La résistance au coup d’Etat

article paru dans Latta Claude, Les résistances au coup d’Etat du 2 décembre 1851, Montbrison, Village de Forez, 2002 (commander cet ouvrage)

La résistance des républicains au coup d’état du 2 décembre 1851 – 150e anniversaire

 

 par Claude Latta

deuxième partie

II. Le coup d’état du 2 décembre 1851

 

Le conflit entre le président et l’assemblée

 

Le coup d’état fut précédé d’un long conflit entre le président et l’assemblée. Le président s’émancipe d’abord progressivement de l’assemblée. S’il lui laisse voter les lois qui confortent l’ordre social, il gouverne à partir de 1849 avec un gouvernement sans président du conseil, ce qui marque sa prééminence. Il multiplie les voyages en province (en Normandie, dans l’Est) et soigne sa popularité auprès de tous les groupes sociaux ; il s’affirme volontiers comme le rassembleur de la nation. Il multiplie les proclamations à l’armée dont il est constitutionnellement le chef (on laisse les soldats crier « Vive Napoléon ! » lors des revues). Autour de lui, Louis-Napoléon Bonaparte rassemble un « parti du président » avec Eugène Rouher, député du Puy-de-Dôme, le banquier Achille Fould, Fialin de Persigny qui se fait appeler le comte de Persigny. Dans le pays, les agents de la propagande bonapartiste – dont le type est celui de Ratapoil créé par Daumier – développent les actions et créent des journaux financés par l’Elysée. La popularité de Louis-Napoléon Bonaparte augmente et ses partisans parlent respectueusement du « prince-président ».

Les élections étaient prévues pour mai 1852 : élections législatives, qui étaient attendues de façon presque messianique par les Montagnards qui célébraient l’arrivée annoncée de la « Belle » – l’année 1852 – chantée par Pierre Dupont dès juillet 1850 :

C’est dans deux ans, deux ans à peine

 

Que le coq gaulois chantera ;

 

tendez l’oreille vers la plaine,

 

Entendez-vous ce qu’il dira ?

 

Il dit aux enfants de la terre

 

Qui sont courbés sous leur fardeau :

 

Voici la fin de la misère,

 

Mangeurs de pain noir, buveurs d’eau.

 

 

Des monts sacrés où la lumière

 

Forge ses éclairs et ses feux,

 

Viens en déployant ta bannière

 

Mil huit cent cinquante-deux ![1]

 

Les conservateurs attendaient ces élections avec épouvante ; l’année 1852 devait être marquée aussi par l’élection présidentielle, à laquelle le « prince-président » – considéré comme le seul rempart possible face à un raz de marée montagnard – ne pourrait pas se représenter.

Louis-Napoléon Bonaparte bénéficia d’abord de l’échec de la « fusion », la réconciliation dynastique espérée par les royalistes pour lesquels le but était la restauration de la monarchie. Louis-Philippe était mort en août 1850. Mais la duchesse d’Orléans[2], mère du comte de Paris, âgé de 12 ans, refusa de s’incliner devant le comte de Chambord, intransigeant sur ses droits, sur le rétablissement de l’ancienne monarchie et la procédure de la Restauration.

Les partisans de Louis-Napoléon Bonaparte réclamèrent donc une révision de la Constitution qui aurait permis au président de se représenter. Elle était possible par un vote de l’assemblée à la majorité des trois-quarts. Une pétition nationale fut lancée et obtint plus d’un million de signatures dans le pays. Le projet de révision vint devant l’assemblée en juillet 1851. Il obtint 446 voix contre 270 : la majorité des trois-quarts n’était pas atteinte. Ce vote portait en germe le coup d’état puisque le président était décidé à se maintenir au pouvoir.

 

La préparation du coup d’état

 

Louis-Napoléon Bonaparte prit la décision de faire le coup d’état en septembre 1851. Le complot fut soigneusement et très secrètement préparé – ce qui n’excluait pas des rumeurs insistantes et le sentiment général était que le « prince-président » tenterait un jour prochain de s’emparer définitivement du pouvoir. Persigny, compagnon de complots du Président depuis 1836, fut l’organisateur du coup d’état. Mocquard, ancien avocat qui avait plaidé sous Louis XVIII pour les quatre sergents de La Rochelle et avait été secrétaire d’Hortense de Beauharnais, était chef de cabinet à l’Elysée. Le président plaça ses hommes : le général Leroy de Saint-Arnaud, qui venait de mener une expédition victorieuse contre les rebelles de Kabylie – organisée pour lui permettre de se mettre en valeur – , fut placé à la tête des troupes de Paris, puis au ministère de la Guerre. Le général Magnan, ancien des armées impériales qui avait été capitaine à Waterloo, puis colonel lors de la prise d’Alger en 1830, avait maté l’insurrection de la Croix-Rousse en 1849 : il devint commandant de la garde nationale. Le colonel Edgar Ney était aide de camp du président et apportait la caution d’un grand nom[3]. Le chef d’escadron  Fleury, secrétaire militaire du président, était aussi du complot. On déplaça quelques officiers peu sûrs. Peu d’hommes politiques furent introduits dans le complot : Morny, demi-frère « clandestin » du président[4] – les deux hommes n’avaient fait connaissance qu’en 1849 – venait de l’orléanisme et était un affairiste cynique. Il avait dû sa fortune à sa maîtresse Fanny Le Hon, mais avait été ruiné par la révolution de Février. Criblé de dettes, il était désireux de rétablir sa situation ; un haut fonctionnaire, Maupas, préfet de Haute-Garonne, fut nommé préfet de police à Paris pour préparer le coup d’état et s’assura de la fidélité au président des commissaires de police de la capitale.

 

M. de Maupas

La propagande s’intensifia. Elle mettait l’accent sur le « danger socialiste », les divisions de l’assemblée, l’inefficacité du régime parlementaire. Habilement, Louis-Napoléon tourna l’assemblée par la gauche : comme s’il ne l’avait pas précédemment approuvée, il proposa à l’assemblée d’abroger la loi électorale de 1850 et de revenir au suffrage universel. L’assemblée était piégée : il lui était difficile de se désavouer. La proposition fut rejetée, le 13 novembre, par 355 voix contre 348. La majorité conservatrice proposa alors d’autoriser le président de l’assemblée à requérir éventuellement la force publique, ce qui aurait permis aux parlementaires de défendre le régime en cas de coup d’état. Mais les Montagnards ne voulurent pas voter cette mesure, car ils craignaient aussi un coup de force organisé par les royalistes.

 

 

Le coup d’état

 

La date choisie pour l’opération Rubicon fut le 2 décembre, anniversaire du couronnement de Napoléon Ier (1804) et de la victoire d’Austerlitz (1805). Pour écarter les soupçons, le président se montra encore lors d’une réception à l’Elysée le soir du 1er décembre et Morny, « fauve en habit de soirée » (Jean-Marie Rouart)[5], alla à l’Opéra-Comique. Le 2 décembre au matin, les murs de Paris étaient couverts d’une affiche – imprimée dans la nuit à l’Imprimerie Nationale gardée par la troupe – qui annonçait les mesures prises par décret du président :

§         L’assemblée était dissoute : c’était une mesure qui violait la constitution. Le coup d’état, c’est d’abord cette mesure inconstitutionnelle de dissolution.

§         La loi électorale du 31 mai 1850 est abrogée et le suffrage universel est rétabli : mesure démagogique qui vise à rallier au coup d’état les ouvriers privés de leur droit de vote.

§         Le peuple est appelé à voter pour confier au président, par plébiscite, le droit d’établir une nouvelle constitution.

§         L’état de siège est proclamé : l’armée est ainsi chargée de l’ordre public.

 

Deux proclamations – à la population et à l’armée – furent aussi affichées. Pour que l’affaire réussît, les troupes avaient, sous la direction du colonel Espinasse, occupé, pendant la nuit, le Palais-Bourbon et arrêté les questeurs (Le Flô et Baze). Dans la nuit, on avait arrêté, chez eux, seize représentants : républicains (Cavaignac, Eugène Baune, Martin Nadaud, Perdiguier, Lagrange) et royalistes (Thiers, les généraux Changarnier et Lamoricière) ainsi que quatre-vingts militants révolutionnaires – parmi lesquels Aimé Baune, frère du représentant de la Loire -, possibles « chefs de barricades ». Les tambours des légions de la garde nationale avaient été crevés pour éviter qu’ils ne servent à un appel à la résistance.

 


[1] Pierre Dupont : « 1852 » dans Chants et chansons, Paris, 1851, 4 vol. Cf. tome 1, page 49.

[2] La duchesse Hélène d’Orléans était  veuve du duc d’Orléans, fils aîné de Louis-Philippe, mort en 1842, dont elle avait eu deux fils, le comte de Paris et le duc de Chartres. Elle était allée au Palais-Bourbon en février 1848, avant la proclamation de la république et avait vainement tenté de se faire confier la régence.

[3] Il était l’un des fils du maréchal Ney, le « brave des braves », fusillé en 1815 pour s’être rallié à Napoléon Ier pendant les cent jours.

[4] Charles Auguste Demorny, dit Morny, était le fils naturel d’Hortense de Beauharnais – épouse de Louis Bonaparte, roi de Hollande – et du général-comte de Flahaut de La Billaderie, ancien aide de camp de Napoléon Ier. Celui-ci était lui-même le fils naturel de la comtesse Adélaïde de Flahaut et de Talleyrand. Morny avait été déclaré à l’état civil sous le nom d’un officier de santé qui avait servi de prête-nom qui en avait récompensé par une rente. Hortense de Beauharnais n’avait cessé de suivre l’éducation de ce fils qu’elle ne pouvait ni reconnaître ni élever ; il fut élevé par sa grand-mère paternelle Adélaïde de Flahaut, remariée à M. de Souza, ambassadeur du Portugal en France ; le banquier Gabriel Delessert lui servit de tuteur et avait reçu 400 000 France versés par la reine Hortense et dont les rentes servirent à l’éducation de Morny qui revendiquait sa filiation en mettant un hortensia dans ses armes. Louis Napoléon Bonaparte n’avait appris l’existence de son demi-frère qu’à la mort de la reine Hortense. Morny fut titré duc de Morny par l’empereur Napoléon III. Le général de Flahaut, père de Morny,  devint Grand chancelier de la Légion d’honneur.

[5] Jean-Marie Rouart : Morny. Un voluptueux au pouvoir, Paris, Gallimard, 1995. Rééd., collection Folio, 1997.