La résistance républicaine en Lot-et-Garonne

La résistance républicaine au coup d’Etat du 2 décembre 1851 de Louis Napoléon Bonaparte en Lot-et-Garonne

par Bertrand Carbonnier

mémoire de maîtrise sous la direction de Bernard Lachaise et Christine Bouneau

Université de Bordeaux 3 – juin 2001

Partie III : Mesure et interprétation des journées de décembre 1851 en Lot-et-Garonne

Chapitre IX : Les mobiles insurrectionnels

Deux interprétations sur les événements de décembre 1851 se sont opposées dans un large débat historiographique.

La première interprétation, soutenue par le pouvoir en place, a identifié la résistance républicaine à une vaste jacquerie. Elle insiste sur les préoccupations sociales des insurgés et les excès qui en ont découlés. L’autre version des faits mise en valeur par les républicains et par les historiens postérieurs aux événements interprète, elle, l’insurrection comme une lutte pour le droit. Cette thèse souligne que les opposants au coup d’état ont agi pour protéger la loi et la constitution. Essayons de clarifier la situation en étudiant l’une après l’autre les deux interprétations puis en dégageant les spécificités de la résistance républicaine lot-et-garonnaise.

 

A) La thèse de la jacquerie[1]

 

Le point de vue du Duc de Momy est clair sur ce point.

Dès le 10 décembre, il a rendu la thèse de la jacquerie officielle dans une circulaire officielle envoyée au préfet de Lot-et-Garonne. Le ministre de l’intérieur dit ceci à Paul de Preissac :

« Monsieur le Préfet, vous venez de traverser quelques épreuves ; vous venez de soutenir en 1851 la guerre sociale qui devait éclater en 1852. Vous avez dû la reconnaître à son caractère d’incendie et d’assassinat. Si vous avez triomphé des ennemis de la société, c’est qu’ils ont été pris à l’improviste et que vous avez été secondé par les honnêtes gens »[2].

Le ministre de l’intérieur met donc en premier plan les motivations sociales des insurgés et les crimes qui s’en sont ensuivis. Etudions la probité de cette version officielle à l’aune des évènements qui se sont déroulés dans le Lot-et-Garonne.

Des ressentiments se sont fait entendre contre les riches et les bourgeois dans tous les points du département.

Ainsi un dénommé Baldy a parcouru la campagne autour de Saint-Antoine-de-Ficalba (canton de Villeneuve-sur-Lot) en criant pour rameuter des hommes qu’il faut « guillotiner les riches ». Six ou sept individus ont crié « Mort aux bourgeois » dans les rues de Villeneuve-sur-Lot, le 5 décembre. Au même moment, une dizaine d’individus est apparu pour s’emparer de la mairie de Sainte-Livrade en prétextant que le maire est « trop riche »[3]. Il s’agit de cas concrets mais isolés de la lutte sociale qui a opposé les insurgés aux autorités. Plus significatif encore est la pièce suivante trouvée à Barbaste dans la matinée du 4 décembre.

« Peuple !

Peuple de France, lève-toi, c ‘est le moment !!!

Tes maîtres se disputent !!! A qui appartiendras-tu ?

De qui veux-tu être la proie ? Est-ce de Napoléon ? D’un Chambord bâtard ? D’un comte de Paris, fils d’une race maudite ?Non. A ton tour aujourd’hui. Tu es le maître. Ne manque pas l’occasion. Le despotisme est gangrené, il tombe en lambeaux, il te laisse le champ libre…

Pendant que toi, ta femme, tes enfants meurent de faim et de misère, le riche se rassasie de bonheur et de volupté ! Pendant que tu succombes à la peine, il succombe dans la félicité. A toi la douleur et les larmes ! A lui la joie. A toi, rien ! A lui, tout ! Cet abus de la force et du privilège doit cesser, aujourd’hui, tu es le maître.

N’est-ce pas une infamie que tel riche entasse des trésors qui feraient l’existence de vingt familles ! C’est un vol à l’humanité. L’humanité doit reprendre ses droits. Nous sommes cent contre un, nous sommes unis.

Peuple, courage ! Lève-toi et proclame par le niveau sacré ces droits méconnus de la liberté, de la fraternité et de l’égalité. L’obstacle à vaincre, l’égoïsme des riches, écrasons-le et que la richesse insultante de l’infâme qui a toujours joui soit le partage des pauvres qui ont toujours travaillé et souffert.

Peuple, au premier signal, comme un seul homme, lève-toi ! A bas l’infâme riche, à bas 1’infâme oppresseur !

Toute personne seule possédant plus de deux mille francs de rente est au ban de la société. »[4].

 

Il est dommage de ne pas connaître les auteurs de ce texte. Peut-être s’agit-il de l’oeuvre d’un des meneurs de l’insurrection néracaise ? Il est en effet plus facile de recruter parmi les masses populaires en appelant à la lutte contre les riches plutôt qu’en disant que la République est en danger. La « guerre contre les riches » a donc animé les motivations des insurgés.

 

Quelques faits significatifs corroborent ce point de vue. Ainsi, le 4 décembre, le procureur de la République M. Sorbier rapporte que dans sa retraite, la bande à Darnospil s’en est pris aux trois plus grands minotiers de l’Albret à savoir Caupenne, Coumeau et Brassoulié. Ainsi, le bouchonnier Mancet de Lavardac a prévu « de brûler la cervelle de M.Caupenne » s’il l’aperçoit. De plus, quelques insurgés ont arrêté et fouillé la calèche d’un domestique de M. Coumeau tandis que Bié, tailleur à Barbaste « a menacé d’enfoncer les portes de l’usine de M. Brassoulié située au Moulin des Tours »[5].

Les revendications sociales des insurgés peuvent être rapprochées du contexte économique morose de l’année 1851. En effet, les blés ont un poids qui n’excède pas soixante kilogrammes l’hectolitre soit un cinquième de moins que le poids des blés lors des années ordinaires (soixante-quinze kilogrammes). D’après les adjudications de blé qui ont lieu à l’intendance militaire d’Agen, les prix sont les plus bas depuis des années[6].

Le prix de l’hectolitre de vin est aussi plus bas qu’à l’accoutumée.

Le département du Lot-et-Garonne subit encore le contre-coup de la terrible crise économique qui a touché tout le territoire en 1846. Se sont succédé les périodes d’intempéries, de sécheresse qui ont entraîné des récoltes de céréales et de pommes de terre désastreuses. Les cultures fourragères et l’élevage ont également été touchés. Cela a entraîné des heurts sérieux entre les paysans et les autorités[7].

Y-a-t-il un lien entre la crise économique que traverse le Lot-et-Garonne et la volonté de certains insurgés de s’en prendre aux bourgeois et autres personnes riches ? S’il existe, ce lien est difficile à établir car les sources dont on dispose sont assez réduites sur la question. De plus, les témoignages sont eux-aussi relativement discrets.

Maurice Agulhon a parlé à propos des préoccupations sociales des insurgés d’une « tension sociale à l’intérieur même de l’insurrection »[8].

Celle-ci n’a pas été le fait des paysans qui n’ont représenté que 18 % des combattants de la colonne de l’Albret[9] et 17,3 % du total mais plutôt des artisans ruraux. La condition économique et le bas niveau social de ces deux catégories ne différaient guère puisqu’elles pratiquaient les deux l’autosubsistance. Il est donc difficile d’affirmer que les motivations sociales ont été au centre des revendications des opposants lot-et-garonnais au coup d’Etat mais elles ont certainement coloré le mouvement insurrectionnel.

La crise économique de l’année 1846 a commencé par de mauvaises récoltes, de pommes de terre d’abord. Puis, la sécheresse a entraîné des récoltes de céréales désastreuses pour le blé comme pour le seigle. Les cultures fourragères et l’élevage ont également été touchés. Cette crise a suscité certains heurts dans le département. Six incidents sérieux ont pu être dénombrés, quatre manifestations avec début d’émeute, une entrave à la circulation de grains et une tentative de pillage.

Pour le parti de l’ordre l’insurrection de décembre a opposé le pauvre au riche, le paysan au bourgeois, et plus encore la campagne à la ville . La thèse de la jacquerie est ainsi résumée en trois points.

Les bonapartistes ont mis en valeur, en corollaire, les excès de violence et les incidents qui ont émaillé le parcours des contestataires. Un article paru dans le Journal du Lot-et-Garonne le 10 décembre 1851 montre clairement :

« Une horrible et vaste jacquerie était organisée dans la France entière. Un pillage universel et un égorgement général devaient signaler, en 1852, l’expiration de ces crimes. Oui, les démagogues et les socialistes attendaient le jour de la révolte et du triomphe. Mais en l’attendant, ils remplissaient les cadres de l’armée du mal. Ils recrutaient les soldats de l’émeute, ils dressaient des listes de suspects à proscrire, des fonctionnaires à massacrer. Ils marquaient d’une croix rouge les maisons de ceux qui devaient payer de leur fortune et de leur tête. Ils attendaient mais en fabriquant des cartouches et en aiguisant des poignards.

Ils attendaient en se préparant à une immense boucherie qu’auraient éclairé les flammes consumant les châteaux des riches et les presbytères des curés.

Les scènes hideuses, les actes révoltants qui ont ensanglanté et terrifié les rares localités ou la démagogie a eu un court moment de règne. En présence des affreux désordres de Clamecy, du meurtre du curé de Joigny, des assassins de Nuits et de Chagny, des massacres de Béziers. Qu’en pensent enfin les honnêtes gens ?

Ne frémissent-ils pas à 1’idée des dangers suspendus au-dessus de leurs têtes ? Le but de ces hommes était le pillage »[10].

 

Dans les cantons lot-et-garonnais, divers incidents sont à signaler. Citons les plus notables.

Les 5 et 6 décembre, les percepteurs de Samazan et de Bouglon ont été menacés, chacun, par trente insurgés de remettre leur caisse et leur registre une baïonnette pointée sur la poitrine[11]. Au Mas d’Agenais, le maire Bourdet accompagné de douze hommes ont essuyé quelques coups de feu devant la mairie de la part de quelques hommes parmi les trois cents sous les ordres de Petit-Lafitte[12]. A Tonneins, un certain Fonsèque a menacé le maire M.Couach avec un sabre à la main droite et un pistolet dans la main gauche[13].

A Lauzun, Mijoint, l’adjoint au maire, qui a arraché les proclamations de Peyronny et de Vergnes affichées sur la place publique a été couché en joue par plusieurs personnes.

Dans d’autres cas, c’est le commissaire qui est au centre des récriminations populaires.

A Clairac, le commissaire de police M. Rigaud est poursuivi dans les rues par plusieurs individus armés de fusils et de faux. Les prises d’armes (des fusils et leurs munitions) dans les mairies constituent une autre forme de violence soulignée par les autorités.

Le parti de l’ordre relayé par la presse les a qualifié de « pillage et de vol ». Les insurgés les ont appelé de simples « réquisitions ». L’interprétation n’est pas la même.

Il y a eu en tout dix-huit prises d’armes dans l’ensemble du département. Elles ont eu lieu dans les quinze municipalités au pouvoir des insurgés, à Clairac sous le contrôle du maire Audebez, à Calignac et à Moncaut par la force en enfonçant les portes de l’Hôtel de Ville.

Généralement, les prises d’armes ont été procédé de manière pacifique et sans heurts notoires. Les protestataires et les autorités communales ont voulu éviter ce qui aurait pu devenir un bain de sang. Du reste, aucune victime n’a été à déplorer pendant les journées de Décembre.

L’incident le plus grave s’est déroulé durant la sortie de la colonne marmandaise à Sainte-Bazeille lorsque le maréchal des logis Gardette a été victime d’une tentative d’assassinat par trois hommes. Le procès des trois criminels a été suivi, séance après séance, par la Gazette des tribunaux et le Journal du Lot-et-Garonne.

Cette tentative d’homicide est venue à point nommé pour étayer la thèse officielle.

Néanmoins, il est évident qu’il y ait eu en divers endroits quelques débordements opérés par des éléments incontrôlables au sein d’un mouvement contestataire qui a mobilisé plusieurs milliers d’individus. Ils sont inhérents à tout mouvement armé. Il est à signaler qu’aucun autre délit ne s’est produit dans les quatre arrondissements. Cette rareté des incidents graves constitue une nouvelle preuve pour les historiens soutenant que les insurgés du 2 décembre ont agi pour défendre la République comme nous allons l’aborder maintenant.

 

B) La lutte pour le droit

 

La thèse de la lutte pour le droit a succédé à celle de la jacquerie plusieurs années après les événements. L’ouvrage de Eugène Ténot intitulé « La province en 1851 » paru en 1865 a éclairé sous un angle nouveau les mobiles insurrectionnels[14]. L’auteur a mis en évidence la motivation juridique fondamentale des insurgés et a démontré selon lui « les inventions calomnieuses lancées par la presse du parti de l’ordre et la rareté des délits commis ».

Il a mis en exergue le fait que les contestataires se sont battus pour la défense de la constitution violée par le président de la République. Ces derniers ont pris pour référence les articles quarante-huit et soixante-huit de la Constitution de 1848.

Voici ce qui est stipulé dans ces articles :

Article quarante-huit: « Avant d’entrer en fonction, le Président de la République prête, au sein de l’Assemblée nationale, le serment dont la teneur suit : « En présence de Dieu et devant le peuple français représenté par l’Assemblée nationale, je jure de rester fidèle à la République démocratique une et indivisible et de remplir tous les devoirs que m’impose la Constitution. »

L’article soixante-huit dit ceci.

« Le président de la République, les ministres, les agents et les dépositaires de l’autorité publique sont responsables chacun en ce qui le concerne de tous les actes du gouvernement et de l’administration.

Toute mesure par laquelle le Président de la République dissout l’Assemblée nationale, la proroge ou met obstacle à l’exercice de son mandat est un crime de haute-trahison.

Par ce seul fait, le Président est déchu de ses fonctions, les citoyens sont tenus de lui refuser obéissance, le pouvoir exécutif passe de plein droit à l’Assemblée nationale; les juges de la Haute-Cour de justice se réunissent à peine de forfaiture ; ils convoquent les jurés dans le lieu qu’ils désignent pour procéder au jugement du Président et de ses complices, ils nomment eux-mêmes des magistrats chargés de remplir les fonctions de ministère public. Une loi déterminera les autres cas de responsabilité ainsi que les formes et les conditions de la poursuite. »[15]

 

A Marmande et à Villeneuve-sur-Lot, les républicains ont renversé l’autorité municipale dans la première et siégé en permanence dans la deuxième à cause de la « violation de la Constitution et plus précisément le non-respect de ces deux articles par Louis Napoléon Bonaparte ». Le texte publié par Paul Vergnes et ses adjoints est clair sur ce point puisqu’ils implorent les habitants « de refuser l’obéissance au gouvernement qui a voulu s’imposer par un audacieux coup de main ». Les deux proclamations affichées sur les murs de Villeneuve-sur-Lot le 7 décembre proclament la déchéance de Louis Napoléon Bonaparte en se référant implicitement à l’article soixante-huit.

Dans les deux autres conseils municipaux siégeant en permanence à Allemans-sur-Dropt et au Port-Sainte-Marie, les opposants au coup d’Etat ont installé un piquet de la garde nationale devant la mairie toujours pour la « défense de la Constitution violée ».

Dans les bourgs où l’autorité municipale en place a été renversée, les insurgés se sont battus pour les mêmes motifs. Ainsi, au Mas d’Agenais, à Caumont-sur-Garonne, et à Sénestis, Petit-Lafitte est venu déchoir les conseils municipaux qui ont continué d’obéir à Louis Napoléon Bonaparte au-delà du deux décembre et qui sont donc, à ses yeux, complices de la forfaiture présidentielle. Dans l’esprit des insurgés, les conseils municipaux restés fidèles devaient donc être frappés de la même déchéance que le Président de la République et remplacés par des citoyens résolus à respecter la Constitution et la République. Par exemple, un insurgé du Port-Sainte-Marie a dit au milieu de la foule réunie sur la place publique :

« Comme le Président a dissous l’Assemblée nationale, le peuple est souverain »[16].

Comme l’Assemblée nationale ne pouvait se saisir du pouvoir exécutif qui devait lui revenir de plein droit (voir article soixante-huit), les citoyens lot-et-garonnais ont voulu improviser les formes de fidélité à l’esprit constitutionnel.

Ainsi, Petit-Lafitte est venu à Fourques-sur-Garonne et a déclaré au premier magistrat :

« Au nom du peuple français, le conseil municipal est dissous ».

Le coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte entraînait donc selon eux, la souveraineté du peuple. C’est pour cette raison qu’ils ont prié les conseils municipaux de se réunir et de proclamer la déchéance de Louis Napoléon Bonaparte. Le choix était laissé au maire soit d’accepter les revendications insurrectionnelles et donc de rester en place, soit de refuser et être chassé de la mairie. Ce cas de figure a existé à Caubeyres, Xaintrailles, Sainte-Livrade, Lauzun et Bouglon. Les maires ont, à chaque fois, refusé les allégations des insurgés.

L’opération n’a jamais été aussi enthousiaste que lorsqu’elle avait pour effet de rétablir un maire démocrate-socialiste régulièrement issu des élections de 1849 et révoqué par le préfet Paul de Preissac. C’est le cas au Mas d’Agenais où Petit-Lafitte était le premier magistrat de la commune en 1849 et révoqué par la suite.

La défense de la Constitution a également animé les républicains de la colonne du Néracais.

Jean Dussos, bûcheron à Caubeyres, a dit lors de son audition que « tout le monde savait qu’il était nécessaire de s’organiser pour défendre la Constitution et marcher sur Agen »[17].

Cela sous-entend que c’est sur ce motif que Darnospil et Nasse ont été envoyés par le comité insurrectionnel agenais pour soulever les campagnes. Pour cela, les deux hommes n’ont pas dû mettre en avant les articles de la Constitution inconnus par les populations rurales ; ils ont certainement déclaré que la République était en danger. Lors d’une autre audition Arnaud Laclotte a révélé « qu’il avait marché sur Agen pour défendre la République » mais il a ajouté « qu’il n’en savait pas plus »[18]. L’instituteur Jean Robert révèle quant à lui que la nouvelle de l’appel à marcher sur le chef-lieu lui est parvenu par l’intermédiaire d’un charpentier qui lui a dit qu’il fallait se rendre à Agen pour répondre à un appel au peuple du Président de la République.

L’ordre de défendre la République a donc été interprété de différentes manières par la population. Attachés à un certain légalisme constitutionnel, les républicains ont voulu une fois installés dans les mairies le maintien de l’ordre. Ceci explique la présence de gardes nationaux recrutés parmi les citoyens volontaires postés devant l’Hôtel de Ville.

 

La défense de la République impliquait donc aux yeux des insurgés le respect de la paix publique. Cette volonté se vérifie dans les déclarations de Peyronny à son procès :

« On a fait appel à moi pour défendre la République. J’ai cru pouvoir me rendre à cet appel. Mon idée était la République; je la voulais franche, loyale, amie du progrès et de la fraternité, jamais il m’est venu dans ma pensée de vouloir l’anarchie. Mon unique souci durant ces événements a été le maintien de 1’ordre, c’est pour ce motif que j’ai été nommé commandant militaire de l’arrondissement de Marmande par le conseil municipal (60) ».

Aucun débordement n’a eu lieu dans les communes où l’autorité appartient aux protestataires mis à part au Port-Sainte-Marie où ces derniers ont essayé d’envahir le domicile du juge de paix. Partout ailleurs, les leaders de l’insurrection républicaine ont vu leurs ordres respectés et ne sont pas fait déborder par les masses insurgées.

 

C) Les spécificités du mouvement insurrectionnel lot-et-garonnais

 

Le tableau figurant ci-dessous juxtapose les condamnations des individus avec leurs appartenances sociales.

 

Tableau 9.1 La répartition des catégories professionnelles par condamnation

 

Condamnation

Milieu bourgeois

Commerçants

Milieu agricole

Ouvriers-artisans

Autres

1

 

 

 

2

1

2

 

2

 

 

3

33

35

26

89

5

4

18

25

41

99

6

5

7

0

4

0

0

6

25

21

32

100

8

7

7

18

37

126

5

8

2

6

7

44

2

 

Le tableau montre que 63 % des contestataires appartenant au milieu bourgeois ont été déportés en Algérie ou expulsés du territoire tandis que moins de 10 % ont été libérés. Dans le même temps, 48 % des paysans étaient déportés ou exilés et 30 % libérés. La gravité de la participation était donc à peu près proportionnée au rang social.

Les cadres de l’insurrection se trouvent dans cette catégorie des bourgeois et ont de ce fait écopé des plus lourdes peines.

Ils ont pris la tête et assurer l’organisation des mouvements dans les communes révoltées.

Les ouvriers-artisans dont beaucoup étaient affiliés aux sociétés secrètes ont servi de relais de relais dans les campagnes en assurant la mobilisation des masses paysannes.

Le mouvement insurrectionnel lot-et-garonnais est donc stratifié en trois groupes distincts : les bourgeois en haut de l’échelle, les artisans dans la classe intermédiaire et la paysannerie à la base.

 

Cette constatation faite, une analyse pointilleuse tend à montrer que l’élan insurrectionnel est venu des villes. La classe bourgeoise a joué ici aussi, un rôle moteur. Certes, la participation d’un large nombre de communes rurales et la participation importante des habitants des campagnes suggère que l’insurrection a été un phénomène rural dans le département du Lot-et-Garonne. Mais en fait, l’impulsion au mouvement contestataire a été donnée par les villes.

 

C’est à Agen que le plan général d’insurrection s’est amorcé. C’est également depuis le chef-lieu que Etienne Darnospil et Frédéric Nasse ont poussé les habitants des campagnes néracaises à s’opposer au coup d’Etat. Jean-Baptiste Soubrié et Louis Deyres ont également reçu leurs ordres à Agen. De la même façon, Petit-Lafitte et Gabriel Séré-Lanauze ont été mandatés par le comité municipal de Marmande pour soulever les populations des cantons ruraux alentours. A Sainte-Livrade, une vingtaine d’insurgés sont arrivés dans la journée du 4 décembre avec la même proclamation affichée sur les murs à Villeneuve-sur-Lot le matin même. Plus tard, le 7 décembre, la même affiche sur la déchéance de Louis Napoléon Bonaparte a été placardée.

Bien évidemment, Ces ordres n’étaient pas toujours strictement appliqués dans les villages. Par exemple, un certain Berbières accompagné de quelques hommes est arrivé depuis Marmande le 6 décembre avec les placards de Paul Vergnes et de Peyronny. Aussitôt après, plusieurs dizaines d’habitants de Gontaud se sont présentés au-devant des insurgés pour faire barrage à leurs velléités. Ces derniers ont pris la fuite peu après.

Seul le bourg du Port-Sainte-Marie ne paraît pas avoir reçu d’ordre de la part de la ville. Partout ailleurs où les républicains ont renversé l’autorité municipale, les recommandations sont venues des villes.

La résistance au coup d’Etat n’est pas un mouvement spontané né dans les campagnes mais dans les villes et plus précisément dans le chef-lieu Agen et dans les chefs-lieux d’arrondissement de Marmande et de Villeneuve-sur-Lot.

Une autre spécificité du mouvement lot-et-garonnais est son éclatement sur l’ensemble du département. Il est ainsi à préciser que dans l’arrondissement d’Agen le nombre de communes qui fournissent au moins un prévenu d’insurrection est de 23 sur un total de 72, dans celui de Marmande il est de 32 sur 96, dans l’arrondissement de Nérac de 36 sur 62 et enfin dans celui de Villeneuve-sur-Lot le nombre est de 18 sur 82. Au total, ce sont 109 communes qui ont eu au moins un prévenu d’insurrection sur un total de 312.

Il est difficile d’en tirer une carte rigoureuse de l’insurrection puisqu’en effet, des communes qui n’ont pas vu de mouvements dans leurs murs ont fourni des gens à la liste qu’il s’agisse de militants convaincus d’avoir faits partie d’une société secrète ou qu’il s’agisse d’hommes partis individuellement rejoindre l’insurrection.

Ces chiffres n’en montrent pas moins clairement l’éclatement du mouvement insurrectionnel lot-et-garonnais. Ce constat confirme les conclusions de l’historien Philippe Vigier qui voit dans la France de cette époque une addition de sociétés rurales et urbaines fort diverses[19]. A une autre échelle, le département du Lot-et-Garonne se présente comme une mosaïque de petites régions réagissant différemment au coup d’Etat sans qu’il soit aisé d’expliquer ces différences.

Si l’étude consacrée par Jean Claude Drouin aux élections de mai 1849[20] met en valeur la complexité des facteurs en cause et les différences cantonales du vote, aucun travail mettant en parallèle ces élections avec le mouvement opposé au coup d’Etat du 2 décembre n’a été effectué. Ce travail pourrait mettre en exergue les déséquilibres cantonaux de la mobilisation et en expliquer les causes.

                                           


[1] La « jacquerie » est un soulèvement paysan d’ordre politique ou économique dont l’origine provient d’une insurrection qui eût lieu en mai et juin 1358 dans les Provinces du nord de la France. Jacques est, en outre, le sobriquet du paysan sous l’Ancien-Régime.

[2] ADLG, 4mi51

[3] ADLG, 19U6

[4] ADLG, 4mi51

[5] Hubert Delpont, Pierre Robin, op. cit.

[6] ADLG, 4mi51

[7] Cf. Ernest Labrousse, Aspects de la crise et de la dépression de 1’économie française au milieu du XIXème siècle. 18461851, Société d’histoire de la Révolution de 1848, Paris, 1956

[8] Maurice Agulhon, op. cit.

[9] Cf. Chiffre donné par T.W. Margadant, op. cit.

[10] ADLG, 4mi51

[11] ADLG, 4mi51

[12] ADLG, 4M24

[13] ADLG, 4M24

[14] Voir Bibliographie

[15] Eugène Ténot, op. cit.

[16] ADLG, l9U6

[17] ADLG, 19U3

[18] ADLG, 19U3

[19] Philippe Vigier, 1848, les Français et la République, « En guise d’introduction: Une France ou des France ? », éd. Hachette, 1998.

[20] Jean-Claude Drouin, op.cit.