Communications et informations au cœur du coup d’Etat

Conférence donnée par Patrick Lagoueyte, à Saint-Etienne-les Orgues, le 1er décembre 2012

Communications et informations au coeur du coup 

d’Etat du 2 décembre 1851

 par Patrick Lagoueyte

 

En 1851, la France n’était pas encore entrée dans l’ère de la société de  communication qui est la nôtre. Pourtant, la transmission des informations, la rapidité ou, au contraire, la lenteur de leur communication d’un point à l’autre du territoire, ont constitué un enjeu important pour les organisateurs du coup d’Etat du 2 décembre, mais aussi pour ceux qui ont tenté de leur résister. Le succès initial du coup de force de Louis Napoléon Bonaparte a dépendu de la capacité de ses collaborateurs à maîtriser la circulation de l’information. Mais les dérèglements que la mécanique mise au point dans le secret de l’Elysée a subis sur plusieurs points du territoire ont été provoqués non seulement par une volonté de résistance républicaine mal évaluée, mais parfois aussi par  une mauvaise communication. A l’opposé, la réaction des opposants au coup d’Etat a pu être influencée par la nature des informations en leur possession. On comprend donc que les deux camps se soient livrés à une bataille, très inégale, pour le contrôle des communications.

Cette bataille se déroule en deux temps que nous étudierons successivement, celui du monopole du l’information par le gouvernement de Louis Napoléon Bonaparte, et celui de la concurrence des informations entre l’Elysée et les résistants au coup d’Etat.

 

L’état des moyens de communication de l’information en 1851

 

Mais pour mesurer les conditions de cette bataille autour du contrôle et de la quête de l’information, il faut rappeler brièvement ce qu’est le réseau de communication dans la France de 1851. La transmission la plus rapide des informations se fait par l’intermédiaire du télégraphe optique de Chappe, du nom de son inventeur, adopté par la Convention dès le 25 juillet 1793. Moins de soixante ans plus tard, il faut à peine deux minutes pour communiquer une dépêche de Paris à Lille et treize minutes de Paris à Toulon. L’écart s’explique par la technique mise au point par les frères Chappe. Les messages sont transmis de station à station construites à peu près tous les dix kilomètres, par l’intermédiaire des bras articulés montés sur une potence, elle-même érigée soit au sommet d’une tour construite pour cet usage soit au sommet d’un bâtiment. Chaque station est équipée de deux lunettes, permettant de visionner le mouvement des bras de la station émettrice et de vérifier si la station réceptrice reproduit bien le message diffusé. Les bras sont manipulés en fonction d’un système de codage qui renvoie aux pages et aux lignes d’un répertoire, que seuls possèdent les directeurs des principales stations. Ce secret de la correspondance remonte aux débuts de l’invention, utilisée par le Gouvernement révolutionnaire, puis impérial essentiellement dans un cadre militaire. Mais en 1851, ce secret est toujours entretenu, d’autant plus que le Gouvernement conserve le monopole des transmissions par cette voie. Si on ne possède ni la clé permettant de comprendre le mouvement des bras, ni le répertoire, il est inutile pour un mouvement insurrectionnel de s’emparer d’une station. Mais, si le Gouvernement a, de ce point de vue, une vraie supériorité, il ne peut toutefois pas compter complètement sur le télégraphe optique qui présente deux inconvénients. Le premier est celui de ne pas pouvoir fonctionner par temps pluvieux ou brumeux ni la nuit ; le second tient à la limite du réseau. Si le réseau disposait de plus de cinq cents stations relais, on ne comptait lors de son extension maximale que quarante-et-une stations directrices pouvant envoyer et recevoir des dépêches, situées dans trente-quatre départements. Le Massif central, l’ouest intérieur et les Alpes étaient à l’écart du réseau.

Le gouvernement pouvait également compter sur les premières stations de télégraphie électriques progressivement mises en place depuis 1845 et qui reliaient fin 1851 une douzaine de préfectures à Paris, dont celles d’Amiens, Arras, Rouen, Blois, Angers, Orléans, Bourges, Nevers et Châteauroux, jusque-là ignorées ou simples stations intermédiaires comme Orléans. Si, contrairement au télégraphe de Chappe, le télégraphe électrique a été ouvert à l’usage du public en mars 1851, Morny a suspendu ce droit dès la matinée du 2 décembre. On notera par ailleurs que ce nouveau réseau, associé au chemin de fer, laisse encore de larges pans du territoire hors de toute relation directe avec Paris. Les préfectures comme Grenoble, Digne, Auch, Limoges, Privas, Rodez, etc. doivent recourir à la vieille méthode des estafettes à cheval pour les messages les plus urgents ou de la malle-poste par laquelle arrivent également la presse nationale destinée aux abonnés des départements.

Notons pour terminer sur ces points techniques que le coup d’Etat n’a pas entraîné l’interruption du trafic ferroviaire ; ainsi, le train va servir de vecteur des informations dans les villes situées à l’écart du télégraphe, comme Chartres ou Troyes, les voyageurs apportant avec eux leur témoignage, mais aussi parfois le dernier numéro du journal paru dans la capitale. On aura donc compris que les gares, les postes et les préfectures et sous-préfectures où arrivent, selon les cas, journaux, courrier et dépêches décodées, sont dans les tous premiers jours du coup d’Etat le point de ralliement des opposants en quête de nouvelles.

 

Le temps du monopole élyséen de l’information

 

Profitant des avantages dont il dispose, le clan élyséen  réuni autour de Louis Napoléon Bonaparte veille à maîtriser au mieux la circulation de l’information dans les départements.

 

Rapidité et manipulation de l’information

 

Le coup de force est enclenché depuis moins de deux heures lorsque Morny envoie sa première dépêche aux préfets, révélant son souci de s’assurer le plus tôt possible de la situation dans une province qui, depuis février 1848, a eu la fâcheuse tendance de s’agiter autant sinon plus que la capitale. A ses yeux, la réussite du coup d’Etat dépend de la vitesse avec laquelle les préfets et les généraux, qu’on a été obligé de tenir écartés de la préparation du complot, vont réagir pour tuer dans l’œuf une résistance dont on croit avoir neutralisé les principaux chefs potentiels réunis à Paris par la session parlementaire.

Cette première dépêche est très caractéristique de l’audace mâtinée de cynisme du frère adultérin de Louis Napoléon :

Le repos de la France était menacé par l’Assemblée; elle a été dissoute. Le Président de la République fait un appel à la Nation; il maintient la République et remet loyalement au Pays le droit de décider de son sort. La population de Paris a accueilli avec enthousiasme cet événement devenu indispensable. Le Gouvernement vous donne tous les pouvoirs nécessaires pour assurer la tranquillité. 

Le président est présenté comme le défenseur de l’ordre, menacé par l’Assemblée, mais aussi de la République, ce qui est plus surprenant, mais qui vise à minimiser son parjure auprès d’une population qui n’est pas forcément au courant de toutes les subtilités constitutionnelles. L’appel à la Nation est également une garantie démocratique offerte à la partie du peuple privée de son droit de vote depuis la loi du 31 mai 1850, bien que Morny ne précise pas le rétablissement du suffrage universel. On peut également y voir une manœuvre destinée à aider les préfets et les autres fonctionnaires qui seraient réticents à accepter le fait accompli, à surmonter les scrupules et leur donner le principal argument à faire valoir auprès des populations. Cette manœuvre se confirme quand le ministre n’hésite pas à travestir la réalité en montrant un peuple parisien enthousiaste quand tous les témoignages le décrivent, dans ces premières heures, soit surpris, soit indifférent. Qu’importe ! La province est loin. Les préfets doivent surmonter leur propre surprise et persuader leur département que Louis-Napoléon a eu le mérite de crever l’abcès d’une crise sans issue, mais aussi de rendre au peuple la liberté de se prononcer en dernier ressort. Leur devoir est donc d’assurer jusque-là l’ordre public, avec les pleins pouvoirs qui leur sont remis, en profitant de l’avantage que leur offre le monopole gouvernemental de la communication des informations.

 

En règle générale, les premiers informés sont ainsi les préfets et les généraux commandant, selon les cas, la division militaire ou le département, auxquels ont été envoyés par le ministère de la Guerre à la même heure, une dépêche semblable à celle du ministère de l’Intérieur. Les préfets des départements proches sont au courant dès la matinée du 2 décembre. En l’état des sources, le plus rapide à réagir est le préfet de la Nièvre, Petit de la Fosse, qui, dès 10 h 45, accuse réception de la dépêche de Morny et assure le Président de la République de son énergique dévoûment[1] (sic). Dans les deux heures qui suivent, la plupart des préfets des départements du centre du bassin parisien et du Nord réagissent à leur tour. Ainsi, la dépêche du préfet de Seine-Inférieure annonçant la prise des premières mesures pour maintenir l’ordre part de Rouen à 11 h 20, celle de son collègue du Nord à 12 h 50 ; mais le sous-préfet de Dunkerque a accusé réception de la toute première dépêche envoyée par le ministère, dès 11h 50. C’est en début d’après-midi, à 1 h 30, après un entretien avec le préfet, que le général commandant la deuxième division militaire, transmet depuis Lille sa première dépêche à Saint-Arnaud. Tous ces points sont reliés à Paris par le télégraphe électrique.

Dès que l’on s’éloigne de cette zone voisine de la capitale, la rapidité de transmission de l’information devient plus aléatoire. A Angoulême, la première dépêche arrive de Paris à midi et demie et le préfet y répond une heure et demie plus tard. A Bordeaux, alors que l’occupant de la Préfecture, Neveux, attend depuis une semaine son remplaçant, c’est le général en chef qui réagit le premier, à 3 h 30 de l’après-midi, après s’être entendu, dans le plus grand secret, avec les autorités civiles. Une demi-heure plus tard, Pougeard-Dulimbert envoie de Perpignan une dépêche laconique, mais décidée : J’ai reçu votre dépêche télégraphique d’aujourd’hui 8 heures du matin. La tranquillité sera maintenue à tout prix. Son collègue corrézien déclare le 2 à 11 heures du soir qu’il vient de recevoir la première dépêche. Enfin, c’est également dans la soirée que le préfet varois prend connaissance, à Draguignan, de la nouvelle de la dissolution de l’Assemblée nationale. Mais dans bien des endroits, ce n’est que plus tard dans la nuit ou le lendemain matin que l’information arrive. Le mauvais temps qui règne sur la France interrompt souvent ou rend même impossibles les communications d’un sémaphore Chappe à l’autre. Les départements bretons sont ainsi parmi les derniers à recevoir les proclamations de Louis-Napoléon et les instructions de Morny. Les deux premières dépêches de Saint-Arnaud ne parviennent à Rennes que dans la nuit du 2 au 3, à minuit et quart pour la première, et le matin du 3 à 8 h 30 pour la seconde. Elles  arrivent  à Saint-Brieuc seulement dans la soirée du 3 décembre et à Brest dans la matinée du 5. L’accusé de réception du préfet du Finistère est interrompu à son tour par le mauvais temps. On retrouve la même situation dans l’Est ; à Strasbourg, c’est la poste qui prend le relais du télégraphe pour apporter la nouvelle du coup d’Etat à la préfecture et au commandement militaire dans la soirée du 3, vers 6 h 00. Le général Waldner obtient du directeur des Chemins de fer de l’Est la mise à sa  disposition d’une locomotive pour apporter le plus rapidement possible ses ordres, avec les textes à afficher, à Colmar. Parfois, c’est une estafette qui amène l’information depuis le dernier centre du télégraphe atteint ; c’est par ce biais que les événements parisiens sont communiqués au préfet de Limoges à 9 h 00 du soir, quelques heures après avoir été captés par le télégraphe à Châteauroux. Un messager envoyé depuis Toulouse arrive à Cahors à trois heures du matin. C’est aussi en revenant de la ville des Capitouls qu’un gendarme apporte la nouvelle vers 8 h 30 du soir à Villefranche-de-Rouergue, alors qu’elle est connue à Rodez depuis douze heures. Dans les zones montagneuses les plus reculées, isolées des grands centres par la neige, les autorités et les populations apprennent encore plus tard l’événement. Après avoir atteint Clermont-Ferrand le 2 à minuit, l’information ne parvient, plus au sud, à Saint-Flour qu’au petit matin du 4 décembre, à 4 h 00 ! Digne, vécue comme une sorte d’exil par les préfets, est au courant le 3 décembre, Sisteron, le lendemain, tandis que Barcelonnette doit attendre le 6 décembre, alors que tout est déjà joué à Paris !

 

La transmission de l’information dans les départements

 

Une fois avertis, les préfets réagissent différemment. Certains, comme Petit de la Fosse, n’hésitent pas à afficher la dépêche de Morny dès midi. Son collègue Migneret, dans la Sarthe, la transmet dès réception dans l’après-midi du 2 pour affichage dans toutes les communes. Il est sûr du calme de sa population, et, à l’inverse de son collègue nivernais, il ne sera guère démenti, malgré une agitation vive réprimée autour d’une usine de La Suze. Mais la plupart des préfets et des généraux font tout pour garder la maîtrise de l’information et de sa circulation, tout au moins pendant les premières heures, où ils peuvent pleinement tirer profit de l’avantage que leur procure le monopole du télégraphe, avant d’être concurrencés par d’autres vecteurs, comme les voyageurs, la presse, le courrier etc. Les préfets prennent d’abord toutes les précautions avant de communiquer la nouvelle du coup d’Etat à leurs administrés. Le préfet du Loiret, l’un des premiers à avoir été informé, indique, dans sa réponse au ministre de l’Intérieur une conduite qui allait celle que la plupart de ses collègues ont adoptée :

Je m’entends avec toutes les autorités pour le maintien de l’ordre. J’attends que toutes les mesures nécessaires aient été prises à cet effet pour faire publier la dépêche télégraphique arrivée ce matin et ma proclamation.

Le préfet, dans un premier temps, exerce ainsi une véritable rétention de l’information, pour se donner le temps non seulement de prendre contact avec les autres autorités civiles et militaires, mais surtout pour préparer la réplique à une éventuelle réaction de colère d’une partie de la population. Ainsi, à Amiens, Masson en rendant compte en fin d’après-midi des premières mesures qu’il a prises, ne peut s’empêcher de dévoiler une certaine inquiétude qui le fait hésiter à répandre trop rapidement les nouvelles dont il a connaissance depuis la fin de la matinée :

J’ai pris la précaution de ne faire publier votre première dépêche qu’après avoir pris toutes les mesures militaires destinées à assurer le maintien de l’ordre.

Des estafettes sont allées la porter aux sous-préfets, en leur recommandant les mêmes précautions.

Ces précautions vont jusqu’à tenir à l’écart dans ces premiers moments la plupart des autres fonctionnaires civils. Si le baron de Mentque, à Limoges, les convoque en pleine nuit, il prend garde de ne pas indiquer dans sa lettre le motif de cette réunion d’urgence.

Evidemment, le secret ne peut être gardé, même provisoirement à l’égard des autorités militaires, dont les préfets ont absolument besoin pour maintenir l’ordre. Remarquons à ce propos que si s’il est question essentiellement des préfets, c’est parce que les archives montrent qu’ils sont les tous premiers à être informés de ce qui s’est passé à Paris. C’est le préfet qui, presque toujours, prend l’initiative de convoquer les autres responsables du maintien de l’ordre dans le département, d’abord le général, ensuite, parfois en même temps le procureur de la République. L’entente entre préfets et généraux, habitués pour la plupart à servir la cause de l’Elysée depuis plusieurs mois voire plusieurs années, se fait sans accrocs, à quelques rares exceptions près.

En dehors du préfet et du général, quelles sont les premières personnes informées ? Même s’il a des variations selon les situations locales, ce sont un peu toujours les mêmes que l’on retrouve, le maire, qui est alors, rappelons-le, nommé par le pouvoir dans les communes de plus de six mille habitants et le chef du parquet, accompagnés parfois du commandant de la garde nationale ; plus rarement sont mentionnés le commissaire de police qui fait figure de fonctionnaire d’exécution ou le président du tribunal, sans doute parce qu’il n’intervient pas dans l’ordonnance des premières décisions répressives. Plus les heures passent et plus le cercle des fonctionnaires est élargi, avant que la nouvelle ne soit portée à la connaissance de la population.

Quant aux soldats, ils sont au bout de la chaîne d’information, au même rang que la population. Prenons le cas de Clermont-Ferrand, QG de la 13e division. Le général Ballon reçoit la dépêche lui annonçant le coup d’Etat le 2 décembre à minuit. Il en transmet le contenu par estafettes aux généraux commandant les quatre subdivisions. Puis, dans la matinée, il reçoit les officiers de toutes les armes de la place de Clermont autant pour leur communiquer l’information que pour s’assurer de leur stricte obéissance, quitte, comme l’avait fait Morny, à travestir la réalité de la situation. Le rapport qu’il envoie à Saint-Arnaud est édifiant :

[…] je me suis borné à leur dire que le seul rôle qui est réservé à l’armée est le maintien de l’ordre, qu’en dehors de toute préoccupation politique, nous devions sauvegarder les institutions sociales et réprimer toutes tentatives de désordre avec la plus grande énergie. J’ai été compris car je parlais à des hommes d’honneur et je me porte garant de leur conduite[2].

Pour éviter toutes dissensions dans un corps dont le ralliement à la personne de Louis-Napoléon n’est pas encore unanime, le général fait donc appel au réflexe conservateur de sauvegarde de l’ordre public. L’absence prétendue de tout engagement politique est évidemment une fiction, à laquelle le général doit avoir lui-même mal à croire, puisque dans une autre dépêche, il se plaint de ne pas avoir reçu assez d’exemplaires de proclamations de Louis-Napoléon à l’armée et au peuple. Quant à l’honneur évoqué pour préserver les chances de succès d’un président de la République parjure à sa parole, il donne une idée du cynisme plus ou moins conscient que partagent bien des collaborateurs de Saint-Arnaud.

Après avoir été consignés dans les casernes, les soldats sont répartis en postes de garde renforcés à l’entrée des principaux édifices, l’état-major de la division, la préfecture, l’hôtel de ville, la Banque de France, la Recette générale, la prison. Ailleurs, s’ajoutent la poste et dans les villes où il en a une, la station du télégraphe. Car la maîtrise des communications a été très vite considérée comme indispensable à la réussite en province du coup d’Etat déclenché depuis Paris. En pleine nuit, le préfet de la Marne  précise à son ministre qu’il a donné des ordres pour la surveillance des fils du télégraphe électrique, tandis que, presque au même moment, celui du Nord se veut tout aussi rassurant : Le télégraphe électrique établi à la gare du chemin de fer est à l’abri de toute attaque. Ces mouvements de troupe constituent dans bien des endroits un moment délicat pour les autorités. Car il est dès lors impossible de continuer à laisser la population dans l’ignorance des événements, d’autant plus que dès l’après-midi du 2 dans certains départements parvient la proclamation du chef de l’Etat au peuple.

Les préfets évitent en général de livrer l’information brute à leurs administrés. Ils accompagnent les dépêches ministérielles, premiers documents à être publiés, d’une proclamation personnelle, dont le point commun est d’appeler les populations au calme, non parfois sans adopter un ton martial, voire menaçant. Piétri, à Toulouse, accuse réception de la première dépêche de Morny le 2 à trois heures de l’après-midi. Mais ce n’est que dans la soirée, alors que des rumeurs se répandent déjà dans les rues de sa ville, qu’il la fait placarder accompagnée d’une véritable admonition : Habitants de la Haute-Garonne, les mesures les plus complètes et les plus vigoureuses sont prises, de concert avec M. le général commandant la division, pour le maintien de l’ordre, et vous pouvez être assurés que nous ne faillirons pas à cette mission […].

Respect aux personnes et aux propriétés; et si des tentatives criminelles venaient à se manifester, unissez-vous à l’autorité et à l’armée pour les réprimer avec la plus grande promptitude et la plus énergique vigueur[3].

Certains préfets vont beaucoup plus loin, en appelant la population à se mobiliser autour de Louis-Napoléon Bonaparte. L’un des plus enthousiastes est Randouin, qui, oubliant la Constitution, justifie le coup d’Etat, conclusion nécessaire et inévitable au conflit déclenché selon lui par l’Assemblée contre le Président. Il justifie la dissolution par le droit qu’il a puisé dans nos 6 millions de suffrages et termine par un vibrant Vive la France, Vive Louis-Napoléon[4] !

Rares sont ceux qui prétendent se maintenir dans une attitude neutre, se contentant de manifester leur volonté de maintenir l’ordre public. Il en est ainsi du conseiller de préfecture Baragnon qui dirige par intérim le département du Gard. Opposé au coup de force présidentiel et demandant au ministère de hâter l’arrivée du nouveau préfet afin qu’il puisse lui remettre sa démission, il évite dans sa proclamation toute expression qui pourrait signifier un début d’allégeance au nouvel ordre des choses. Et s’il est bien décidé à empêcher le développement d’une opposition violente au coup d’Etat, affirmant qu’il peut compter, d’ailleurs, sur une brave garnison, mais aussi sur la garde nationale de Nîmes qui s’est montrée, jusqu’à ce jour, si dévouée à la cause de l’ordre, il conserve néanmoins l’espérance que La France ne tardera pas à parler, et saura respecter sa volonté souveraine[5]. Croit-il vraiment à la sauvegarde de la liberté d’expression de cette volonté souveraine ou essaie-t-il de s’en persuader ? Son collègue Neveux, qui est déjà sur le départ de sa préfecture de Gironde, sans que le gouvernement ne lui ait donné une nouvelle affectation, a plus de mal à cacher son mécontentement à ses futurs ex-administrés. Il se retire sous sa tente, laissant la direction du département au général Loyré d’Arbouville en le mettant sous état de siège. Seul le maire de Bordeaux s’adresse à ses concitoyens, à la demande du préfet, pour les appeler au calme. Quant aux cinq préfets démissionnaires, s’ils demandent au ministère leur remplacement immédiat, ils se gardent bien d’avertir la population de leur décision, faisant eux-aussi, malgré eux et par crainte de la subversion démocrate et socialiste, le jeu de l’Elysée.

 

Des ratés dans la communication

 

Pourtant, dans cette mécanique bien huilée, quelques ratés ont eu lieu, les uns tenant à un préfet maladroit, les autres à un cafouillage dans la communication de l’information. Le préfet maladroit, c’est celui de l’Aveyron, Fluchaire, qui communique les premières dépêches qu’il a reçues aux responsables républicains de Rodez qui viennent les lui demander, sans avoir au préalable pris la précaution de se garantir militairement. Après avoir lu les dépêches, les hommes se retirent avant de revenir un quart d’heure plus tard à la tête d’une soixantaine de leurs partisans furieux. Le poste de garde habituel est incapable de les empêcher de pénétrer dans la préfecture jusqu’au bureau du préfet. Surpris, Fluchaire finit par se cabrer lorsque les plus décidés lui crient qu’ils ne reconnaissent plus son autorité. Non sans courage, le préfet résiste, tandis que les plus modérés des républicains tentent de calmer le jeu. Finalement, le corps de garde revient avec le soutien des gendarmes et de soldats appelés à la rescousse pour tirer le préfet du mauvais dans lequel il s’était mis[6]. Il s’en est donc fallu de peu pour que Rodez devienne, avant Digne, la première préfecture prise par les opposants au coup d’Etat.

Ailleurs, les cafouillages dans la communication ont empêché les préfets de contrôler le moment où l’opinion publique a pris connaissance du coup d’Etat. C’est le cas notamment de quatre préfectures proches de Paris, Auxerre, Chartres, Evreux et Troyes.  Dans ces villes, ce sont les voyageurs arrivant par le train de la capitale qui sont les premiers porteurs de nouvelles et qui déterminent la réaction des autorités civiles et militaires en dehors de toute directive gouvernementale. Dans deux cas, préfets et généraux ont compris ce qui se passait et réagissent comme leurs collègues déjà au courant. En revanche, Guyot, à la tête de l’Eure, a du mal à y croire, puisqu’après avoir entendu le jeune homme responsable de ce qu’il prend pour une fausse rumeur, il menace de le faire arrêter s’il persévère[7] ! Mais le comble du ratage dans le contrôle de l’information a lieu dans l’Aube, où le préfet est le dernier à prendre connaissance des faits. Ici aussi, l’information suit la voie ferrée, arrivant d’abord à Nogent-sur-Seine, sous-préfecture située à l’extrême ouest du département ; mais le sous-préfet est déjà parti pour la préfecture d’Aurillac à laquelle il a été promu. C’est le procureur qui prend les choses en main, et avec l’aide du maire et du lieutenant de gendarmerie, il n’a pas de mal à contrôler la situation dans une petite ville de moins de 3 500 habitants. Deux heures plus tard, le train arrive en gare de Troyes. Comme à Nogent, les voyageurs parlent de ce qui s’est passé à Paris. Mais ce qu’ils racontent est trop surprenant et trop confus pour que le préfet Petit de Bantel se décide à prendre la moindre décision. A  11 h 15 du soir, un dernier train arrive, attendu avec impatience par une petite foule qui s’est massée autour de l’embarcadère. Les passagers qui descendent sont assaillis de questions. L’un d’eux agite avec excitation un journal ; c’est un exemplaire de la Patrie qu’on lui retire des mains avec avidité pour découvrir enfin ce qui se passe à Paris. Mais il est trop tard pour que la population réagisse et seuls quelques cris Vive la République se perdent dans la nuit. Lorsque deux heures plus tard le convoi postal arrive à son tour, il n’y a plus, autour du commissaire de police venu chercher les dépêches gouvernementales, qu’une vingtaine de militants républicains. Ces derniers n’en sont pas moins décidés à en savoir plus et suivent le fonctionnaire jusqu’à la préfecture où ils réclament la lecture des dépêches. Le maire finit par descendre et donne lecture de la proclamation de Louis-Napoléon. Selon le procureur, qui rapporte les événements, tout le monde se retire alors dans le calme. Mais le préfet, lui, ne reste pas inactif. Il réunit les autorités civiles et militaires et transmet ses ordres aux sous-préfets. Celui de Bar-sur-Seine est informé à quatre heures du matin et prend à son tour, en collaboration avec le substitut, les mesures destinées à protéger l’ordre public[8].

 

Des obstacles à la liberté de communiquer des opposants

 

Si les préfets ont réussi à bloquer l’information au cours de la journée du 2 décembre, ils ont plus de mal à maintenir le silence jusqu’à que ce tout soit terminé à Paris. Ils s’efforcent cependant de s’en donner les moyens réduisant à néant ou à très peu de choses la liberté d’expression de la presse. L’exemple vient d’en haut puisque les deux principaux titres de la presse nationale d’opposition républicaine, La Presse et le Siècle ont été suspendus. Et dans les départements, les préfets ne se gênent pas pour utiliser d’emblée à l’encontre de la presse les pleins pouvoirs que leur a confiés Morny. Le préfet Neveux, pourtant peu suspect de sympathie pour le pouvoir bonapartiste annonce que la Tribune qu’il qualifie d’organe de la démagogie a été empêchée de paraître dans la matinée du 3, autrement dit au premier instant où elle pouvait réagir à coup d’Etat. A Dijon, le préfet frappe tous azimuts, interdisant le même jour la parution de deux journaux démocrates, Le Courrier et Le républicain démocrate, mais aussi de L’Ordre légitimiste. Dans une dépêche horodatée du 3 décembre à midi et demi, le sous-préfet de Chalon-sur-Saône annonce en même temps l’interdiction de La Révolution et l’impression de trois cents exemplaires de la proclamation de Louis Napoléon et des décrets du 2 décembre, alors que son arrondissement ne compte que 152 communes, créant un déséquilibre quasi insurmontable dans l’accès à l’information entre partisans et adversaires du coup d’Etat. Et quand cela ne suffit pas, comme à Bayonne ou à Toulouse, l’armée occupe les locaux du journal et son imprimerie.

 

Les temps de la concurrence des informations

 

Les opposants à la recherche de la maîtrise de l’information

 

Car les opposants ne restent pas sans réagir face au déficit d’information entretenu par les autorités locales. Les scènes auxquelles nous avons assisté à Troyes se reproduisent dans de nombreuses préfectures ou sous-préfectures, où les républicains occupent les points stratégiques par lesquels circule l’information, que ce soit les bâtiments préfectoraux, les mairies, les gares ou les postes. A Brioude, ce sont près de trois cents personnes qui font le siège du bureau de poste, jusqu’à ce que le sous-préfet donne l’ordre à la gendarmerie de disperser le rassemblement. Dans les gares, on s’arrache les journaux en provenance de la capitale, ce qui est aussi cause d’agitation quand les républicains dénoncent, comme à Elbeuf, le parti pris de la presse gouvernementale, la seule à rester libre. Là où ils n’ont pas encore été empêchés de paraître et où leurs locaux sont encore libres, les bureaux des journaux d’opposition deviennent les lieux où se retrouvent provisoirement ceux qui refusent l’ordre élyséen, à la fois pour organiser la résistance, mais aussi pour développer une contre-information. Dans le Gers, c’est à deux pas de la préfecture, dans les bureaux du journal démocrate L’Ami du peuple, que les dirigeants de la démocratie auscitaine jettent les bases d’une des plus graves résistances départementales[9]. A Toulouse, c’est autour des bureaux de L’Emancipation que se regroupent les opposants au coup d’Etat dès l’affichage des décrets gouvernementaux. Et le lendemain matin, le journal s’associe à l’autre organe de la démocratie haut-garonnaise pour publier un article commun appelant leurs lecteurs à la désobéissance à M. Bonaparte, traitre et parjure […] criminel d’Etat justiciable de la Haute-Cour[10], après avoir rappelé les articles 68 et 110 de la Constitution qui interdisent la dissolution de l’Assemblée par le président et remettent au peuple la garde des institutions républicaines. Moins virulente, la presse légitimiste encore libre ne reste pas muette. L’Etoile du Peuple, à Nantes reproduit l’article 68, avant de protester de toutes [ses] forces contre la trahison du Président de la république[11]. Comme ses confrères toulousain, le journal est rapidement saisi et ses presses occupées par l’armée.

De manière plus exceptionnelle, on assiste à Amiens à une tentative de la municipalité orléaniste pour assurer, à l’aide de la garde nationale, le maintien de la diffusion du Courrier de la Somme, suspendu la veille par le préfet. Le maire, ses trois adjoints et les deux chefs de bataillons de la garde nationale le paieront d’une révocation prononcée par un commissaire extraordinaire envoyé sur place dans la journée par Morny[12] ! C’est dire l’importance que celui-ci accorde à maintenir le monopole de l’information.

Sans atteindre la bataille des affiches qui s’est déroulée sur les murs de Paris et que Victor Hugo nous décrit dans L’histoire d’un crime, les adversaires de Louis-Napoléon Bonaparte essaient de réagir aux affiches accolées par les autorités préfectorales et municipales.  Comme à Paris, on n’a pas toujours ni le temps ni les moyens de faire imprimer un texte, alors on l’écrit à la main comme le fait à Reims un ancien médecin, ami de Caussidière, l’éphémère préfet de police montagnard, jusqu’à ce que le commissaire de police finisse par l’arrêter[13]. A Saint-Affrique, où la nouvelle du coup d’Etat arrive dans l’après-midi du 4 décembre, les républicains réussissent à afficher quelques heures plus tard un appel à l’insurrection sur la porte même de la mairie, alors que le maire est aux côtés du sous-préfet[14].

Mais le meilleur moyen de communication, ce sont les militants démocrates qui constituent dans certains départements une véritable chaîne humaine pour faire faire passer leur propre information d’une commune à l’autre depuis la préfecture ou les sous-préfectures, parfois précédés du tocsin qui sonne de village à village. Le procureur général de Riom rapporte ainsi l’organisation des républicains de l’arrondissement d’Yssoire. La nouvelle du coup d’Etat arrive à la sous-préfecture dans la nuit du 3 au 4. Par précaution, les démocrates se répartissent en sept ou huit lieux de réunion simultanés, l’un d’entre eux étant constitué par une maison où se retrouvent les chefs du mouvement ; c’est  là qu’aboutissent les informations apportées par des émissaires depuis Clermont-Ferrand et c’est de là que partent ceux que le procureur appelle les surveillans (sic) dans son rapport qui assurent la liaison avec les autres lieux de réunion. Parmi ces derniers, un se trouve dans le quartier des artisans près d’une église, sa mission est de veiller sur le clocher afin de faire sonner le tocsin au bon moment ; une troisième réunion se situe dans les faubourgs ruraux et permet d’assurer la liaison avec les villages voisins. Certaines communes avaient déjà envoyé des délégués à Yssoire tandis que des émissaires partaient des différents points de réunions vers les autres villages pour les soulever[15]. On comprend que les lourdeurs et les lenteurs d’un tel dispositif aient gêné l’insurrection qui ne parvient pas ici à se lever. Il arrive en effet que dans certaines communes, les villageois, après avoir reçu l’émissaire et entamé une marche vers la sous-préfecture, renoncent en l’absence de nouvelles informations. Plus nombreux, mieux encadrés, les démocrates bas-alpins auront moins de difficultés à organiser l’insurrection.

Faute de pouvoir contrôler les informations, les résistants républicains tentent d’en gêner la circulation. Le moyen le plus radical est de s’en prendre au télégraphe. A Graville, dans l’Eure, un poteau du télégraphe électrique est abattu, mais les fils n’ont pas été sectionnés, ce qui ne porte pas atteinte à la diffusion des dépêches[16]. Ailleurs, comme à Mornas, on s’attaque aux bras articulés du télégraphe Chappe[17].

Quand il n’y a pas de télégraphe, ce sont les bureaux de poste ou les porteurs de dépêches qui sont visés. Au Donjon, dans l’Allier, immédiatement après avoir privé de liberté le maire et le juge de paix, l’un des dirigeants du camp républicain, un notaire, se rend au bureau de poste remettre à la directrice un ordre du comité insurrectionnel lui interdisant de transmettre les dépêches à la sous-préfecture de Lapalisse, dont les démocrates comptent prendre le contrôle le lendemain. Le capitaine qui commande la gendarmerie de Saône-et-Loire avoue à Saint-Arnaud qu’il est bien incapable de lui donner des renseignements précis sur la situation de Cluny aux mains des insurgés qui, après avoir enlevé les bras articulés du télégraphe, ont également bloqué le courrier postal[18]. A Bayonne, après plusieurs attaques contre la malle-poste, un peloton de cavalerie est envoyé sur la route de Bordeaux au-devant de la prochaine malle pour l’escorter jusqu’à la direction des postes[19].

 

Le jeu des rumeurs

 

Enfin, une autre manière de tenter de contrer le coup d’Etat, de bousculer le monopole gouvernemental de l’information consiste à jouer sur les rumeurs, à faire circuler de fausses nouvelles. Que de fois annonce-t-on le retour en France des proscrits de Londres ! Par exemple, pour décider les démocrates de Nuits à se soulever, deux hommes, dont l’un est un ami de Caussidière et l’autre un membre de la Solidarité républicaine, arrivés de Dijon en milieu d’après-midi, racontent que plusieurs villes du département sont déjà insurgées, que le mouvement s’est emparé du Jura et de la France toute entière, alors que les proscrits ont débarqués à Rouen[20]. Ces fausses nouvelles sont la bête noire de Morny et lui font perdre parfois son sang-froid légendaire. Dans la soirée du 8 décembre, une dépêche de l’ambassadeur de France à Londres annonce le départ des deux fils de Louis-Philippe, le prince de Joinville et le duc d’Aumale pour Douvres, d’où ils doivent embarquer pour Ostende avant d’entrer en France par Lille. Trois heures plus tard, prévenu, le préfet s’engage à faire fouiller scrupuleusement tous les wagons par la gendarmerie et les renforts que lui a donnés le général commandant la division. Vers minuit, il télégraphie qu’il participe lui-même à cette surveillance et qu’il est impossible que les princes passent à travers. Il demande toutefois confirmation de l’information, indiquant qu’il n’y a pas davantage de trace de Caussidière annoncé sur la même frontière ! A minuit et demie Morny fait envoyer une dépêche au chef de service de la gare du Nord pour lui demander de faire préparer un convoi pour une personne qui va partir avec un ordre du ministre de l’Intérieur ; il s’agit de Persigny. A trois heures, puis cinq heures du matin, le préfet télégraphie pour confirmer l’absence de trace des princes. Le 9 en début d’après-midi, c’est Persigny qui télégraphie précisant qu’il reste discret dans sa mission : Sans quelque nouvelle précise, il y aurait par trop de ridicule  pour moi à prendre un caractère officiel. Finalement, trois heures plus tard, il décide de rentrer à Paris[21] !

 

Les organisateurs du coup d’Etat face au piège des communications déficientes

 

Quand le coup d’Etat est connu, surtout à partir du 4 décembre, l’absence d’informations se retourne contre le Gouvernement. En effet, celui-ci a du mal à faire connaître rapidement jusqu’aux points les plus reculés qu’il maîtrise la situation à Paris, après la journée des boulevards. Pourtant, Morny compte bien se servir de ce terrible succès pour démobiliser les tentatives de résistance républicaine. Les bouches des canons qui ont tiré sur le boulevard Poissonnière sont à peine refroidies que les préfets reçoivent une dépêche envoyée de Paris à 5 heures de l’après-midi, qui leur fixe le message à faire circuler : On répand à Paris de fausses nouvelles sur l’état de la province ; on doit répandre en province de fausses nouvelles sur l’état de Paris. L’émeute est comprimée dans la capitale. Toutes les nouvelles des départements sont excellentes. Le gouvt est assuré de maintenir l’ordre sur tous les points de la France. Et le lendemain, il enfonce le clou : Le combat a cessé. L’insurrection est anéantie. […] L’armée a été admirable […]. Grâce à son courage, Paris est délivré des barbares et la France est sauvée de l’anarchie. Donnez de la publicité à cette nouvelle. Mais ce bulletin de victoire est différemment reçu selon les endroits. A Limoges, les chefs de la démocratie locale, longtemps hésitants, finissent par envoyer le 6 décembre un homme pour organiser le soulèvement dans les communes limitrophes de la Creuse. Mais celui-ci est à peine parti qu’est publiée la dépêche annonçant l’échec de la résistance parisienne. Le comité de Limoges envoie alors un second messager à la poursuite du premier pour tout annuler. Il arrive cependant trop tard, puisqu’il tombe entre les mains des soldats qui investissent ensuite la bourgade de Linards où s’étaient réunis les insurgés rassemblés par le premier émissaire[22]. C’est la fin du seul mouvement tenté dans un département pourtant acquis à la république démocratique et sociale. En revanche, à Bayonne ce n’est que 9, après plusieurs journées tumultueuses, que le lieutenant de gendarmerie constate dans la soirée que la physionomie des groupes est toute différente des jours précédents. Les bonnes nouvelles apportées par les courriers et par le télégraphe ont enlevé aux agitateurs tout espoir de soulever la foule. Les proclamations affichées dans la ville sont respectées et l’attitude des lecteurs est tout à fait inoffensive[23]. A Nancy, c’est un vent de panique qui souffle sur les autorités réunies à l’hôtel de ville lorsqu’on rapporte les propos dramatiques des voyageurs à la descente du train qui arrive dans la matinée du 5. On ne parle que des combats qui ont opposé la veille l’armée aux insurgés parisiens, sans en connaître le résultat, et l’on croit revivre les journées de février et de juin 1848. Croyant que les événements tournent en leur faveur, deux dirigeants républicains locaux demandent la réunion de la garde nationale. Le préfet ne cède pas et, après avoir hésité, craignant la dispersion des troupes, le général de Saint-Mars accepte de faire venir deux pièces d’artillerie et un escadron de dragons depuis Lunéville. Dans la soirée, une partie de la population se rassemble autour de la poste dans l’attente de nouvelles, mais rien ne vient. Finalement, le lendemain, le procureur général confie son soulagement : Nos prévisions un peu sombres hier ne se sont pas réalisées, malgré les graves apparences sur lesquelles elles se fondaient[24]. Les démocrates nancéens prenant connaissance de l’échec de leurs amis parisiens préfèrent désormais se faire oublier.

 

Les organisateurs du coup d’Etat face au piège des informations déficientes : le cas bas-alpin

 

Dans les Basses-Alpes,  c’est tout le contraire qui va se produire. Le préfet Dunoyer, coupé de tout contact avec ses collègues préfets et le général Hecquet commandant la division depuis Marseille, est dans l’ignorance de ce qui se passe ailleurs sur le territoire et doit faire face, comme chacun sait, au mouvement insurrectionnel le plus important, rassemblant selon les estimations, entre six mille et dix mille membres. La résistance au coup d’Etat monte d’autant plus en puissance qu’elle ignore elle aussi tout de ce qui se passe ailleurs, si ce n’est que le Var voisin et l’arrondissement vauclusien d’Apt, limitrophe des Basses-Alpes sont eux aussi en pleine révolte. Aussi, le préfet qui, dans un premier temps, avait choisi la manière forte, finit par lâcher prise. Il accepte de libérer les dirigeants républicains qu’il avait fait arrêter et il prend la fuite pour le fort de Seyne, où il va attendre, non sans inquiétude, la suite des événements. Le capitaine qui commande le fort essaie d’entrer en contact avec le chef du bataillon du 40e de ligne en poste à Embrun pour demander des secours au préfet des Hautes Alpes, car il reconnaît que les courriers envoyés vers Avignon n’ont aucune chance de passer les lignes des insurgés[25]. Il faut donc envoyer une estafette à Gap, de là le message sera amené, toujours par estafette à Grenoble, puis à Lyon, où là on pourra utiliser le télégraphe optique pour le transmettre à Paris et au quartier général de la 7e division à Marseille. Le temps semble donc jouer pour les républicains. Déjà maîtres de Digne, Forcalquier et Sisteron, ils prennent le contrôle de Barcelonnette, la plus isolée des sous-préfectures dans la nuit du 7 au 8 décembre[26], autrement dit quand la résistance au coup d’Etat vit ses derniers moments pratiquement dans tout le reste de la France. Pouvant croire qu’ils participent au renversement du cours des choses décidé par l’Elysée, les Bas-Alpins en rejoignant en masse l’insurrection quand tout est joué, s’offrent par avance, sans le savoir, aux coups de la répression. Et pourtant, à ce moment-là, comme à Nancy quelques jours plus tôt, leurs adversaires n’en mènent pas large, d’autant moins que les ministères de l’Intérieur et de la Guerre n’ont qu’une vision très floue de ce qui se passe sur place. Le 9 décembre, le général Hecquet avoue qu’il n’a aucune information sur le département, si ce n’est qu’il est presque entièrement insurgé[27] ; il est persuadé cependant que Dunoyer est toujours à Digne, bloqué dans sa préfecture par les insurgés. Il a envoyé depuis Marseille une première colonne, commandée par le lieutenant-colonel Parson, du 14e léger qui remonte la Durance, avant de demander à son propre chef d’Etat-major, le colonel de Sercey qui, à la tête d’une autre colonne, est en train de reprendre le contrôle du Var, de se détourner depuis Brignoles vers Digne. Au même instant, le colonel Vinoy part en direction d’Apt, avec pour mission, une fois la ville reprise, de continuer vers Forcalquier. Ce déploiement de force semble insuffisant à Saint-Arnaud qui ne cache pas son impatience, houspillant Hecquet : Envoyez-y des troupes ; que le gal d’Antist s’y porte de sa personne et qu’il en finisse promptement en prenant l’insurrection par les deux côtés de la Durance. Déclarez l’état de siège dans les dépts. Pas de petits paquets. Des colonnes mobiles[28]. Il ignore encore que le préfet des Hautes-Alpes a pris la direction de Sisteron à la tête d’une colonne de trois cent fantassins et seize gendarmes à cheval.

Deux jours plus tard, le 11 décembre, il décide d’envoyer un général, le brigadier Morris, prendre la tête de l’état de siège dans les Basses-Alpes. Vous êtes chargé de mettre fin [aux désordres] par une répression aussi prompte que rigoureuse[29], lui écrit-il dans son ordre de mission. Il met en outre à sa disposition un escadron de hussards cantonné à Tarascon et donne l’ordre à deux bataillons du 26e de ligne de quitter Metz pour le Provence. Cette force de mille deux cents hommes a pris le train pour Paris dans la nuit du 10 au 11 et arrive dans la capitale à l’aube du 12.  On est encore loin du TGV ! Puis les soldats prennent un autre train jusqu’à Chalon-sur-Saône. Là, plus de voie ferrée ; il faut embarquer sur des navires à vapeur qui descendent la Saône, puis le Rhône et accostent à Avignon, dans la nuit du 13 avec près d’une journée de retard sur le premier horaire prévu. D’ailleurs, rien ne paraît devoir répondre à l’impatience de Saint-Arnaud, puisque ce même jour, Morris arrive dans la préfecture du Vaucluse où il a la surprise de ne trouver aucun ordre du général Hecquet. Et pour cause, on ne sait à la suite de quel incident, le chef de la 7e division reçoit en même temps la dépêche, partie de Paris deux jours plus tôt, par laquelle le ministère l’informe de la mission Morris. Dans son accusé de réception, Hecquet constate que le général Morris trouvera la sédition comprimée partout et l’autorité rétablie dans toutes les communes, mes colonnes ayant rompu et dispersé toutes les masses d’insurgés[30]. Façon de dire que Morris est inutile. Pourtant, les forces mises à sa disposition, à cause de l’inquiétude que le manque d’information a soulevée chez Saint-Arnaud vont lui permettre de pratiquer une chasse à l’homme sur une grande échelle[31] et avec d’autant plus de facilité que les républicains bas-alpins se sont largement découverts, persuadés, eux aussi à cause du même manque d’information, qu’ils étaient une vraie menace pour le coup d’Etat et que leur mouvement ne pouvait être isolé.

 

En conclusion

 

Si les adversaires de Louis-Napoléon Bonaparte ont fini par être vaincus, ils l’ont été moins facilement que prévu. Et, sans en être la principale cause, les défaillances dans la circulation de l’information n’ont rien arrangé pour les artisans du coup d’Etat, aussi bien à Paris que dans les départements. On comprend pourquoi, dès le 27 décembre, Morny a obtenu la signature d’un premier décret renforçant le contrôle de l’Etat sur le télégraphe électrique et comblant un vide juridique qui faisait échapper à la répression judiciaire la plupart des atteintes au réseau. Deux semaines plus tard, le 6 janvier 1852, il obtient un crédit de près de 5 millions de francs étalés sur trois ans permettant d’équiper l’ensemble du pays de lignes télégraphiques électriques, assurant ainsi une couverture du territoire supérieure à celle du télégraphe optique par un moyen de communication beaucoup plus rapide.  Son premier argument est le suivant : Considérant qu’il importe essentiellement à la sûreté de l’Etat de compléter au plus tôt les moyens mis à la disposition du Gouvernement pour porter avec promptitude ses ordres sur tous les points du territoire[32].

Mais le ministre de l’Intérieur n’est pas le seul à vouloir pallier les insuffisances de la communication des informations qui ont pu parfois lui donner quelques inquiétudes sur la réussite du coup d’Etat. Son collègue Saint-Arnaud obtient le retour à la situation antérieure à 1848, en revenant de 17 à 21 divisions. Régulièrement, dans le rapport justifiant la réforme, le ministre évoque la question des communications. Ainsi explique-t-il le rétablissement d’un quartier général de division à Bourges, rattaché à Clermont-Ferrand en 1848, ce qui n’avait pas été, à ses yeux, sans conséquences sur l’importance prise par le mouvement républicain début décembre, notamment à Clamecy et à Lapalisse : Bourges redeviendrait chef-lieu de division et cesserait de présenter cette combinaison inouïe par laquelle une ville placée à six heures recevait les ordres du gouvernement central par Clermont où ils n’arrivent qu’en deux jours. Autour de Bourges se grouperont, sous le n°10 les départements de l’Indre, du Cher, de la Nièvre et de l’Allier[33].

C’était souligner, moins de quinze jours après l’écrasement des derniers mouvements de résistance au coup d’Etat, l’urgence ressentie par les nouveaux maîtres de la France de pouvoir compter sur un système de communication plus efficace et plus rapide. C’est une conséquence du 2 décembre souvent négligée, mais qui annonçait un changement aux effets durables dans la manière de gouverner les peuples.

Patrick Lagoueyte


[1] Archives Nationales (A.N.), F7 12 654. Dépêches des préfets en décembre 1851. Sauf précision contraire, les dépêches préfectorales qui suivent appartiennent à ce fonds, dans lequel elles sont classées par département.

[2] Service Historique de l’Armée de Terre (SHAT), F151. Dépêche du 3 décembre 1851, 8 h 00 du soir.

[3] Publié dans le Journal de Toulouse du 4 décembre 1851 (site Rosalis de la bibliothèque municipale de Toulouse, http://www.bibliotheque.toulouse.fr)

[4] Proclamation jointe à la dépêche envoyée le 2 décembre à 6h 00 du soir.

[5] A.N. BB30 395. Proclamation insérée dans le rapport du procureur général de Nîmes du 4 décembre 1851.

[6] Pour plus de détails, consulter le mémoire de maîtrise de Grégory Pouget, La résistance républicaine au coup d’Etat du 2 décembre 1851, 2002

[7] A. Papon, La République et le coup d’Etat dans le département de l’Eure, 1869, p.68.

[8] A.N. BB30 396. Rapport du procureur général de Paris sur les événements de décembre, 26 janvier 1852.

[9] Jean Dagnan, Le coup d’Etat et la répression dans le Gers (décembre1851-décembre 1852), Auch 1929,  p. 6 sq.

[10] A.N. BB30 395. Texte intégralement reproduit dans le rapport du procureur général de Toulouse, 3 décembre 1851.

[11] Ibid. Numéro du 4 décembre 1851, joint au rapport du procureur général de Rennes du 6 décembre 1851.

[12] Voir les détails dans le fonds cité A.N. F7 12 654.

[13] A.N. BB30 396. Rapport du procureur général de Paris, op. cit.

[14] G. Pouget, op. cit.

[15] Rapports du procureur général de Riom du 10 décembre 1851 (A.N. BB30 395) et du 15 janvier 1852 (BB30 396).

[16] SHAT F1 52. Rapport du général commandant la 5ème subdivision à Rouen, 7 décembre 1851.

[17] Ibid. Rapport du capitaine commandant la gendarmerie du Vaucluse, 6 décembre 1851.

[18] Ibid. Rapport du capitaine commandant la gendarmerie de Saône-et-Loire, 7 décembre 1851.

[19] SHAT F1 51. Rapport du lieutenant de gendarmerie de Bayonne, 4 décembre 1851.

[20] A.N. BB30 400. Commission mixte de la Côte-d’Or. Dossier de Jules Coquet.

[21] Toutes les dépêches sont rassemblées dans le fonds F7 12 654.

[22] SHAT F1 52. Rapports du lieutenant-colonel commandant la 11e légion de gendarmerie à Limoges, 7 décembre 1851 et du général Ballon, commandant la 13e division à Clermont-Ferrand, 9 décembre 1851.

[23] Ibid. Rapport du lieutenant de gendarmerie de Bayonne, 8 décembre 1851, 11 h 30 du soir.

[24] A.N. BB30 395. Rapport du procureur général de Nancy, 6 décembre 1851.

[25] S.H.A.T. F1 52. Rapport du capitaine du 25e léger commandant la place de Seyne au chef de bataillon du 40e de ligne à Embrun, 8 décembre 1851, 11 h 00 du soir.

[26] Archives départementales des Alpes de Haute-Provence, 4 M 33. Déposition d’Etienne Pacquet,  receveur particulier des Finances de Barcelonnette, devant le juge d’instruction Grassy, 16 décembre 1851.

[27] S.H.A.T. F1 52. Dépêche du général commandant la 7e division, 9 décembre 1851, 9 h 00 du matin.

[28] Ibid. Dépêche du ministre de la Guerre au général Hecquet, 9 décembre 1851.

[29] Ibid. Minute de la lettre de mission au général Morris, 11 décembre 1851.

[30] Ibid. Rapport du général commandant la 7e division, 13 décembre 1851.

[31] Avec 1 674 individus poursuivis par la commission mixte pour une population de 156 675 habitants, soit un rapport d’un poursuivi pour 94 habitants, les Basses-Alpes sont, de loin, le département qui a payé le plus lourd tribu à la répression, devant le Var avec 1 poursuivi pour 110 habitants, et loin devant Paris, 1 poursuivi pour 319 habitants.

[32] Moniteur Universel, 7 janvier 1852.

[33] Ibid. 29 décembre 1851.