Le coup d’Etat dans le département de l’Ain

Le coup d’Etat dans le département de l’Ain 

(extrait des Annales de la Société d’Emulation de l’Ain)

 par F. Dagallier, avocat

 Bourg, Imprimerie Authier et Barbier, 1880

deuxième partie

III. La résistance armée. — Soulèvements à Bagé et à  Villars. — Affaire d’Anglefort.

A côté de la résistance pacifique, se bornant à des protestations éloquentes sans doute, mais platoniques, on vit s’organiser dans plusieurs départements la résistance armée. La première rappelle, par quelques côtés, la réunion des députés à la mairie du Xe arrondissement de Paris, si tôt dispersée par l’intervention d’un bataillon de chasseurs, et l’arrêt de la Haute Cour de Justice contre Louis-Napoléon. La seconde correspond aux courageux efforts déployés par le Comité de la Montagne pour combattre, dans Paris même, le coup de force du Président. Parmi les victimes de cette lutte inégale, dont E. Ténot et V. Hugo[1] nous ont retracé les émouvantes péripéties, le département de l’Ain revendique avec orgueil le représentant Alphonse Baudin, de Nantua, tué le 3 décembre au matin, sur la barricade du faubourg Saint-Antoine. Intelligence d’élite, âme ardente et généreuse, orateur à l’ironie redoutée et aux véhémentes apostrophes, providence des malheureux à qui il distribuait sans compter les secours de son art et de sa bourse, le docteur Baudin offre dans sa vie et sa mort un parfait modèle de philanthropie, de désintéressement et de courage civique[2]. Sa mort put sembler inutile, car le lendemain les épouvantables tueries du boulevard noyaient dans des flots de sang les dernières espérances des défenseurs de la Constitution républicaine. Mais de telles morts ne sont jamais inutiles : elles servent d’exemple, relèvent les âmes et honorent un parti. Il y parut bien quand dix-sept ans plus tard le fantôme du vaincu de décembre, évoqué de son tombeau, vint porter un coup mortel au gouvernement issu du Coup d’État. Baudin mort allait être plus redoutable que Baudin vivant.

En province, la résistance armée ne présenta pas partout le même caractère. Dans certains départements, comme le Gers et les Basses-Alpes, ce fut le parti républicain modéré qui prit l’initiative et la direction du mouvement. Il parvint à le préserver des excès qui désolèrent certaines localités.

Il faut lire dans Ténot[3] le récit de ce que fit le petit département des Basses-Alpes. Médecins, avocats, notaires, commerçants, propriétaires ruraux partirent le fusil sur l’épaule à la tête des bandes de paysans. Un curé de village, un juge au tribunal de Forcalquier donnèrent le signal du soulèvement. Le seul arrondissement de Forcalquier fournit 4,000 volontaires. Pendant dix jours ces bataillons improvisés tinrent en échec les troupes régulières envoyées contre eux.

Si la moitié des départements français avaient suivi l’exemple des Basses-Alpes, le Coup d’État eût peut-être échoué. L’on eût vu, pour la première fois alors, une révolution, victorieuse à Paris, vaincue par la Province.

Dans l’Ain, la résistance fut loin d’être aussi générale, aussi courageuse, aussi bien conduite. Le parti républicain modéré y resta étranger, et ce fut au nom de la République démocratique et sociale que se levèrent ouvriers et paysans.

Notre département, comme le Jura et Saône-et-Loire, offrit le spectacle de soulèvements locaux. Quelques poignées de républicains courageux jusqu’à la témérité s’arment pour la défense de la République, sans calculer les périls de l’entreprise ni son inutilité. Ils font des démonstrations sur les villes voisines et s’arrêtent bientôt découragés par l’indifférence ou l’hostilité des populations, l’étonnante inertie de la ville de Lyon et les désastreuses nouvelles de Paris. Les armes tombent d’elles-mêmes des mains des insurgés[4] ; les troupes envoyées contre eux n’ont pas à combattre.

La ville de Bourg, on l’a vu, avait accepté passivement les faits accomplis. A Belley, il y eut quelques velléités de résistance. Dans la soirée du 3 décembre, des groupes menaçants se formèrent. Un commissaire de police et un lieutenant de gendarmerie les sommant de se dissiper, un cordonnier nommé Avril répondit : « Retirez-vous, le peuple est maître, vous n’avez rien à faire ici. » Le conseil fut suivi ; les autorités se replièrent sur la Sous-Préfecture, dont un détachement de gendarmes et de douaniers, commandé par l’inspecteur des douanes, de Bolaine, gardait les approches. Pendant la nuit, quelques républicains ardents, le tailleur Billiémaz, le mécanicien Boget, le clerc d’avoué Grandjean parcoururent les communes suburbaines, appelant les citoyens au secours de la République en péril. Les paysans ne bougèrent pas.

Le lendemain, vers les 9 heures et demie du soir, un nouveau rassemblement se forma, il avait à sa tête le douanier Grandjean père qui, à la nouvelle du Coup d’Etat, était accouru de Seyssel avec armes et bagages. La foule envahit la cour de la Sous-Préfecture et envoya au sous-préfet des délégués pour avoir communication des dépêches de Paris. Le sous-préfet les reçut, leur lut La Patrie, et les renvoya satisfaits.

Les seuls incidents dignes d’attention qui signalèrent dans l’Ain la résistance armée, furent d’une part les soulèvements de Bâgé-la-Ville et de Villars, excités l’un par Mâcon, l’autre par Lyon, et d’autre part l’incursion des réfugiés de Genève, marquée par la rixe sanglante d’Anglefort.

Bâgé. — Un jeune notaire, Emile Maillet, était à Bâgé-la-Ville le chef du parti démocratique. Plein d’audace, d’activité et d’énergie, il avait conquis autour de lui un véritable ascendant. Maillet était en relations suivies avec ses amis politiques de Mâcon. A la nouvelle des événements de Paris, il s’y rendit pour se concerter avec eux, et le 4 décembre au soir il rentrait à Bâgé prévenant ses affidés de se tenir prêts. L’insurrection devait éclater le lendemain. Un grand feu, allumé sur la roche de Solutré, devait donner le signal du soulèvement général du Mâconnais et de la Bresse. Il fallait s’armer, arrêter les autorités et marcher sur Mâcon où devait converger une masse de cinq à six mille hommes.

Maillet joint les actes aux paroles. A la tête d’une quinzaine d’individus, dont quelques-uns seulement sont armés de fusils de chasse, il se présente à la porte de la Mairie de Bâgé et en réclame les clefs. Elles lui sont refusées. La petite troupe enfonce les portes, s’empare d’une vingtaine de fusils de garde nationale, s’installe victorieuse à l’Hôtel de Ville et poste des sentinelles. Bâgé-la-Ville fut pendant une nuit au pouvoir des républicains.

Le lendemain, 5 décembre, la petite troupe, comprenant une trentaine d’individus, se met en marche sur Mâcon, lieu de concentration indiquée. Un peu au delà de la Madeleine, elle rencontre un émissaire accouru de Mâcon qui lui dit que « c’était trop tôt ». C’est, en effet, seulement le lendemain, 6 décembre qu’eut lieu le soulèvement du Mâconnais. Une bande formée à Saint-Gengoux par l’ex-huissier Dismier, natif de Bourg, grossie de contingents de Cluny, Saint-Sorlin, Cormatin, etc., appelés aux armes par le tocsin qui avait sonné toute la nuit, se présenta aux portes de Mâcon, forte de cinq à six cents hommes assez mal armés. Accueillie par une vive fusillade, elle se dispersa laissant trois morts, de nombreux blessés et une trentaine de prisonniers.

Le mouvement de Bâgé devait se combiner avec celui du Mâconnais. Il était donc prématuré. La troupe de Maillet rétrograda sur la Madeleine. Les armes furent cachées chez un ami, dans une cave, où l’on devait les reprendre le lendemain.

Ce contre-temps, imputable soit à une erreur de Maillet sur le jour du soulèvement, soit à un changement dans les dispositions du comité de Mâcon, eut les plus fâcheux résultats : il découragea les gens de Bâgé et donna l’éveil à l’autorité.

Le lendemain, au moment où Dismier marchait sur Mâcon, le parquet de Bourg arrivait à Bâgé avec une compagnie d’infanterie. Une perquisition opérée à la Madeleine fit découvrir, au fond d’une mare pleine d’eau, 18 fusils de munition chargés à balle et 14 baïonnettes. On opéra de nombreuses arrestations. Maillet et cinq ou six autres étaient en fuite et ne purent être saisis. Plusieurs qui s’étaient réfugiés dans les bois des environs y furent traqués par la troupe et la gendarmerie. Vaincus par la faim et le froid, ils vinrent successivement, au bout de quelques jours, se constituer prisonniers. Nous les retrouverons devant la commission mixte.

Villars. — La ville de Lyon, parfois si turbulente quand il faudrait être sage, contenue par l’énergique attitude du général Castellane, subit le Coup d’Etat avec une docilité parfaite : il n’y eut aucune espèce de trouble. Cependant, les comités démocratiques ne laissaient pas de s’agiter et de délibérer ; le centre de ces conciliabules impuissants était rue Grenette. On décida que pour secouer la torpeur de la grande cité, le mieux était d’insurger les campagnes environnantes. A cet effet, des émissaires partirent le 3 décembre dans toutes les directions ; quelques-uns devaient pousser jusqu’à Bourg, en passant par Villars.

Le bourg de Villars occupe au centre du plateau des Dombes, à cheval sur la route de Lyon à Bourg, à égale distance de ces deux villes, une position d’une certaine importance stratégique. L’insurrection de Villars offrait ce double avantage d’intercepter les communications entre ces deux villes et de faire croire dans chacune d’elles à l’insurrection de l’autre.

Vïllars, et surtout le petit village de Saint-Marcel, qui en est distant de 7 kilomètres au sud, peuplés de pécheurs d’étangs, étaient de petits centres démocratiques. Les principaux chefs du parti étaient à Villars le maître de postes M., un gentilhomme républicain, P. de la C., le garde Rivoire, l’aubergiste Péchoux ; à Saint-Marcel, un ex-facteur, ancien soldat d’Afrique, nommé Labruyère, un cantonnier, nommé Jean-Pierre Geoffray, et un chiffonnier, nommé Claude Bouchard.

Le 3 décembre, Labruyère et un de ses compagnons se rendaient à Lyon pour conférer avec les comités républicains. Ils en revinrent le soir, donnèrent chez Bouchard, à Saint-Marcel, le mot d’ordre qui parait avoir été : « A. moi Sparte ! », puis se rendirent à Villars, chez Péchoux, où l’on arrêta le plan de l’insurrection. Une bande, partie de Saint-Marcel, centre du mouvement, devait se rendre à Villars, entraîner cette commune dans l’insurrection revenir à Saint-Marcel et marcher sur Lyon qui n’attendait, disait-on, qu’un signal pour prendre les armes.

Dès le lendemain, 4 décembre, un rassemblement se forma à Saint-Marcel et fit une démonstration qui n’eut pas de suite.

Le 5 décembre, vers 3 heures du matin, des émissaires de Lyon arrivèrent à Villars, apportant à Péchoux une lettre chiffrée. On tint conseil, puis des messagers partirent dans toutes les directions, annonçant la prise d’armes pour le jour même[5].

Geoffray en porta la nouvelle à Saint-Martel et se mit avec Labruyère à la tête de la bande qui devait entraîner Villars, et qui partit immédiatement. Geoffray portait un drapeau rouge sur lequel se lisaient, en lettres dorées, ces mots : République démocratique et sociale. Au Bois-Renard, les insurgés forcèrent l’entrée d’une maison où Labruyère s’empara d’un sabre[6].

Vers 8 heures et demie du matin, ils n’étaient plus qu’à 3 kilomètres de Villars, lorsqu’ils entendirent le bruit d’une voiture qu’à la couleur de sa lanterne ils reconnurent pour être la malle-poste de Mulhouse à Lyon ; ils résolurent de l’arrêter pour s’emparer des dépêches. La malle étant à portée, Labruyère et Geoffray la sommèrent de s’arrêter, au nom de la République démocratique et sociale : « La révolution commence cette nuit à Lyon et dans toute la France », cria Labruyère. Le courrier et le postillon ne firent aucune résistance et la malle rétrograda sur Villars, où la bande fit son entrée. Les dépêches, portées au café Péchoux, furent seules fouillées. Le pillage était si peu l’objet de cette insurrection, purement politique, que le conducteur ayant montré un paquet de valeurs, Labruyère lui dit : « Ce n’est pas là notre affaire, nous voulons seulement connaître les nouvelles. »

Les insurgés ne trouvèrent rien dans les dépêches qui fût de nature à les encourager. Ils persistèrent néanmoins. On battit la générale, et un grand nombre d’habitants de Villars vinrent grossir le rassemblement. La journée du 5 fut consacrée à s’organiser.

Villars devenait le quartier général de l’insurrection. Si toute la Dombes l’imitait, le mouvement pouvait devenir sérieux ; mais l’insurrection resta locale. A Trévoux, la garde nationale, commandée par l’avocat Perrin, était en majorité républicaine. Quelques-uns proposaient de se déclarer contre le Coup d’Etat et de marcher sur Lyon.

Il fut objecté que la résistance n’avait aucune chance de succès, que ce serait se compromettre inutilement. Les conseils de la prudence prévalurent : Trévoux garda une tranquillité parfaite.

Le 6 décembre, avant le jour, on battit le rappel à Villars. La petite troupe se mit en marche, ayant à sa tête le tambour Barral, et se dirigea sur Saint-Marcel. Les gens de Villars qui n’avaient pas voulu suivre les insurgés regardaient tranquillement défiler le cortège du seuil de leurs maisons. La troupe n’était composée que de volontaires.

Arrivés à Saint-Marcel, les insurgés firent sonner le tocsin. De nouvelles recrues se joignirent à eux, et l’instituteur de Saint-Jean, muni d’un tambour, prit place aux côtés de Barral. La bande ainsi grossie et comptant, suivant la déclaration du maire de Saint-Marcel à la gendarmerie, environ 150 individus armés de fusils, pistolets, sabres, fourches, faux, haches et bâtons, reprit sa marche sur Lyon. En tête et en queue, on avait placé les hommes les plus résolus et les mieux armés.

A 4 kilomètres de Saint-Marcel, au point de jonction des routes de Lyon, Trévoux et Montluel, se trouvait la caserne de gendarmerie de Saint-André-de-Corcy. Les insurgés pensaient la surprendre et faire les gendarmes prisonniers. Mais le maréchal-des-logis Alain, prévenu par le maire de Saint-Marcel, avait dépêché un gendarme à Trévoux pour demander du renfort, et, montant à cheval avec les deux autres gendarmes Nicolas et Crinquant, il s’était porté jusqu’à la Croix-Blanche. Là, les trois cavaliers s’étaient mis en embuscade au bord de la route. Quand les insurgés furent à portée, les gendarmes fondirent intrépidement sur eux, mais une décharge générale les mit tous trois hors de combat.

Le maréchal-des-logis eut la main droite percée d’une balle et laissa sur le terrain la lame de son sabre dont le cordon avait été coupé ; le gendarme Nicolas reçut à la joue et au côté deux blessures sans gravité ; le gendarme Crinquant reçut en pleine poitrine une balle dont le choc, heureusement amorti, ne lui fit qu’une simple contusion. Cédant à la supériorité du nombre, ils battirent en retraite jusqu’à Civrieux.

Après cette échauffourée, les insurgés s’arrêtèrent comme effrayés de leur oeuvre. Leur ardeur tomba tout à coup, et, soit que l’attitude de la population les eût découragés, soit qu’ils eussent reçu de mauvaises nouvelles de Lyon, soit que l’approche de la force armée leur eût été annoncée, ils ne tardèrent pas à se disperser.

A la première nouvelle des troubles de Villars, l’autorité avait pris ses mesures. Bourg avait envoyé deux compagnies d’infanterie, Lyon deux escadrons de dragons sous les ordres du général Guado. En même temps, le procureur de la République de Trévoux arrivait sur les lieux avec deux brigades de gendarmerie. Ces forces n’eurent pas à combattre : les rassemblements s’étaient dissipés d’eux-mêmes On opéra une soixantaine d’arrestations ; les principaux insurgés étaient en fuite. Les individus arrêtés furent dirigés sur Lyon par Trévoux. La commission mixte du Rhône en jugea un certain nombre et en renvoya 57 devant le Conseil de guerre, où nous les retrouverons.

Anglefort. — Des trois grandes villes qui avoisinent notre département, Mâcon avait suscité la prise d’armes de Bâgé, Lyon celle de Villars. De Genève vint l’incursion des réfugiés français.

Cette ville, qui fut de tout temps un asile ouvert aux proscrits de tous les partis, renfermait alors un grand nombre d’exilés de toutes nationalités, épaves des révolutions qui depuis un demi-siècle agitaient la vieille Europe.

A la nouvelle des événements de Paris, une centaine d’entre eux se réunirent dans le local de la Société du Grütli, pour aviser aux résolutions à prendre en de telles conjonctures. James Fazy, le dictateur de Genève, qui tenait à vivre en bonne intelligence avec le nouveau gouvernement de la France, se rendit au milieu d’eux pour les dissuader d’aller « se faire écharper ». Il leur représenta que leurs démarches pouvaient compromettre le gouvernement genevois, et les somma de se disperser. Ils obéirent. Sur ces entrefaites arrive une lettre de Baudin disant : « Mes amis, quand vous recevrez cette lettre, je ne serai peut-être plus de ce monde. Le bandit a levé le masque. Je vais au faubourg Saint-Antoine, savoir si les ouvriers de Paris ont encore du sang dans les veines. Que tous ceux qui abhorrent la tyrannie se lèvent, car voici l’heure où la liberté agonisante réclame le concours de tous ses enfants[7]… » Une vingtaine de réfugiés répondant à cet appel franchirent la frontière sarde à Chancy, le 4 ou 5 décembre, pénétrèrent en Savoie et se dirigèrent sur Seyssel. Un patron de bateau de Seyssel (France) devait leur procurer une barque pour descendre le Rhône jusqu’à Lyon, qu’ils croyaient en insurrection. Mais les autorités sardes et françaises avaient été prévenues. Le patron du bateau fut arrêté, le même jour, pour des menaces proférées contre un brigadier de gendarmerie.

Les réfugiés, arrivés à Seyssel (Savoie), trouvèrent le pont gardé ; il ne fallait pas songer à forcer le passage. Ce contre-temps les décida à renoncer à leurs projets. Cinq d’entre eux seulement y persistèrent. C’étaient les nommés : — Charlet, ébéniste, âgé de 29 ans, né à Londres de parents français, protestant, petit-fils d’un valet de chambre de Necker, qu’une condamnation à deux ans de prison, prononcée par contumace par un Conseil de guerre pour participation à l’insurrection de Juin 1848, avait contraint de se réfugier à Genève, où il vivait avec sa mère ; — Champin, menuisier, âgé de 40 ans, originaire de Condrieu, également sous le coup d’une condamnation par contumace à vingt ans de détention, pour participation aux troubles de Vienne, en 1849 ; — Pothier et Perrier, deux jeunes sous-officiers du 13e de ligne, qui avaient, au mois d’août précédent, déserté leur régiment, en garnison à Vienne, afin d’échapper à une poursuite pour complot et affiliation à des sociétés secrètes ; — enfin, un cinquième personnage, nommé Veuillace, dont on ne sait rien. Perrier était armé d’un pistolet, Charlet d’un sabre ou d’un poignard, d’autres disent d’une de ces limes triangulaires dont se servent les menuisiers pour aiguiser leurs scies, et qu’ils appellent affuteur. On ignore si les autres avaient des armes.

Le 5 décembre, vers cinq heures du soir, ces cinq individus quittèrent Seyssel et suivirent la rive gauche du Rhône jusqu’à la hauteur d’Anglefort. Là, ils traversèrent le fleuve dans une embarcation et abordèrent à la rive française.

Le brigadier des douanes de Seyssel, averti par les autorités sardes, avait envoyé de ce côté deux de ses hommes armés de carabines, le préposé Guichard et le sous-brigadier Rodary. Ceux-ci s’étaient embusqués près de l’église d’Anglefort, entre le fleuve et le village. Lorsque les réfugiés furent arrivés près d’eux, les douaniers s’avancèrent et leur firent sommation de les suivre au village, chez le brigadier de gendarmerie, pour y justifier de leur identité. Les réfugiés feignent d’obtempérer à cette invitation, et suivent les douaniers sans résistance jusqu’à la bifurcation du chemin avec la grande route qui conduit d’un côté au village d’Anglefort distant d’environ 200 mètres et de l’autre à Culoz. Là, les réfugiés veulent prendre la direction de Culoz ; les douaniers s’y opposent et croisent la baïonnette. Une lutte s’engage : les douaniers sont désarmés, Rodary reçoit dans l’épaule un coup de pistolet qui le renverse, Guichard tombe mortellement frappé de plusieurs coups de poignard ou d’affuteur et de coups de crosse portés avec sa propre carabine. Des chasseurs attirés par le bruit de la détonation relèvent les douaniers et les aident à regagner Anglefort, pendant que les réfugiés s’enfuyent dans la direction de Culoz.

Champin et Pothier furent arrêtés le lendemain soir, par la gendarmerie, non loin de Ceyzérieu ; Charlet le fut le surlendemain, par des paysans, au hameau d’Egay, sur le Colombier ; nous les retrouverons devant le Conseil de guerre. Quant à Perrier et à Veuillace, ils avaient disparu. A quelque temps de là, on trouva dans le Rhône le paletot de Perrier, ce qui fit supposer qu’il s’était noyé, en cherchant à traverser le fleuve à la nage.

Le malheureux Guichard mourut, après deux jours de souffrance, laissant une veuve et quatre enfants, en faveur de qui on ouvrit une souscription. Quelques instants avant de rendre le dernier soupir, il avait été confronté avec Charlet, et avait cru reconnaître dans ce jeune homme celui qui l’ayait frappé. Charlet a soutenu, jusqu’au dernier moment, que celui qui avait achevé le douanier Guichard, c’était Veuillace, ce cinquième personnage mystérieux, que les douaniers déclaraient avoir vu et dont l’existence même fut contestée au cours du procès[8].

— Tels furent les principaux événements qui marquèrent, dans l’Ain, la résistance au Coup d’Etat. L’affaire d’Anglefort est heureusement la seule qui fut suivie de mort d’homme. Il nous reste à dire ce que fut la répression.

De ce récit, que nous avons fait aussi consciencieux que possible, on peut, il nous semble, conclure sans témérité qu’il y avait dans les campagnes des éléments de résistance qui eussent pu être utilement employés. Si la bourgeoisie libérale, au lieu de se jeter éperdue dans les bras de César, avait vaillament pris la direction du mouvement, en lui imprimant le caractère plus strictement constitutionnel qui l’eût fait accepter de tous ; si le soulèvement avait été, par suite, plus général et conduit avec plus d’ensemble et de méthode ; si les grandes villes avaient pris les armes, les événements eussent pu être tout autres. Mais la bourgeoisie avait peur de l’anarchie. L’invocation de la République démocratique et sociale, l’apparition du drapeau rouge n’étaient pas propres à la rassurer et achevèrent de la rendre plus soucieuse de l’ordre que de la liberté. Les lourdes et énervantes années qui suivirent, la catastrophe qui en fut le dénouement logique l’ont instruite, nous l’espérons pour elle et pour notre pays. L’ordre sans la liberté, au point de civilisation où l’Europe en est, c’est, pour la contrée qui s’y résigne, la décrépitude et la mort.

Constatons-le, avant de passer plus avant : aucun fait positif de vol n’a pu être établi à la charge des insurgés. Ceux de Bâgé furent condamnés, par la Commission mixte, comme coupables, entre antres griefs, « d’avoir pris part à un mouvement insurrectionnel ayant pour but le pillage de la ville de Mâcon ». Cette accusation est une absurde calomnie. Rien n’autorise à la porter contre des hommes qui prirent part à un mouvement purement politique, et au fond parfaitement légitime. On n’eût même pas relevé ici ces ridicules imputations, si, encore aujourd’hui, des écrivains bonapartistes n’osaient les rééditer[9]. Partout, dans l’Ain, les personnes et les propriétés furent respectées, dans les limites que comporte la guerre, car c’était une guerre, et la plus terrible de toutes, la guerre civile. Les citoyens qui s’armèrent pour défendre la Constitution étaient des belligérants au même titre que les régiments français qui, l’après-midi du 4 décembre, sur le boulevard Montmartre, massacrèrent des citoyens inoffensifs, des femmes et des enfants, à cette différence près que les uns étaient dans le droit et les autres dans le crime.  

                                           


[1] E. Ténot, Paris en Décembre 1851, 1 vol., 1868. V. Hugo, Histoire d’un crime.

[2] V. au Dictionnaire de Larousse l’article Baudin, et le supplément hors texte fort étendu qui l’accompagne.

[3] La Province en Décembre 1851, chap. VII.

[4] Appliqué aux défenseurs de la loi, ce mot est impropre. Nous l’employons pour abréger. Les véritables insurgés étaient le Président et ses complices.

[5] Trois des émissaires lyonnais vinrent jusqu’à Bourg. Ils passèrent toute l’après-midi du 5 décembre en pourparlers qui n’aboutirent pas et retournèrent à Villars. La nuit suivante, deux autres vinrent jusqu’à Servas, où ils rencontrèrent le nommé Calatra arrivant de Bourg qui leur dit : « Ça ne va pas bien. J’ai parcouru tous les cafés jusqu’à 9 heures du soir ; personne n’a voulu marcher, et peu s’en est fallu qu’on ne me mit dedans. » Ce Calatra fut parait-il, condamné par la commission mixte du Rhône à la transportation à Lambessa, où il mourut.

[6] Et d’une somme de cent écus, si l’on en croit le Commissaire du gouvernement. Nous n’avons pu contrôler cette allégation, qui ne saurait être accueillie sauf vérification que sous bénéfice d’inventaire.

[7] Souvenirs d’un Missionnaire, par l’abbé Marchal, Genève, 1874, p. 56.

[8] Voy. Ténot chap. I, in fine. V. aussi dans la Gazette des Tribunaux des 20 et 30 janvier l852 le premier procès de Charlet. Certains détails inédits nous ont été obligeamment fournis par M. Marchal, dont Charlet fut le premier pénitent.

[9] M. Granier de Cassagnac père, dans ses Souvenirs du second Empire, publiés récemment dans le Supplément littéraire du Figaro, parle encore des sacs dont les Jacques de Décembre s’étaient munis pour le pillage. Ténot a expliqué que ces sacs étaient tout simplement les besaces dont les paysans de certaines contrées se servent pour mettre des provisions. Il était naturel que, quittant leurs villages pour quelques jours, ils emportassent des vivres dans une besace.