Insurgés et opposants au coup d’Etat dans les Bouches du Rhône. Introduction

Insurgés et opposants au coup d’État de décembre 1851 dans les Bouches-du-Rhône

 

Hugues BREUZE

 

« Se jusqu’aro ai agu, rascas

La favo senso jouissuro,

Qu’a ou mens doouini ma mouordiduro

Sus lou rouiaume dei richas !

Iéou siéou juste : pas tout per un !

Es naoustrei que laouren la rego,

Puei, apanaou et coumoulun,

V’apparas tout ! D’aise, coulégo !

D’aise, coulégo !

Qui n’a n’en mete ; aqui la lei !

La troumpetaren dins la Franço !

En esparpaiant la finanço

Pourra pita, lou pitchoun peï,

Se Paris se voou pas clina

La lei pagouns dei jour de festo

Se Marsio voou reguina,

Brulan lou por, e coupo testo !

E coupo testo !  [1] ».

 

 

Introduction

 

 

La IIe République est née d’une espérance : réaliser une nouvelle fraternité au sein de la société par la démocratie.

Imposé par les ouvriers parisiens en février 1848, le régime tapi au fond des cœurs républicains ressurgit après près d’un demi-siècle de pouvoir monarchique et ranime l’esprit révolutionnaire ; mais l’heure n’est plus à la terreur sanglante : les nouveaux préceptes républicains se prétendent désormais sociaux et universels.

Mais ce chamboulement radical et proprement politique de la société, notamment grâce à l’instauration du suffrage universel, va pourtant trouver un frein rapide à la démesure de l’entreprise souhaitée : l’écrasement des révoltes ouvrières de Paris ou de Marseille de juin 1848 met en latence les idéaux quarante-huitards et déchaîne la réaction conservatrice devant cet acte de « désordre social ».

Lorsque Louis-Napoléon Bonaparte est élu à la présidence de la République en décembre 1848, le régime, proclamé démocratique en février, frise la mascarade ; il ne faut alors attendre que quelques mois pour que cette République ne devienne réellement fantoche : en mai 1849, les élections à l’Assemblée législative donnent une majorité aux partisans des anciens régimes déchus – orléanistes et légitimistes – ; ceux-ci sont en outre persuadés de posséder une marionnette à leur solde au plus haut poste de l’exécutif.

Mais les rêves impériaux de celui qu’on surnomme alors le « Prince-Président » sont tenaces, d’autant plus que ce dernier n’est pas constitutionnellement rééligible en mai 1852, date des prochaines élections présidentielles et législatives. Louis-Napoléon Bonaparte célèbre donc l’anniversaire de la victoire d’Austerlitz et du sacre de son illustre oncle à sa façon : le 2 décembre 1851, par décret présidentiel, il rétablit le suffrage universel – amputé par la majorité royaliste de près d’un tiers du corps électoral par la loi du 31 mai 1850 -, dissout l’Assemblée nationale et annonce la préparation d’une nouvelle Constitution ainsi qu’un plébiscite pour la ratifier.

La réaction des républicains « montagnards », organisés clandestinement en sociétés secrètes depuis le repli conservateur de 1849, est rapidement contrôlée dans la capitale ; cela ne fut pas le cas en province.

La résistance provinciale au coup d’Etat du 2 décembre fut même un événement original dans l’Histoire républicaine française. Née en réaction au coup de force du futur Napoléon III, elle peut être considérée, si l’on suit Maurice Agulhon, comme « le grand événement 1 » de la IIe République : c’est la seule fois au cours du XIXe siècle que la province s’oppose à un changement politique survenu à Paris. Cette résistance républicaine semble dès lors, caractériser et symboliser de fait l’ »éveil politique » des populations de la métropole entamé dès les premiers mois de ces trois années de République :

« A partir de 1848, la distance qui séparait officiellement et même, le plus souvent, pratiquement la vie politique de la vie populaire est abolie. Grâce au suffrage universel et aussi à la liberté, complète pendant près de six mois, toute l’effervescente vie des masses va se dérouler dans les formes et les épisodes propres au nouveau régime, et déterminer son exceptionnelle richesse 2 ».

L’opposition de décembre 1851, fécondée par cette politisation récente des masses, s’est traduite, pour le Midi particulièrement, par la levée en armes de populations rurales. Dans l’Hérault, la Drôme, le Vaucluse et surtout dans le Var et les Basses-Alpes, le peuple des campagnes se lève alors pour combattre la mainmise sur une république d’un Président qui prétend à l’Empire. Cette riposte par la révolte, mise en œuvre par les démocrates provençaux, traduit pour Raymond Huard l’expression politique d’une « idée-force » :

« la République comme moyen de progrès politique et social, une république encore insatisfaisante, mais que l’on peut faire progresser comme l’étape décisive d’un processus en cours » 3.

Philippe Vigier, dans La seconde République dans la région alpine, et Maurice Agulhon, dans sa République au village pour le Var, ont parfaitement décrit les différentes phases du mouvement populaire qui ont mené les départements provençaux et alpins à fournir les plus gros contingents et les formes les plus actives à la résistance violente et révolutionnaire de décembre 1851.

Cette étude a donc, plus modestement, l’ambition de se pencher sur ce qu’il en a été dans le département des Bouches-du-Rhône. Elle se heurte pourtant à une histoire et une mémoire qui lui font particulièrement défaut si l’on compare les travaux et les souvenirs que le mouvement a suscité dans d’autres départements. L’échec rapide de l’opposition républicaine dans les journées qui suivent le coup du 2 décembre pourrait en effet laisser penser que les Bouches-du-Rhône n’ont joué qu’un faible rôle au sein de la résistance provençale. Eugène Ténot, premier historien à s’être penché sur la question en 1865, soulignait déjà « l’inaction du parti républicain à Marseille » au moment des faits :

« L’abstention des chefs du parti démocratique, combinée aux mesures de l’autorité, arrêtèrent, semble-t-il, le mouvement prêt à éclater » 4.

 

On pourrait donc légitimement se demander, devant cette apparente « inaction démocratique » face aux décrets présidentiels de décembre 1851, quelle pourrait être la place de l’événement dans l’histoire républicaine des Bouches-du-Rhône. Mais cette interrogation en induit une autre : comment expliquer les chiffres de la répression ?

On se trouve en fait en face d’un paradoxe si l’on compare le nombre de personnes poursuivies par la Commission mixte des Bouches-du-Rhône – tribunal d’exception mis en place par la répression bonapartiste – à la suite des troubles de décembre 1851 – 785 inculpés pour le département -, à ceux observés pour des départements limitrophes, soumis eux, à l’état de siège, après avoir subi des luttes sanglantes : si l’on suit les chiffres avancés par Edouard Baratier dans ses Documents de l’Histoire de Provence 5, on compterait seulement 680 individus poursuivis dans le Vaucluse malgré les luttes violentes subies en Avignon, à Apt ou à l’Isle…(cf. tableau n° 8, p. 209)

Le constat des événements adressé le 31 décembre 1851 aux sous-préfets d’Arles et d’Aix-en-Provence par le vicomte de Suleau, préfet des Bouches-du-Rhône au moment du coup d’Etat, est finalement assez éloquent pour souligner l’intérêt historiographique du sujet :

« Quoique le département des Bouches-du-Rhône n’ait pas été affligé par des désordres semblables à ceux qui ont mis l’ordre public en péril dans les trois départements voisins, Vaucluse, le Var et les Basses-Alpes, on ne peut pas dire cependant qu’il soit resté complètement étranger au mouvement socialiste.

« L’insurrection qui a éclaté dans les départements voisins avait aussi, nous devons le reconnaître, dans les Bouches-du-Rhône, des adhérents et des complices tout disposés à prendre les armes pour aller grossir les bandes insurgées. Dans presque toutes nos communes des recrues étaient préparées pour l’émeute, et dans plusieurs même, les démagogues se sont réunis en bande, et sont partis avec l’intention de se joindre aux insurrections voisines ou de se porter sur les principales villes du département  6 ».

Le fait est donc avéré : des bandes insurrectionnelles sont parties de Marseille et de divers points du département en parcourant les campagnes et en y recrutant armes et soldats, sans toutefois exercer véritablement de violences. La résistance républicaine a donc eu un commencement d’exécution dans les Bouches-du-Rhône, ou tout du moins a-t-on assisté, à proprement parler, à une tentative insurrectionnelle concrète face au coup d’Etat de décembre 1851, rapidement mise à genoux par les autorités locales.

 

Peut-on donc observer dans les Bouches-du-Rhône, des singularités propres au département dans la mise en forme de cette opposition républicaine au coup de force du 2 décembre ? Ces singularités, si elles existent, pourraient-elles alors expliquer l’échec précoce du mouvement insurrectionnel des Bouches-du-Rhône ou prédisposaient-elles à des évènements similaires à ceux subis dans les départements circonvoisins ? On peut enfin s’interroger, grâce à la géographie du mouvement d’opposition départemental qu’on s’attachera à faire, sur l’existence de disparités locales flagrantes dans la diffusion et dans la réception de la propagande démocrate-socialiste au sein de les populations des Bouches-du-Rhône.

L’analyse s’articulera donc autour de trois axes : on étudiera tout d’abord la trame chronologique des évènements, à travers des exemples  provenant de diverses communes du département ainsi que la préparation de mesures préventives des autorités ; on reviendra ensuite sur le contexte politique local et sur l’histoire sociale et idéologique des Bouches-du-Rhône sous la IIe République, à travers l’organisation de l’opposition républicaine départementale, l’action des autorités et la mise sur pied d’un parti voué à la cause de l’homme du 2 décembre ; enfin, ces analyses permettront, en dernier lieu, d’interpréter le sens et la portée de la tentative insurrectionnelle à travers ses acteurs et ses limites propres, ainsi que l’éventuel entretien de son souvenir par la future gauche départementale sous le IInd Empire et à l’aube de la IIIe République.

Les principales sources à disposition pour traiter le sujet demeurent les sources administratives (séries 1 M et 4 M) et judiciaires (série U) des Archives Départementales des Bouches-du-Rhône. En outre, on s’intéressera à un journal républicain marseillais, Le Peuple (conservé à la Bibliothèque Municipale de Marseille), distribué et lu dans tout le Midi, pour se démarquer d’une vision trop « officielle » de l’opposition démocratique.

 

Cette volonté de cerner la genèse et les conséquences de cette opposition démocrate-socialiste fait pourtant naître, de facto, de multiples questionnements qui mériteront éclaircissements :

Comment la Révolution de Février 1848 et l’instauration de la IIe République ont-elles été accueillies par les populations des Bouches-du-Rhône ?

L’échec de l’opposition républicaine départementale de décembre1851 est-il dû à l’attentisme ou à l’absence de véritables chefs du mouvement démocratique ?

Quelle fut aussi la part des autorités départementales dans la réussite locale du coup d’Etat ?

Quant aux insurgés eux-mêmes, quelles étaient leurs motivations et leurs classes sociales ? Quelle était l’organisation des sociétés secrètes républicaines du département et quel rôle ont-elles vraiment joué ? Quelles ont-été les formes de résistance et leur signification ?

En corollaire, on peut enfin s’interroger sur l’inégalité du rapport des forces en présence pendant les événements de décembre ; sur le fait que dans la mémoire collective et dans l’historiographie, les Bouches-du-Rhône sembleraient être en marge du mouvement insurrectionnel provençal ; et sur une quelconque prépondérance du préfet de Suleau, comme de l’influence qu’aurait pu jouer le positionnement du parti légitimiste en faveur de l’acceptation départementale du coup d’Etat.

 

L’enjeu de cette étude consiste donc à saisir la globalité, à la fois des formes de diffusion et de réception de l’idéologie démocrate-socialiste dans les Bouches-du-Rhône, mais aussi celle des formes de résistance employées au moment du coup d’État. 

Toujours est-il que, lorsque dans la journée du 2 décembre, les autorités départementales reçoivent la dépêche annonçant le « rétablissement » de la souveraineté populaire pourtant proclamé par un aspirant-souverain, elles savent déjà qu’elles ne tarderont pas à voir s’agiter le drapeau de la Montagne, levé par des républicains ulcérés devant cet ultime affront à une république désormais en sursis…

 

                                      



[1] « Si jusqu’ici j’ai eu, teigneux – La fève sans jouissance, – Qu’au moins je donne mon coup de dent – Sur le gâteau des rois des riches ! – Moi je suis juste : pas tout pour un ! – C’est nous qui creusons le sillon, Puis, boisseau et mesure comble, – Vous attrapez tout ! Doucement collègues ! – Doucement collègues !  – Qui en a n’en mette : voilà la loi ! – Nous la trompetterons dans la France ! – En éparpillant la finance – Il pourra piter, le petit poisson, Si Paris ne veut pas s’incliner – Il y a les torches des jours de fête – Si Marseille veut rechigner, Nous brûlerons le port, et coupes-têtes ! – Et coupes-têtes ! »

In OLIVESI Antoine, La Commune de 1871 à Marseille et ses origines, Paris, Rivière,

     1950, p. 24-25, Op. Cit. In Victor GELU, Œuvres complètes, édition de 1886.                       

 

1 AGULHON Maurice, 1848 ou l’apprentissage de la République (1848-1852), (Tome VIII de la Nouvelle Histoire de la France contemporaine), Paris, Seuil, 1973, (réed. 1992), p. 192.

2 AGULHON Maurice, La République au village, Paris, Plon, 1970, (réed. Seuil, 1973), p. 287.

3 HUARD Raymond, « Suffrage universel et mobilisation politique en Provence et dans la région alpine de 1848 à 1851« , Provence 1851, une insurrection de la République, Association 1851-2001 pour le 150è anniversaire de la résistance au coup d’Etat du 2 décembre 1851 (Actes des journées d’études de 1997 à Château-Arnoux et de 1998 à Toulon), Gap, 2000, p. 31.

4 TENOT Eugène, La province en décembre 1851, étude historique sur le coup d’Etat, Impressions du siècle, 1865, (réed. 1876), p. 128.

5 BARATIER Edouard, Documents de l’histoire de Provence, Univers de la France, Collection d’histoire régionale, Toulouse, Privat, 1971, p. 337.

6 1 M 595, Préfet des Bouches-du-Rhône aux sous-préfets d’Aix et d’Arles, le 31 décembre 1851.