Contre la renaissance des hostilités n’était-t-on pas protégé par la prévoyance des nouvelles institutions, par la surveillance d’une administration puissamment armée ? En quoi la société eût-elle été menacée et le pouvoir présidentiel tenu en échec parce que Victor Hugo aurait écrit à Paris les Contemplations, les Misérables, la Légende des Siècles au lieu de fulminer les Châtiments à Jersey ? parce que Quinet aurait continué en France ses remarquables généralisations historiques, Deschanel ses doctes et intéressantes leçons, Laboulaye ses fortes études constitutionnelles ? parce que des avocats de valeur tels que Bac, Bancel, Boysset, Madier de Montjau, Joly, auraient cherché, dans l’exercice d’une profession où ils eussent excellé, l’oubli de leurs désillusions publiques, parce qu’il eût été loisible à Nadaud de recommencer à bâtir des maisons, à Raspail de pourchasser les microbes avant Pasteur, à Victor Schoelcher de promener sur les boulevards sa longue redingote noire de quaker, ses gants irréprochables, sa bonté et sa mélomanie ? parce qu’on aurait permis à des hommes de vaillante probité tels que Guiter, Bourjat, Chavoix, etc., de jouir dans une retraite honorée de l’estime de leurs concitoyens ? Les meneurs subalternes étaient moins redoutables encore, tant ils eussent été délaissés, et en peine de se procurer par le travail les ressources que ne leur procurait plus l’agitation politique.

Quand on n’a pas été témoin d’une réaction de la peur on a peine à s’en figurer l’impétuosité et l’aveuglement. Il était impossible au Président de ne pas tenir compte de l’opposition d’hommes qui venaient de risquer leur vie. Il dut se résigner à ne pas couronner le plébiscite par un édit de pacification.

Les proscriptions creusèrent entre lui et les républicains indépendants, non inféodés à l’ambition de Victor Hugo, Ledru-Rollin ou Cavaignac, l’abîme que n’avait pas ouvert le coup d’État, dans lequel ils avaient vu surtout un appel au peuple : ils s’écartèrent. Le Prince demeura au pouvoir de ceux qui l’ayant détourné de ce qu’il voulait, l’amnistie, le poussèrent à ce qu’il ne voulait pas, la restauration de l’Empire.

Je ne m’étais pas associé à la résistance contre le 2 décembre, mais du jour des proscriptions, avant même que, ma profession brisée, les misères personnelles eussent commencé, le coup d’Etat, ce fut, pour moi, mon père promené de fort en fort, dans la boue, un petit paquet de hardes sous le bras, et n’échappant à Cayenne pour l’exil que grâce au dévouement du prince Napoléon ; ce fut mes amis les plus chers emprisonnés, internés ou jetés sur la terre étrangère ; les grands esprits, objet de mon admiration, frappés et dispersés. Et j’ai maudit, j’ai détesté, j’ai récité avec fureur les Châtiments, et, dans un livre destiné à passer sous les yeux de l’Empereur tout-puissant j’ai écrit que le 2 décembre avait été la Révolution par le guet-apens[8]. Maintenant les années ont dévoré les joies, les douleurs et les ressentiments, il ne reste du triomphateur de 1851 qu’une mémoire historique piétinée par la haine, je me sens libre d’écouter les inspirations sereines de la Justice. Elle me contraint, tout en déplorant comme un malheur national la nécessité d’un coup de force et la rupture d’un serment, de reconnaître que le 2 décembre fut un acte de bien public aussi fatal dans sa cause et aussi salutaire dans ses effets que le 18 brumaire. La plupart de ceux qui s’en sont indignés l’avaient ou souhaité, ou conseillé, ou projeté[9]. Ils ne l’ont appelé crime que parce qu’ils ne l’avaient pas accompli eux-mêmes. « Il est difficile de rencontrer un plus notable exemple de la versatilité des hommes et de la vanité des grands mots de patriotisme et de droit dont les petites passions se couvrent[10]. » La postérité ne donnera pas raison à ces petites passions. Son jugement sera celui du peuple de Paris le 2 décembre au matin, sanctionné le 21 décembre par la nation entière. Elle ne prononcera aucune malédiction contre le Prince qui, au péril de sa vie et de sa gloire, a préservé la France et l’Europe d’une convulsion et les principes de 89 d’une éclipse réactionnaire ou anarchique.

 

 

Éclaircissements

(Voir page 397.)

 

Haussmann dans ses Mémoires (tome Ier, page 362) s’est occupé de cet épisode de ma jeunesse parce qu’il était alors préfet du Var. Après avoir parlé des orateurs des réunions publiques d’une manière générale, il continue ainsi :

 

Parmi ces orateurs je dois mentionner exceptionnellement le citoyen Émile Ollivier, ancien commissaire général du Gouvernement provisoire dans les Bouches-du-Rhône et le Var, qui n’avait pas accepté sa nomination comme préfet de la Haute-Marne par le général Cavaignac, et qui s’était depuis lors retiré sous sa tente.

Dès que la condamnation des représentants Ledru-Rollin et Suchet par la Haute Cour de Versailles, et par suite la vacance de leurs sièges à l’Assemblée législative, et la convocation des électeurs pour leur donner des remplaçants devinrent certaines, M. Émile Ollivier reparut, venant d’Italie, je crois, dans l’intérêt de la candidature de son père, comme, je le sus après, pour verser abondamment, aux populations du Var, les flots de son éloquence républicaine.

Je reconnais que son langage tranchait par la modération apparente du fond et par l’élégance de la forme sur les déclamations brutales et sans frein des autres orateurs de chambrées ou de plein vent.

Il ne demandait pas carrément comme eux qu’on arrosât les Arbres de Liberté du sang des aristocrates, des riches, des exploiteurs du peuple ; jamais, il ne réclama la tête de personne, ni ne provoqua de prises d’armes ; toutefois, je ne sache pas que, jamais non plus, il ait désavoué résolument ceux qui ne s’en faisaient pas faute. Sa manière de prêcher la liberté, l’égalité, la fraternité, ne décourageait aucun zèle. Je dis « prêcher » à dessein, parce que je vois qualifiés d’homélies, dans un de mes rapports de cette époque au ministre de l’Intérieur, les discours de cet orateur populaire. Je connaissais en effet des dames appartenant à la bourgeoisie d’opinion républicaine — nuance Cavaignac — qui saisissaient toutes les occasions d’aller l’entendre avec leurs filles comme elles auraient suivi les sermons d’un prédicateur en vogue. C’était déjà l’affolement qui, vingt ans après, fit confier le salut de l’Empire à l’art oratoire d’anciens adversaires, dont l’impéritie pratique, inconsciente, je le veux, devait le conduire à sa ruine.

Mais cette éloquence décevante ne plaisait pas plus à nos démagogues, — ils la jugaient trop incolore, — qu’aux hommes d’ordre redoutant l’influence qu’elle pouvait exercer dans un cas donné sur les masses. Une scission ouverte ne manqua pas de se produire entre l’ex-commissaire général et l’avocat Pastoret. Celui-ci ne voyait pas d’un bon oeil grandir cette sorte de concurrence à son autorité, sans contrepoids jusque-là. J’hésitai quelque temps entre les avantages possibles d’une pareille diversion dans le camp de nos adversaires et la crainte de voir se reformer et s’accroître le tiers parti républicain modéré, qui nous avait fait tant de tort aux élections générales, et que je ne désespérais pas de désorganiser complètement et de rallier à la cause conservatrice. Mais cette dernière impression prit le dessus, et l’événement en prouva la justesse. Je fis donc relever avec soin, dans toutes les réunions où le citoyen Émile Ollivier prenait la parole, les circonstances qui pouvaient le placer sous le coup d’une poursuite et après divers commencements d’instruction demeurés sans effet, au printemps de 1850, l’autorité judiciaire finit par décider qu’un mandat d’amener serait lancé contre le brillant agitateur, à la suite d’une réunion politique tenue dans l’ancien club de Vidauban irrégulièrement transformé en chambrée.

Quelques jours après, je sus que notre tribun, officieusement averti, s’était mis à l’abri de tout mandat en passant la frontière, pour se reposer à Nice de ses pérégrinations. J’en fus très satisfait, car en cour d’assises on l’eût sûrement acquitté comme tous les accusés de délits politiques, et, selon toute apparence, il aurait trouvé dans les débats l’occasion de nouveaux triomphes de parole.

J’appris du capitaine de gendarmerie Duval comment M. Ollivier reçut l’avis bien opportun qui nous épargna tous ces ennuis, et nous délivra finalement des réunions politiques dont il était la grande attraction.

Je ne suis même pas bien sûr qu’on ne m’eût point prévenu d’avance de cette indiscrétion prudente.

 

De ce récit je n’examine que les faits. Les principaux sont inexacts.

J’ai beaucoup hésité à accepter la nomination de préfet de la Haute-Marne, mais finalement je l’ai acceptée.

On n’a lancé aucun mandat d’amener contre moi, mais une assignation en police correctionnelle pour avoir ouvert des clubs.

Je fus en effet prévenu de cette assignation par le capitaine de gendarmerie, mais loin d’y répondre par la fuite, je me suis présenté devant le tribunal de police correctionnelle et j’y ai été acquitté le 13 avril 1850. Voici à l’appui de ces affirmations quelques extraits du compte rendu de cette audience donné par le Démocrate du Var :

 

C’était à l’audience de ce jour que devaient être irrévocablement jugées les trois affaires qui amenaient devant le tribunal de police correctionnelle le citoyen Émile Ollivier et ses amis.

Dès le matin, la foule accourait. Les uns marchaient à pied, d’autres avaient pris place dans les omnibus ou sur des charrettes. Rien ne peut donner une idée de l’animation et du pittoresque que présentaient toutes les routes qui aboutissent à Draguignan. Cette foule n’avait pu trouver place tout entière dans l’enceinte du tribunal. Elle se pressait à la porte d’entrée, dans les rues environnantes, avec une attitude calme et digne. Pendant les longues heures qu’a duré l’audience, depuis midi jusqu’à 6 heures, presque personne n’a quitté la place du Palais-de-Justice… La discussion de cette affaire terminée, le tribunal est entré à 5 heures dans la salle des délibérations. Il en est sorti à 6 heures et demie avec trois jugements qui prononçaient l’acquittement de tous les prévenus.

Quand le citoyen Émile Ollivier parut sur la première marche du perron, toutes les têtes se découvrirent, toutes les mains battirent et de toutes les poitrines sortit une immense acclamation de : Vive la République ! Vive Émile Ollivier ! C’était à qui serrerait la main de notre ami, à qui l’embrasserait, lorsque, tout à coup, il fut saisi par quelques bras robustes et porté en triomphe jusqu’à la porte du café Senglar. Plus de six mille citoyens suivaient mêlant leurs bravos et leurs applaudissements aux chants de la Marseillaise. Jamais on n’avait vu un pareil concours de monde à Draguignan, un tel enthousiasme, une fête aussi mémorable.

En terminant, nous rendons hommage à la manière intelligente, impartiale et pleine de tact avec laquelle les débats ont été conduits par le vice-président Coulon. Il a pu constater d’ailleurs que le peuple n’était pas ingrat. Quand il est sorti accompagné de ses collègues, on s’est découvert au cri de : Vive la Justice !

 

Je releverai plus tard des erreurs beaucoup plus graves en ce qui me concerne dans ces Mémoires écrits souvent avec bien de la légèreté, comme tant d’autres !



[1] Guienne, Remontrances, De l’oubliance des maux faits ou reçus pendant les troubles.

[2] A. HETZEL, 20 février 1852.

[3] VICTOR HUGO.

[4] Journal de Castellane, 30 janvier 1852.

[5] QUENTIN-BAUCHART, Une page d’histoire, p. 36.

[6] Lettre du 5 juillet 1852.

[7] Journal, 12 février 1852.

[8] Le 19 janvier.

[9] PROUDHON, lettre du 24 février 1852 : « Est-ce que depuis quatre ans, ce crime-là, tout le monde ne l’a pas commis ? »

[10] TOCQUEVILLE, Souvenirs, page 347.