Un usage politique nouveau du provençal

extrait (chapitre VI) de René Merle, Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise, de la pré-Révolution à la Seconde République, G.R.A.I.C.H.S., La Seyne,1986,  pp. 185-209

(Pour tout renseignement sur la traduction des textes en occitan et sur la totalité de l’ouvrage, contact : renat2@wanadoo.fr)

Un usage politique nouveau du provençal

René Merle

première partie

Les conditions de la vie politique officielle font que les hommes politiques, dans leurs campagnes électorales, n’ont nul besoin de s’adresser aux masses populaires dans leur langue habituelle : seuls en effet votent les plus riches.

 

Ainsi, en 1846, trois cents électeurs sont concernés par la bataille entre Denis et Portalis dans la circonscription de Toulon extra-muros. Traditionnellement, cette circonscription élit A. Denis, le maire d’Hyères, que nous avons déjà rencontré en 1829-30, jeune journaliste libéral. Denis est le député officiel depuis 1837, mais en 1846 le gouvernement Guizot lui retire son appui pour l’accorder au conservateur Portalis, jusque-là soutenu par les légitimistes et les catholiques non ralliés. Portalis, héritier d’une vieille et célèbre famille de parlementaires aixois (originaire du Beausset), qui fréquente les allées du pouvoir depuis Napoléon, bénéficie ainsi d’une orientation plus à droite du gouvernement. Il rassure plus que Denis, dont les vieilles tendances anti-cléricales sont encore vivaces, et il est élu. Mais il meurt aussitôt et il faut revoter.

 

Le candidat officiel est alors Ernest de Portalis, frère du défunt, qui l’emporte par 191 voix sur Denis, 165 voix, et Sala, royaliste populaire, 14 voix. Mais l’originalité de l’élection a été l’entrée en lice d’un candidat Saint-Simonien, Charles Duveyrier, qui obtient 3 voix ! Duveyrier, totalement étranger à la région, est parachuté de Paris sur les conseils de Louis Jourdan, que nous avons rencontré jeune journaliste du libéral Aviso en 1829. Depuis, il a été journaliste en Grèce et en Algérie, où il devient l’ami du saint-simonien Enfantin. Il est difficile de préciser les raisons de la candidature Duveyrier : sans doute Jourdan, le Toulonnais de Paris (il a alors 37 ans et a passé l’âge des lubies adolescentes), a-t-il senti dans l’électorat, et plus largement dans l’opinion, une certaine lassitude de l’affrontement traditionnel conservateurs-libéraux officiels, dont la candidature Sala est à sa façon un indice.

Pour diffuser ses idées républicaines et saint-simoniennes, Jourdan lance à Toulon un journal éphémère, L’Indépendant du Var, dont il semble malheureusement ne plus subsister aucun numéro. Nous savons, et le fait est tout à fait inattendu, qu’il ne dédaigne pas d’y employer le provençal : on imagine la réaction de rejet que les thèses saint-simoniennes pouvaient susciter dans l’électorat bien pensant : les thèses du Maître, vulgarisées et gauchies par Enfantin, mêlaient à l’apologie du développement commercial (creusement du canal de Suez) et commercial, celle de la “ nouvelle morale ” qui heurte autant le “ bon sens ” populaire que l’égoïsme bourgeois : éducation des femmes, permissivité sexuelle, émancipation des jeunes gens, aspirations communautaires. Le coup de génie de Jourdan est de ne pas se limiter au français dans l’exposé de ses thèses, comme le faisaient tout naturellement ses adversaires – certes, tout bourgeois électeur censitaire ne peut que comprendre le provençal (cf. l’article du Toulonnais de 1837 sur Les Provençalismes corrigés) mais la politique se dit et s’écrit en français. La lecture des deux journaux de Toulon, La Sentinelle, centre gauche, et Le Toulonnais, centre droit résolument gouvernemental, le montre bien.

 

Et voici que ce Parisien de Jourdan lance des chroniques patoises qu’il signe Bourtoulaïgo (le pourpier en provençal, mot équivoque : en manger signifie faire maigre chère, et boire comme lui, toujours altéré, être ivrogne). Le succès de la chronique provençale saint-simonienne est important. Deux témoignages l’attestent rétrospectivement : C. Senès, dit La Sinso, dans ses savoureuses et bien connues Scènes de la vie provençale, en 1874, écrit en avant-propos : “ Voici la préface [de Louis Jourdan] ; nous y retrouvons la verve de l’écrivain qui publia jadis de charmantes lettres provençales sous le pseudonyme de Piérré Bourtoulaïgo ”.

 

Dans son ouvrage Les Républicains et les Monarchistes dans le Var en décembre 1851, le Hyérois Charles Dupont, que nous allons retrouver bientôt, écrit en 1883 : “ Sous le règne de Louis-Philippe, un jeune littérateur de Toulon, devenu plus tard un des principaux rédacteurs du Siècle, publia, dans l’intérêt de la candidature de l’ancien Saint-Simonien Charles Duveyrier, qui se portait pour la députation, une série de lettres provençales, qui eurent un succès de fou rire dans l’arrondissement de Toulon ”.

 

Sans doute, le Toulonnais de Paris se fait plaisir en écrivant provençal, et il court-circuite les accusations de parachutage, il localise au maximum une candidature artificielle. Mais, en “ retroussant la diglossie ”, selon l’expression de R. Lafont, en faisant apparaître le “ patois ” là où on l’attendait le moins, au service de la marge politique avant-gardiste, il fait éclater le ridicule du ronron français des notables, il pose en force d’intervention une opinion publique dont on ne sollicite pas les suffrages. Le registre, lui aussi tout à fait conforme à la diglossie admise, de la bonhomie ironique du dialecte, arme d’embuscade, on l’a vu, depuis 1831, fait passer l’entreprise, qui n’aurait pas été concevable dans un registre de “ normalité ” . c’est en français que l’on expose “ sérieusement ” les thèses de Saint-Simon.

Le zèle du préfet en faveur de la candidature Portalis ayant été excessif, l’élection est cassée : les mêmes se retrouvent en lice. Portalis est élu avec 232 voix, Denis a 137 voix, Sala 1 et Duveyrier monte à 27 ! Mais cette fois, les conservateurs pris à contre-pied anticipent sur l’offensive Bourtoulaïgo, et l’on peut lire dans Le Toulonnais des chroniques provençales. Peut-être a-t-on utilisé la plume de Terrin, rencontré aux côtés des libéraux de 1830, mais aussi lié, pour des raisons complexes, au “ clan ” Portalis : n’oublions pas que les légitimistes (carlistes) et les républicains méridionaux ont pratiqué, dans les années 30, l’union sacrée sans concessions idéologiques contre les candidatures officielles hégémoniques dans le système censitaire. (Portalis fera de Terrin le secrétaire de la Mairie de Toulon en 1847.) Le dialogue du Toulonnais met en scène deux ménagers du Pradet, dont l’un n’a pas été insensible aux thèses de Bourtoulaïgo, signe d’un impact populaire évident. On remarquera la violente attaque personnelle contre Jourdan, présenté comme un jouisseur égoïste, paresseux, profiteur, et la présentation ignoble des thèses saint-simoniennes, dont le registre se retrouve dans toutes les attaques contre l’ultra-gauche socialisante, depuis les articles de Maquan cités plus loin jusqu’aux échos anti-communards en 1871 : les saint-simoniens sont pour le partage des femmes, leur éducation et leur émancipation qui ouvrent la voie à toutes les vicissitudes, la rupture de l’ordre patriarcal, etc.

Le second propos du journal gouvernemental se borne à présenter Duveyrier comme un politicien ordinaire, au mauvais sens du terme : il promet sans compter, par pur arrivisme. C’est un démagogue, qui s’adresse aux foules (“ un home que parlo à milo, coumo lei teourié ”, les couvreurs). Et surtout c’est un “ franciot ”, un étranger au pays, alors que Portalis, tout haut magistrat parisien qu’il soit, est vraiment d’ici, au point qu’on l’appelle par son prénom. La récupération fugitive, et haineuse, du dialecte par Le Toulonnais est un hommage à la tentative inattendue, et percutante, de Jourdan-Bourtoulaïgo.

 

Entretien qué a agu lué entré lou meinagier PINOT et soun vesin CARRA, lou 29 janviér 1847, oou P…

 

Finot    Qué, va-t-aviou ben dich, l’élecien es cassado.

 

Carra   Emoco dins un més sera rénouvelado.

 

F          Per moussu Portalis ?

 

C         Eou, paou pas manqua.

 

F – Bourtoulaïgo es aqui, vai, va sooura empacha.

 

C – Bourtoulaïgo ! vués pas qué si ficho dé vaoutré ! / E qués tout beoujus bouan qu’à fa rire leis autré, / Per seis bouffounariés su lei figo, lei vin ; / Soun canaou en Egypto et soun bout dé camin / Per mena a Bandoou… Soun escoro dei mairos[1] / Sa mesclanço dei ben, dei fremos et dei pero, / Afin qué siégué tout dé bastard / N’a qué troou. / Emé cé qué si vus, quan aven toutei poou / Dooubeou qué tétoun plus per nouastrei paourei fio, / Qué jouven, borné, viei désavien lei famio / Quand foou douna de forço ei lei, ei murs, voudrié / Prendré un sansimounien qué lei révéssarié. / Ti récounouissi plus, lou siou per lou mariagi, / Coumandi à meis enfans, à ma fremo, aou meinagi, / E siou pas tant couié de fourni lou bastoun / Per mi faïre ména coumo un aï un moutoun. / Génie saintsimonien.

 

F – Vés pas plus, e quan vero / Sabié cé qué fasié, counouisso lou counpero ; / Jouinomé[2] senso oustaou, senso ben, senso argen / Din la communoouta prenié… fournissié ren, / E séra fach apôtro afin que choousissessé. / Maï aro, agués pa poou coumo alors qué préchessé, / Chacun a soun génio, esten san simounien, / Moustravo, aquéou déja de la spéculacien. / Li ten, s’es marida, trafiquo deis anounço, / Cerco un autré négoci, e soun esprit s’enfounço / Per aco coumo vues ei caren, lei pu fouar / Per qué venden chier lioumé, aïé, naveou, rifouar ; / E croumpen bouon marca lei bécasso e lei lébré, / Vouari qué lou peï, a dich un vieï célebré, / Lou dimengé agué à l’ouro uno poulardo ! eou / (Mougra que pouesqué pa si compara en daqueou) / Voou qu’aguen lous rousti tout lan

 

C – Emé la reito[3]. Vués pa qués de Pignan, qué gagna la fleito[4] / Mai sé per dé mensongos a crésu réussi. / A troumpa pourra diré en troumpan à demi.

 

L’Avocat Pignet.

 

 

Eis Eletours : Electour, qué ben leou deves vouta à Touroun, / Vous laisses pas gagnar per certen fanfaroun. / Aï vis su lou journaou que Pierre Bourtouraïgo / Qué crésiou derenta[5] voou reveni su l’aïgo. / Siou las de seis louangeo à Moussu Duveirié / Home que parlo à milo, a coumo lei teourié. / Regardas, lou pitoua per pesca soun anguiero / A tendu seis arrés de toutei lei maniero ; / Bourgeonno en paou pertout. Fa fouasso d’embarras. / Per vous mettre dedin fara ce que pourra. / Soungeas à vous garda de troou de coumplasenço. / Oura proumesso à tout, n’en sera jamai senso. / Que vous dirai ? per iou, quan viou que charro tant, / Que ce ques negre, voou fa faïre veire blan, / Mi semblo charini, oou mitan de la plaço, / Vo Zozo paranté, emé la grosso caïsso, / Batten lou ramplamplan per vendré seis enguens, / Proumettre senso maou de deraba lei dens, / Se gari lei dourou senso la mendro péno, / E lou tout, meis amis, per pita lei dardéno. / Ooou, anen, sian pa na d’enkhui, n’aven proun vis / D’aquélei franciot que fan leis grands esprits. / Si foou pas troou fisa dei belleis escrituros ; / Saches que ce que luse es pas tout de dooururo, / Que leis aneous toujour soun pas de béou bijour ! / Poulo qué canto tan fa pas dous uou per jour. / Moussu, dei deputa brulo destre doou noumbré, / Maï mi semblo enca niou e lou tem parei soumbre. / Eme tan de babio, eme tout soun savouar, / Eis élétien darniéro agué pas quatre vouas, / Sei viagé a ce que vuou l’an douna fouasso croïo. / Leis aïs qué van voouta, agantoun pa lei joïo. / Es bouan qu’à mesprésa touti sei councurren. / Si va même attaquar oou premier presiden. / E qués, éou ? / (Diou va soou, vo bessaï miés, lou diable) / Per veni sarca noiso à l’homé respétable / Plen d’ounour, de vertu, de saché, de talen / Intégré magistrat, fermé et bouan citoïen / Qué présido la cour la proumiero de Franço ? / Moougra buou tan de lippo et tan d’estravaganço ! / Digoun cé qué vourran, soun doou même mestié. / Charle voou Bourtouraïgo, é Pierré Duveirié. / Siguen per Portalis digné d’uno famio / Que despui soixante ans per sei merité brio. / Foou nouma dounc Ernest per nouastré députa, / Serviren lou païs, lou Rei, la liberta.

 

Le Toulonnais, 14 février 1847.

 

Quand la nouvelle de la proclamation de la République parvient à Toulon, les démocrates, “ républicains de la veille ” comme on disait pour se démarquer du ralliement opportuniste des bourgeois modérés, se donnent aussitôt les moyens d’un journal. La Démocratie du Midi, journal du progrès moral et politique, fondé à Toulon par le Comité Radical Démocratique. “ Liberté, Egalité, Fraternité, Union de tous les départements avec Paris, tous les hommes sont frères, tous les hommes sont égaux ” proclame la devise du journal dont, pour un temps., le gérant responsable est Jean Aicard (fin février 1848), retour de Paris.

 

La Démocratie du Midi est doublée sur sa gauche, fin mars, par la création du Peuple Electeur. Louis Jourdan, revenu de Paris comme Aicard, y associe V. Thouron, le neveu, et Ch. Poney sur des positions de luttes de classe qui lui assurent un fort écho dans les milieux ouvriers. Ephémère parution que relaiera ensuite La Voix du Peuple, franchement socialiste.

 

L’influence de ces courants est forte, bien que minoritaire. Les démocrates socialistes de Ledru Rollin font 1456 voix dans Toulon agglomération, 174 voix à La Seyne en décembre 1848, les socialistes de Raspail 423 et 40 voix. Alors que le gouvernemental Cavaignac fait 3210 et 752 voix, l’outsider “ apolitique ” Louis Napoléon Bonaparte 1506 et 486 voix. Mais ni Jourdan ni Aicard, bientôt disparus, n’ont fondé leur propagande sur une utilisation du provençal. Le temps de l’escarmouche “ diglossique ” est passé, quand les masses sont vraiment interpellées, directement. Paradoxe d’une intervention qui utilisait la langue du peuple pour chatouiller les bourgeois du vote censitaire mais ne s’y tient pas lorsque le peuple est vraiment concerné.

 

Toute autre est l’orientation du Démocrate du Var, qui naît à Toulon au printemps 1849 : la répression du mouvement socialiste après l’écrasement de la révolte ouvrière parisienne et marseillaise en juin 1848 a entraîné la disparition de La Démocratie du Midi en août 1848. Mais le mouvement se restructure : en mai 1849, Le Démocrate naissant soutient Ledru-Rollin, cependant que les socialistes raspaillistes font cavaliers seuls. Le journal, frappé dès sa création par les amendes, les procès et la répression, parviendra à tenir jusqu’en fin 1850, avec une audience importante. Son rédacteur en chef, et nombre de ses correspondants diffuseurs, sont des “ franciots ” chassés de Paris ou de leurs régions d’origine par la répression. Et si, dès l’été 1849, il place sa propagande en direction des paysans sous l’égide des écrits du “paysan” français Joigneaux, qui montrent aux ruraux, à partir des acquis de 1789, tout ce qu’ils peuvent gagner à la République démocratique et sociale, le journal, pas plus que ses prédécesseurs, ne juge utile de faire place au provençal.

C’est du côté des conservateurs, qui ne cessent d’agiter l’épouvantail du “ péril rouge ”, que l’on constate une utilisation occasionnelle du dialecte. Dans Le Conciliateur du Var, créé au printemps 1849, une série de dialogues en français et provençal, essaient de couvrir d’une parole populaire les thèses du parti de l’Ordre. L’auteur est Hippolyte Maquan, lui aussi Varois de Paris, que la République a ramené au pays. Il est le chef de cabinet du préfet à poigne, Haussmann, qu’il retrouvera plus tard à Paris quand le préfet du Var sera devenu le grand aménageur de la capitale.

Maquan (né à Brignoles en 1814), fils d’avocat, journaliste légitimiste aigri, déverse depuis plus de dix ans sa haine des idées nouvelles, ses dénonciations de Stendhal, Balzac, Michelet, George Sand, etc., sans pouvoir cacher sa fascination devant un courant créateur dont, en définitive, il regrette de ne pas avoir pu s’y “ faire un nom ”. Et, tout naturellement, sa haine des grands intellectuels progressistes l’amène à placer, bien au-dessus de Lamartine qu’il exècre, surtout depuis son engagement républicain, les “ poètes-ouvriers ” bien pensants, au premier chef le boulanger de Nîmes, Jean Reboul. Et surtout, fait important, il a noué depuis des années des liens d’amitié avec le futur fondateur du Félibrige, Roumanille : c’est Maquan qui a ouvert à Roumanille, à partir de 1845, les colonnes de La Gazette de Vaucluse qu’il dirige un temps avant d’aller à Paris, Les deux hommes partagent les mêmes opinions conservatrices, le même sentiment de leur échec littéraire français, le même goût compensatoire pour le populisme provençal. Aussi bien, dès sa création, le journal de Roumanille, La Commune, d’Avignon, reprend les “ pochades politiques ” du journaliste varois. Ainsi de ce dialogue du 3 juin 1849. (Roumanille, qui l’adapte ici à sa graphie “ rhôdanienne ”, va bientôt imiter Maquan. Ce seront les dialogues violemment anti-républicains publiés d’abord dans son journal et ensuite en court volume : Li Clube). La parole populaire couvre la haine viscérale des “soussissalisto”, comme dit élégamment Maquan, en désignant les socialistes.

 

Article du Conciliateur du Var, repris dans La Commune, du 3 juin 1849 :

 

“ La scène est à la campagne. Un ouvrier maçon est en train de réparer une jolie petite chambre d’une bastide appartenant à un ménager qui remplit l’office de manouvrier.

 

– L’Ouvrier maçon : Vous êtes heureux, vous autres, ménagers, le travail et la paix ne vous manquent jamais.

 

– Le Ménager – Ve n’en ici mai un que crei que li cayo nous toumboun roustido. E cresè doun que tiren pas, nous autre tambèn, lou diable per la coua ?

 

0 – De quoi vous plaignez-vous ?

 

M – Ana, n’ei pas d’or tout ce que lusi…

 

0 – C’est vrai, mais qu’est-ce à dire ?

 

M – Que tout vaï de guingoi, que vendèn pu rèn. E pamen, de fen vo de payo, foou bèn lou rampli, lou gu. Li foou paga, li tayo. E queti tayo !

 

0 – Et vous trouvez donc que la république coûte cher ?

 

M – Noum de milo tron de goi, se costo cher ! ! e vous, que n’en disè ?

 

0 – Mon ami, je me suis battu comme un enragé au mois de Février mais à présent, on ne m’y reprendra plus…

 

M – Ei proun verai que li descaladaire fan un picho mestié… alor disè coum’aco que descaladares plus ?

 

0 – Ah, c’est que les révolutions ne sont pas pour ceux qui les font. Connu, connu ! Je sors d’en prendre ! Février nous avait tant promis !

 

M – Vous ai bèn dit que n’èi pas d’or tout ce que lusi…

 

0 – Et depuis un an nous mourons de faim…

 

M – Alor, sia di soussissalisto, d’aqueli galapian, d’aqueli manio tout crus, d’aqueli japo-a-l’asti, qué bramoun coumé de Cifer : Vivo la ferigoulo ! vivo la mocratique et la soucialo !

 

0 – Oui, avant Février. Mais depuis j’ai trop bien vu que derrière ceux qui se battent, il y a ceux qui escamotent.

 

M – Oui, lou pople tiro la castagno, mai la manjo pas, e foou que danso davan l’armari.

 

0 – On ne m’y prendra plus.

 

M – Semblo que vous coui !

 

0 – En Février, l’héroïsme du peuple fusillait les voleurs pris en flagrant délit de pillage.

 

M – N’an pas fusya li pu gros.

 

0- Mais il y a une race de voleurs que le peuple ne tue jamais.

 

M – Es ben ce que vous disi.

 

0- Ce sont les filous de la politique qui escamotent le peuple lui-même.

 

M – Que mangeoun la castagno. Aï, paure renaras, paure pagaras… E quau soun aqueli maugiras ?

 

0 – En Février, ces filous de la république étaient des journalistes, des blagueurs plus républicains que nous la veille, et plus marquis que les autres le lendemain.

 

M – 0 maï aro, aco sayé ben diferèn. Fayan dansar li marquis, pas verai ?

 

0 – Eh ! non, mon brave ! Les hommes sont toujours les hommes, et tous les partis ont leurs aristocrates, histoire de quelques chefs ambitieux qui montent sur les épaules des imbéciles qui se font tuer pour eux.

 

M – Aco’s ben dit. Alor, la mocratico e la soucialo es encaro uno talounado, un aganto-badau, un sambé per prendre li tarnagas ?

 

0 – C’est ça, mon ami, à preuve que les chefs de file de la chose se font une guerre à mort entre eux. Jalousie de métier, vous comprenez_

 

M – Coumé de chin à la carougnado, parai ?

 

0 – C’est ça, chacun veut emporter son lambeau de charogne… Vous ne connaissez pas Proudhon, par exemple ?

 

M – Quau es aquel animau ?

 

0 – C’est un particulier qui prétend que la propriété est un vol.

 

M – Que voou dire aquo d’aqui ?

 

0 – Cela veut dire que ceux qui ont des propriétés n’ont pas le droit de les posséder, et qu’ils doivent les abandonner à…

 

M – Ah, per aro ie sian ! mai, bregan de sort ! mount’es aquel espya, que l’amaluguen à co de trico e que l’espoutiguen li brego !

 

0 – C’est le chef le plus remarquable du socialisme.

 

M – Lou tambour-major di soussissalisto ?

 

0 – Oui.

 

M – Ma bèlo pèco de vigno e d’oùlivie !! ma vigno que l’an passa mi dounè quatorge barau ! moun vergé que me dounè quatre bèli piagno ! Predhon ! ! E mount’es, aquèou bèou l’oli ?

 

0 – Il a jugé à propos de se dérober à la justice.

 

M – Mai ! aqueli messius soun doun touti souto la pato de la justiço ! Esbèn erous d’avé pre d’aquelo hèrbo… Que cresè ? Ouian feni per i ana dire dons mo… e di sarra ! cre coquin de noum de milo !

 

0 – Laissez-moi terminer… M. Proudhon veut arracher les yeux à M. Considérant, un autre chef de la Sociale.

 

M – E que voou aquèou d’aqui ?

           

0 – Il veut rendre le travail attrayant.

           

M – Coumé disè ?

 

0 – Il veut que chacun travaille à sa fantaisie et pour s’amuser.

 

M – Cavalisco ! Sabi que sayé coumode aco d’aqui ! Mai quau

tron voudrié fouire e trenqueja ?

 

0 – C’est juste.

 

M – Counsidera qu’aquèou moussu Counsiderant dèou èstre un d’aqueli farçur que voudrien pesca din l’aigo troublo, e la bouroulon, pardi ! o ve, s’aco vai ansin, quitarai lou bechar e farai lou moussu, lou vèntre en avan, li man darnie lou quieou, e li bericle su lou nas ! sabè que saieou un pouli coco !

 

0 – Oui, mais tous les cultivateurs feraient comme vous, et alors…

 

M – Me l’avè leva de la bouco… E aqueli messius, que dèvoun saupre legi, escréoure e chifra, resounoun coum’aco ! queti gafo ! soun que de tiro-meleto !

 

0 – Dites des ambitieux

 

M – D’avolo tout-cru ! dé gabian ! te ié mandaieou quauquo mangingoulado !

 

0 – Vous voyez donc que Messieurs Proudhon et Considérant ont bien raison de se faire la guerre.

 

M – Coumé de chin à la carougnado, l’ai di. Bèn, podoun se pigna à soun aise : l’ase me suye se li dessepararai !

 

0 – Ce n’est pas tout : il y a d’autres chefs qui se disputent le pauvre peuple.

 

M – Assa mai ! es-ti poussible ! E me disien, l’autro vesprado, oou cabaré, qu’èroun touti d’accor coumé de larroun en fiero.

 

0 – Vous avez Louis Blanc qui veut l’égalité des salaires.

 

M – Coumo disè ?

 

0 – M. Louis Blanc veut donner le même prix de la journée aux bons ouvriers et aux mauvais ouvriers, aux hommes laborieux et aux fainéants.

 

M – Aquelo pelo ! S’aco vai ansin, Toni, qu’ei segur un valavouiro, uno rosso, Toni, que a li costo en lon, gagnara outant que noste Geloun, qu’èi la erèmo di travayadou, que se lèvo avan noste gau, que n’en fai per quatre, e qu’ei brave coum’un soou. Mai, ié sian plus ! Mettoun l’araire davan li biou ! l’agalité di salaires ! chacun si fara fignan, aco’s clar.

 

0 – Mais oui.

 

M – E mount’es aquèou gringalé de moussu Louis Blanc ?

 

0 – Il a quitté la France pour s’échapper…

 

M        Maï !

 

0 Aux gendarmes, ce qui ne l’empêche pas de prêcher de loin à ceux qu’il a mis en avant, de se laisser condamner et de rester en prison pour lui.

 

M – Coumprene, s’avié russi, s’avié debana lou gouvernamen, se leissavo nouma generau, amirau, menistre, presidèn, que sabe iou ! A fa’n petar din la fango, ce qu’apelen une cagado (en parlèn sèn respè) ; se lève de davan, e leisso pati aqueli que se soun espya pèr èou… manjo bon, fai rèn, vo tout coumo ! oh ! leu margoulin !

 

0 – Et de plus, il les exhorte à crever pour la sociale.

 

M – Eou es à la calo, fai Ksuss ksuss, e li badalas de chin s’estrassoun la pèou ! E moussu lou dru, lou dru Rolin, que dis lou dru Rolin. Aco’s aqueou que vouyé pas li 45 centime ?

 

0 – C’est-à-dire, qu’il voulait en demander le triple, 1 F 50

 

M – Badina ?

 

0 – Pas le moins du monde, il l’a dit lui-même à la tribune.

 

M – Alor, tout aco’s de la mumo clico.

 

0 – C’est ça. Tous ces gens-là cherchent à tirer leur épingle du jeu.

 

M – E per n’en tira fosso, voudryen ben brouya li carte.

 

0 – Précisément. Ils sont mécontents dès que l’ordre et la tranquillité reparaissent, parce que l’ordre ne leur donne rien à espérer. Voilà pourquoi ils ont toujours une révolution en poche.

 

M – Per brouya li carte e gagna la partido… e saboun faire souta la coupe.

 

0 – Croyez bien qu’ils ne m’y prendront plus

 

M – Aco’s bèn di. De mestie coum’aco rèndoun gaire.

 

0 – Sans compter que j’aurais pu y laisser les os !

 

M – Mai dyen qu’alor oûya creba per la Rrrrrépublico ! e trouva doun pa glourious d’èstre un zéro de febré, de juié, d’avons o de setèmbre ?

 

0 – Pas le moins du monde.

 

M – Mai poudya veni generau ?

 

0 – Pour vingt-quatre heures, c’est possible, mais puis…

 

M_ Anen, vese que sahè leu prouverbi : ce que doû diable vèn, oou diable s’entorne. ”

 

L’utilisation du provençal par la gauche républicaine et sociale n’a tenu qu’à l’initiative d’un homme, Charles Dupont (Hyères, 1816), Clerc de notaire à Hyères, fervent admirateur de Lamartine dont il est le modeste disciple poétique, tôt gagné aux idées avancées, puis secrétaire de l’état-civil municipal. Destitué par ses ennemis politiques, il renoncera vite à son nouvel emploi à la Caisse d’Epargne et devient un véritable “ permanent ” du Comité Démocratique de Toulon. Il assure le contact avec la Jeune Montagne de Marseille et de Lyon, et par ses visites dominicales aux “ chambrées ” du département structure une véritable organisation politique.

 

Dans Les Républicains et les Monarchistes dans le Var en décembre 1851, Charles Dupont montre bien comment le petit groupe de démocrates, essentiellement recrutés dans la petite bourgeoisie, va faire du provençal une arme de communication efficace contre la domination des “ prétendus amis de la propriété, de la famille et de la religion ”. Il explique comment Charles Z. (Dupont) secondé de Arbaud, notaire, Andrieux, tailleur, Berre, tourneur en chaises, Castel, mercier, Caval, marchand de nouveautés, Dol, fabricant de bouchons, Guibaud, cultivateur, Hébrard, négociant, Maurel, propriétaire, Roux, instituteur, Sardou, bouchonnier, développent activement l’influence des idées de progrès politique et social. Le Strasbourgeois Berthier, propriétaire du Café d’Orient, les rejoint et les accueille. “ Son dévouement aux classes ouvrières était sans limite, écrit Dupont ; mais il avait le tort de croire que ces classes ne devaient compter que sur elles-mêmes pour améliorer leur condition sociale. Tous les républicains sensés reconnaissent aujourd’hui (Dupont écrit en 1883) que sans le recours des philanthropes bourgeois, les prolétaires n’obtiendront pas le bien-être auquel ils ont légitimement le droit d’aspirer. Quel profit, en effet, ont-ils retiré de leurs tentatives isolées de juin 1848 et de mars 1871 ? Aucun. Et cependant n’avaient-ils pas alors des moyens d’action bien autrement formidables que ceux dont disposaient les bourgeois et les ouvriers pendant nos trois premières révolutions ? ”

 



[1] Ligès savès ren dé miés à fairé cé qués escrit à qui dessus.

[2] garçon

[3] Sauce aux câpres pour la morue et d’obligation en Provence la veille de Noël.

[4] On sait assez qu’on dit d’un menteur qu’il a gagné une flûte d’enfants à Pignans, au concours de mensonges.

[5] A cause de sa chute aux dernières élections – Vincent de la Tourno.