Insurgés et opposants au coup d’Etat dans les Bouches du Rhône.Chapitre 7

Insurgés et opposants au coup d’État de décembre 1851 dans les Bouches-du-Rhône

 

 

 

Hugues BREUZE 

3ème partie

Interprétation de l’opposition

 

républicaine au coup d’Etat

Chapitre VII : Facteurs d’échec et de succès

B/ Un contexte défavorable ?

 

 

L’échec du mouvement républicain des Bouches-du-Rhône en décembre 1851 pose la question de l’influence d’un contexte, qu’il soit régional ou simplement départemental, sur la pérennité de la tentative insurrectionnelle.

En effet, au-delà de l’organisation même de la révolte, l’ardeur des démocrates du département a pu autant dépendre du nombre qu’ils pouvaient opposer aux autorités, que de la conjoncture locale.

 

On va donc tenter de faire la part des influences qu’ont pu jouer ces deux facteurs, dans l’échec du mouvement d’opposition.

 

 

                             1§. Les forces en présence

 

 

L’état des forces en présence, que ce soit du côté des républicains comme du côté de l’autorité, va évidemment conditionner l’ampleur de l’éventualité insurrectionnelle.

 

Il est pourtant très difficile de quantifier les troupes disponibles pour chaque étendard. Tout au plus, peut-on estimer très relativement, au vu des rares renseignements disponibles dans les sources, le nombre des belligérants dans quelques cantons disséminés.

 

On ne peut pourtant s’arrêter à prendre uniquement en compte le nombre des républicains ayant pris les armes et les effectifs des troupes à disposition de l’autorité ; affiliés aux sociétés secrètes comme populations qui secondent volontairement l’action gouvernementale font eux aussi partie des deux blocs qui s’opposent au moment du coup d’Etat.

 

S’intéresser à l’effectif global des sociétés secrètes peut alors autant permettre de souligner paradoxalement l’ampleur de leur réseau face à la maigre participation qu’elles fournissent à l’opposition de décembre 1851.

 

La difficulté de connaître l’existence d’une société secrète complique cependant la chose : savoir son succès précis et chiffrable sur la population locale est encore plus ardu ; on est pourtant quelquefois renseigné sur le nombre de ses adhérents :

 

On a déjà signalé le succès précoce, dès 1849, du Cercle de La Montagne sur la population marseillaise – 184 affiliés – ; toutefois le chiffre le plus considérable relevé est celui révélé par la dissolution du Cercle Paradis : 3228 membres (cf. ch. V c/).

 

 

Ces renseignements restent néanmoins limités à la composition principalement « marseillaise » de ces deux cercles. La correspondance saisie dans les bureaux du Peuple nous renseigne, quant à elle, sur des sociétés d’autres cantons du département :

 

Les pétitions envoyées au journal demandant l’abrogation de la loi du 31 mai 1850 fournissent en effet, par le nombre de leurs signataires, une idée du succès des démocrates-socialistes dans différents cantons ; celle initiée par David Millaud, en juin 1851, dans le canton de Tarascon, est celle qui remporte le plus de suffrages : elle obtient 1293 signatures (418 pour Tarascon, 297 pour Mouriès, 248 pour Fontvieille, 123 pour Boulbon, 107 pour Maillanne et 100 pour Graveson). Millaud estime même que « la moitié des républicains de Tarascon étant de la ville, n’ont pas signer (sic) la pétition ». Selon lui, Tarascon compterait « mille républicains » [1]. Le même mois, un certain Estay obtient à Saint-Chamas 210 signatures. Lui aussi estime ce chiffre amoindri : « le chiffre eut pû (sic) s’élever à près de 300, sans que nous eussions été obligés d’aller les quérir dans nos deux grandes administrations. Car de ce côté il ne faut pas y songer, les chefs s’y sont refusés, tout en déclarant, cependant, que notre pétition avait toute leur sympathie. Ils ont eu peur ! Peur en signant de se voir enlever le pain de leur famille » [2]. Enfin, en septembre 1851, une ouvrière de Port-de-Bouc fait état des résultats à Fos (94 signatures sur 226 électeurs) et à Saint-Mitre (74 signature). Elle estime d’ailleurs que dans cette dernière commune, « les démocrates (…) sont en majorité dans les proportions de 5 sur 6 » [3].

 

       Hubert Gay complète ces renseignements pour les environs de Vitrolles et de Marignane ; le nombre de sociétaires est de « 60 à Ventabren, de 180 à 190 à Velaux (près de 19 % de la population totale), plus de 255 à Marignane (plus de 12 % de la population totale), 120 à Vitrolles, 200 à Saint-Chamas, près de 100 à Saint-Mitre [ces deux derniers chiffres s’accordent d’ailleurs avec le résultat des pétitions précédentes] [4] ».

 

On dépasse donc le millier de sociétaires si on regroupe ceux de Fos, de Saint-Mitre, de Saint-Chamas, de Ventabren, de Velaux, de Marignane et de Vitrolles.

 

Ce nombre considérable minimise quelque peu l’estimation du procureur de la République d’Aix au sujet de l’effectif des 29 sociétés secrètes découvertes dans l’arrondissement d’Aix, après le coup d’Etat : le nombre d’affiliés, variant selon lui « de 15 à 50 membres », faisait « seulement » osciller la totalité entre 400 à 1400 individus  [5] (cf. ch. VI c/).

 

Ajoutés, les effectifs relevés dans le canton de Tarascon, ceux du Cercle Paradis et le millier d’affiliés des communes entourant l’Etang de Berre élèvent alors le total à plus de 5000 individus.

 

       Il semble, en outre, qu’on reste très en dessous du contingent définitif que pouvaient offrir les organisations républicaines du département ; un rapport de gendarmerie adressé au préfet de Suleau faisait déjà état en 1850 de  « 30 000 » affiliés aux sociétés secrètes pour les Bouches-du-Rhône [6]. Si la source de ce renseignement est invérifiable et que le rapport peut avoir « maximalisé » le nombre avancé pour alarmer la préfecture de la nécessité d’accroître la surveillance des cercles républicains, il signifie pourtant l’indéniable importance de l’effectif républicain.

 

Cependant, une nuance doit être apportée à cette dernière considération : si républicains et sympathisants sont apparemment nombreux dans le département, le nombre qu’ils proposeraient en cas d’insurrection est forcément moindre. C’est ce que confirme le préfet du Var au préfet de Suleau le 24 octobre 1851 :

 

« (…) dans le détail des forces dont croit pouvoir disposer le mouvement, on compte les Bouches-du-Rhône pour 3000 seulement ; un nota [du plan d’insurrection saisi par les services de renseignements du préfet du Var] contient ces mots : Marseille compte presque toutes les forces de ce département [7] ».

 

Les chiffres qu’on a pu recueillir à travers les multiples sources situent pourtant le nombre d’hommes ayant effectivement pris les armes et s’étant déplacés en bandes entre 1000 et 1500 individus (cf. déplacements des bandes insurrectionnelles répertoriés sur la carte p. 38).

 

Ce constat souligne encore un peu plus l’ambiguïté du mouvement, même si l’estimation des insurgés reste tributaire des renseignements que l’on a pu recueillir et qui font uniquement mention des insurgés s’étant faits remarquer  : malgré une diffusion efficace de la propagande démocratique et une réception chez les populations des Bouches-du-Rhône relativement importante, l’ampleur du mouvement pêche par manque d’organisation et de conviction de ses hommes.

 

Face à l’effectif républicain, l’autorité oppose elle une garnison qui, dans la préfecture, atteint fin octobre 1851 près de 3 000 hommes de troupe  fidèles, équipés et entraînés [8].

 

Déjà en surnombre par rapport aux insurgés qui défilent dans les campagnes du département en décembre, l’autorité compte en plus dans ses rangs les effectifs de la Garde nationale des principales villes, comme sur de nombreuses brigades de gendarmerie et autres services de police. En bref, rien que le contingent « officiel » de l’autorité départementale place celle-ci, dès les premiers jours de décembre, en position de force. Et malheureusement pour les républicains, les communes délaissées quelque temps par les autorités ne sont pas plus évidentes à conquérir : ils doivent faire face la plupart du temps à des « milices civiques », conservatrices et/ou légitimistes, formées spontanément.

 

 

Ainsi, devant la faiblesse de leurs effectifs et l’importance de ceux du parti de l’ordre, les républicains n’ont plus d’autre choix que de se résigner à abandonner la lutte – certains de leurs chefs n’hésitent alors pas, comme à Tarascon, à basculer en faveur de la préservation de l’ordre contre le risque de l’anarchie (cf. ch. I a/) -, ou à tenter leur chance dans un autre département.

 

Si l’on a déjà remarqué le manque des sociétés secrètes des Bouches-du-Rhône à compter sur un chef emblématique et charismatique pour organiser et coordonner le mouvement, on peut aussi observer l’un des « vices principaux de ces associations occultes : l’absence d’un but commun à tous les affiliés [9] ».

 

En effet, si certains membres de sociétés secrètes considéraient leurs serments de fidélité à la République comme de véritables professions de foi, d’autres leur emboîtaient le pas plus par souci de « sociabilité », même s’ils pouvaient partager certaines idéologies en commun, que par véritable engagement. Ainsi, « leur étonnement, leur effroi, voire la terreur devant l’engagement politique qu’on leur fait prêter [10] » explique de fait l’étonnante faiblesse des effectifs de l’insurrection départementale de décembre 1851, alors que le nombre d’affiliés aux organisations républicaines était pourtant relativement considérable.

 

 

Malgré tout, cela n’explique pas nécessairement l’apparente passivité des bandes armées qu’a tout de même connu les Bouches-du-Rhône. Peut-on alors y voir une quelconque conjoncture qui leur fût en plus défavorable ?

 

 

        2§. Conjoncture régionale et départementale

 

 

Les études régionales sur l’insurrection provençale de décembre 1851 ont consacré pour la plupart ce mouvement comme étant majoritairement « rural » : l’insurrection s’est dressée là où les campagnes ont pu et souhaité se révolter. Dans ces communes rurales, la révolte y apparaissait alors comme un signal de vengeance contre de « petits coups d’Etat locaux [11] » ; c’est ce que Maurice Agulhon s’est attaché à démontrer pour les populations varoises dans sa République au village : plus le corpus de vexations subi est important (problèmes liés à l’utilisation des forêts, à l’impôt, au remplacement d’un maire réputé « rouge »…), moins la population d’une commune rurale hésite à s’insurger.

 

Ce constat n’est cependant pas si évident pour les Bouches-du-Rhône ; dans un département où Marseille compte près de la moitié de la population totale, il est difficile de trouver des contentieux politiques « ruraux » dans la même mesure que dans le Var ou les Basses-Alpes, beaucoup moins urbanisés.

 

L’arrière pays de l’arrondissement d’Arles pourrait à la limite répondre à ces critères : la forte présence légitimiste contribue à cristalliser les tensions et provoque tout au long de la IIe République de multiples affrontements ; quant aux faveurs « blanches » de nombreuses municipalités rurales, elles ont dû, bien évidemment, exaspérer les républicains de cette « Vendée provençale ». Mais lorsque le signal de la révolte sonne en décembre 1851, les factions légitimistes représentent un contingent supplémentaire à combattre. La vigueur de la tentative insurrectionnelle en pâti, même si le désir de venger des « injustices locales » a dû se ressentir.

 

Ces trois années de République ont pourtant consacré l’ »éveil politique » de la population des Bouches-du-Rhône ; on l’a déjà constaté à maintes reprises et de différentes manières : la diffusion des théories démocrates-socialistes ont connu un succès relatif dans le département, même auprès de sa population rurale. Mais le département n’échappe pas, lui aussi, au « caractère ambigu » du mouvement insurrectionnel  provençal : celui-ci était « en somme légaliste par sa finalité et révolutionnaire par sa forme » [12].

 

Le mouvement départemental s’est pourtant moins porté sur le caractère révolutionnaire d’une opposition au coup d’Etat : cela est dû à l’influence de notables, principaux meneurs et cadres du mouvement dans les Bouches-du-Rhône ; peu décidés à se compromettre par une prise d’initiative qui aurait contribué à faire couler le sang, ils abandonnent pour la plupart la lutte devant l’échec inéluctable d’une tentative principalement légaliste. Ils laissent ainsi leurs cammarades désemparés face à la seule forme restante pour la continuation du mouvement : la violence. Mais cette voie n’est finalement pas prise : les républicains réunis en bandes dans les campagnes ont trop longuement hésité et sont trop peu nombreux. On peut dès lors s’interroger comment cette violence, préparée et pressentie, ne s’est pas réalisée.

 

La richesse et le caractère urbain du département peut-il alors laisser supposer que le sentiment d’injustice était moins flagrant que dans les départements limitrophes, plus pauvres et plus ruraux ? Si ce facteur a pu contribuer à ce que les tensions sociales soient moins exacerbées que dans le Var et les Basses-Alpes, on ne peut cependant être aussi simplificateur. Une critique politique plus complexe prouve en effet que le mouvement n’est pas parti d’un seul et même élan, comme cela l’était prévu.

 

Les chefs républicains s’assurent en effet, dès le départ, s’ils ne sont point seuls à lancer le mouvement insurrectionnel ; on attend alors principalement l’issue de la lutte à Paris et dans les principales villes du pays. Si le 4 décembre, on peut encore espérer une victoire parisienne, il n’en est pourtant plus le cas à Lyon ; le général Castellane en informe d’ailleurs le préfet de Suleau dans la matinée :

 

Malgré les « dispositions prises par les démocrates pour attaquer l’hôtel de ville pendant la nuit », ils abandonnent leur « plan de guerre » devant les troupes s’apprêtant à les recevoir. Il semble que les républicains du département du Rhône aient aussi manqué d’organisation et de coordination : « l’ordre ne venait pas de la Montagne. Le véritable motif a été l’absence au rendez-vous d’un grand nombre de démocrates effrayés de l’attitude des troupes  [13] [5 centuries républicaines sur 100 seulement se sont présentées [14]] ».

 

Le 5 décembre, c’est le ministre de l’Intérieur qui apprend au préfet l’issue du combat dans la capitale :

 

« Le combat a cessé. L’insurrection est anéantie. Les démagogues sont en pleine déroute [15] ».

 

Les nouvelles de l’échec de l’insurrection parisienne – relayée avec éclat, dès le 4 décembre, par les maires du département, sur la demande de l’autorité préfectorale, avant même de connaître l’issue de la lutte – et lyonnaise, apprises presque aussitôt par les chefs républicains des Bouches-du-Rhône, contribuent à décourager leurs espoirs d’un mouvement démocratique national.

On attend alors la réaction de la capitale régionale : Marseille. Mais le 5 décembre, les républicains marseillais les plus exaltés ont déjà quitté la préfecture ; la ville est aux mains de l’autorité. Les chefs-lieux suivent aussitôt son exemple. Leurs résignations conditionnent alors le mouvement dans son ensemble. C’est à ce niveau que l’insurrection a échoué : les quatre villes les plus importantes (Aix, Arles, Tarascon et Marseille) n’ont pas bougé et ne tomberont pas dans les mains des démocrates…

 

Mais l’un des principaux facteurs d’échec pour les Bouches-du-Rhône reste toutefois ce « trop-plein » de chefs républicains. Les clientélismes achèvent de fractionner un parti qui ne pouvait espérer la victoire dans un département défendu avec outrance par les autorités qu’en comptant sur l’avantage de regrouper toutes les tendances autour d’un seul objectif, derrière un seul chef.

Or, les principaux chefs, déjà nombreux, sont au moment du coup d’Etat quasiment tous connus de l’autorité : Gleise Crivelli, sous-commissaire en 1848, et ses compères tarasconnais s’illustraient constamment au Conseil municipal de la ville. Quant à Pierre Dubosc, il avait été signalé depuis longtemps comme un des correspondants de Gent et de Thourel.

 

Ils n’avaient peut-être pas aussi l’étoffe nécessaire… Car c’est souvent une constante remarquée par Maurice Agulhon : « ceux qui étaient sur place en province, souvent des remplaçants de remplaçants, n’étaient ni les plus capables ni les plus populaires [16] ». Cette considération s’applique aussi aux chefs des républicains des Bouches-du-Rhône, d’une certaine manière :

 

Pierre Dubosc, rédacteur en chef du Peuple en décembre 1851 pourrait être non moins justement qualifié de « remplaçant de remplaçants » : il a pris, au cour de l’année 1851, la succession d’Edouard Hervé pour la rédaction du journal qui lui-même avait remplacé Laponneraye en 1849 ! Le talent de la plume de Dubosc n’a en outre aucune équivalence avec sa popularité : il avait échoué, comme Gleise Crivelli, malgré le soutien du Comité Central, aux élections à la Constituante d’avril 1848. Camille Duteil enfin, même s’il prit le commandement de l’insurrection du Var, ne semble pas, selon nos sources, jouer un rôle de premier plan avant l’événement. En outre, de multiples clientélismes achèvent de limiter spatialement une popularité quelconque. Quant à savoir si ces meneurs sont capables, on pourrait être tenté de dire oui… pour les tâches organisationnelles, pas pour l’action violente. En effet, leur premier souci est de protester légalement, comme de réunir leurs affiliés pour se constituer en menace potentielle dissuasive. Mais devant l’échec rapide des tentatives légalistes et l’inaction des grandes villes, on abandonne la lutte « urbaine » au moment où l’insurrection rurale se lève en Provence.

 

Celle-ci se lève d’ailleurs là où il existe un « contentieux local chargé », là où on adhère à « l’ardeur d’un chef exceptionnel » [17]. Mais ces facteurs conjoncturels n’existaient-ils pas dans les Bouches-du-Rhône ?

 

En fait, en guise de « contentieux local », il faut plutôt parler de contentieux général pour le département : la classe ouvrière dans son ensemble garde l’amer souvenir des émeutes de juin 1848 et les campagnes de l’arrondissement d’Arles se sentent la proie de l’opinion légitimiste. Seul, l’arrière pays-aixois et le canton de Roquevaire semblent répondre à ces critères de « vexations locales répétées » : ce sont d’ailleurs ces communes rurales qui fournissent une bonne partie des insurgés de décembre avec le contingent marseillais, alors que les populations rurales du 3ème arrondissement sont paralysées.

 

Cette « levée » des campagnes des 1er et 2ème arrondissements reste toutefois favorisée par l’absence temporaire d’agents de l’autorité partis protéger Marseille. Dans les premiers jours, on peut espérer prendre les armes en toute impunité. Mais l’absence ponctuelle d’une incarnation locale des autorités contribue peut-être aussi à moins radicaliser les ardeurs des insurgés : hésitant à se battre entre gens du même village, on évite finalement tout débordement qui aurait pu déclencher des violences sans retour. En bref, on évite dans les Bouches-du-Rhône le virage qui aurait pu donner à l’insurrection une image de « guerre civile locale » et qui aurait été en contradiction avec un mouvement que l’on espérait régional.

 

Et alors que le coup d’Etat a déjà réussi dans les grandes villes du département, l’insurrection varoise et bas-alpine ne prend son ampleur que le 7 décembre : c’est aussi la date à laquelle partent les troupes de répression d’Aix et de Marseille, vers Digne et Draguignan. A leur approche, les espoirs insurrectionnels des campagnes des Bouches-du-Rhône s’évanouissent : l’échec est désormais estimé comme inévitable ; tout au plus, tente-t-on de rejoindre les autres départements en insurrection.

 

Si l’on tient compte en plus des nouvelles, rapidement connues dans les Bouches-du-Rhône, qui rapportent la défaite républicaine subie à Paris et Lyon, on peut vraisemblablement en conclure que le moral des démocrates du département devait déjà être sérieusement entamé. Ces nouvelles ont dû toutefois réchauffer le zèle de certains lorsque commence la « guerre de mouvement » dans les départements voisins ; on commence alors seulement à se réunir au Puy-Sainte-Réparade ou à Roquefavour ; mais c’est irrémédiablement trop tard pour tenter de donner un souffle décisif à l’insurrection provençale : les troupes sont parties réprimer les « jacqueries ».

 

Les autorités savent pourtant qu’à ce moment, une minime victoire d’une insurrection voisine pourrait contribuer à « réveiller » les républicains des Bouches-du-Rhône et menacerait le département ; c’est dans ce sens que le préfet de Saône et Loire, bloqué à Draguignan, entretient, le              6 décembre, le préfet de Suleau : « la prise de la préfecture [Draguignan] eut été le signal d’une insurrection à Toulon et Marseille [18] ».

 

Le sous-préfet d’Aix se prévaut donc de cette manière, le 7 décembre, d’une attaque des 500 insurgés qui ont envahi Pertuis : il demande au commandant de Place « de porter des forces sur les ponts de Pertuis et de Cadenet pour couvrir les communes de La Roque, de Meyrargues et autres qui sont mauvaises ». Il estime en effet que l’insurrection vauclusienne n’aurait plus que « trois heures de marche pour gagner Peyrolles, Meyrargues, etc… ». Mais la menace s’éteint lorsqu’à l’arrivée des troupes aixoises, les insurgés de Pertuis s’enfuient [19].

 

Dès lors, la seule influence des événements provençaux répertoriée sur le département est dorénavant celle de la défaite : l’écrasement conjoint de l’insurrection bas-alpine aux Mées, le 9 décembre, et de celle du Var, à Aups, le 10, consacre l’échec de l’opposition républicaine dans tout la région. Tout au plus relève-t-on le 10 décembre, la prévenance du Général Castellane, conseillée à de Suleau, estimant que « les démagogues » du Rhône remettent « toute tentative de mouvement après le vote » du plébiscite du 20 décembre [20].

 

 

L’échec de la tentative insurrectionnelle républicaine des Bouches-du-Rhône semble donc trouver son origine dans une fidélité trop « improvisée », trop hésitante à la Constitution après le coup du 2 décembre. Alors que le premier échelon de la révolte a été, partout où l’insurrection républicaine eut de l’ampleur en Provence, de se porter sur les mairies, on ne constate aucun trouble flagrant de ce type dans le département : la plupart des conseils municipaux sont favorables au coup d’Etat – la plupart de ceux qui risquaient de ne pas l’être avaient déjà été remplacés – et aucun ne se proclame en insurrection ; on ne constate aussi aucune attaque de mairies conservatrices : elles sont généralement bien assistées pour une population acquise à l’ordre.

 

Ce constat, si souvent répété, a donc empêché le mouvement de se répandre comme une traînée de poudre. Quant aux tentatives de légalisme obstiné, elles se soldent toujours par un inéluctable échec.

 

Ainsi, même si, grâce aux sociétés secrètes, les républicains s’arment dans les Bouches-du-Rhône, la conjoncture départementale ne permettait pas de contribuer à l’ampleur du mouvement : envisager d’attaquer la mairie, ne signifie pas obligatoirement désarmer l’ennemi : les « blancs » sont aussi armés par leurs sociétés, notamment dans l’arrondissement d’Arles. Les Bouches-du-Rhône sont à ce point de vue un département où les populations sont les plus ardentes pour la préservation de l’ordre.

 

Quant aux principaux centres urbains, ils sont restés aux mains de l’autorité : bien garnies de troupes, les villes d’Arles et de Tarascon reçoivent le concours de la population, alors que les villages environnants restent calmes. Aix est la ville qui fut la plus menacée ; mais une prévention efficace permit de défendre une quelconque attaque de la Cour d’Appel. Marseille enfin, grâce à un extraordinaire effectif armé composé de troupes et de brigades de gendarmerie, a réussi à éviter toute réaction en la retardant par des mesures draconiennes : la réaction républicaine n’aurait en effet pu être efficace que si elle avait eu lieu rapidement.

 

 

Ainsi, alors que le mouvement insurrectionnel provençal s’est caractérisé comme une « montée des campagnes vers les villes [21] », les Bouches-du-Rhône apparaissent comme un département trop urbanisé pour avoir pu suivre cette voie.

 

Si ses campagnes sont politisées, elles ne fournissent pourtant pas assez de militants ; le rôle trop important et trop influent de Marseille a pu déséquilibrer une tentative de coordination à l’échelle départementale. C’est le facteur d’échec qui semble revenir à chaque tentative d’analyse générale de l’événement au niveau départemental : un manque d’uniformité et de globalité du mouvement républicain.

 

En définitive, même si on a pu relever des troubles et une agitation remarquable dans les Bouches-du-Rhône, pendant les événements de décembre 1851, le fait primordial reste que le sang n’a pas coulé : et c’est à la fois une cause et une conséquence de l’échec de la tentative insurrectionnelle.

 

L’absence de violence réside en effet dans le fait que le mouvement ne fut pas assez exacerbé, pas assez révolutionnaire.

Mais cette conséquence est aussi le fruit d’un hasard, ce qui renvoie à une cause envisageable de l’apparente « inaction » des républicains : à l’image des événements de Cuers (Var) qu’a si bien décrit Maurice Agulhon dans La République au village, le sang versé, fortuitement ou volontairement, aurait sûrement contribué à radicaliser l’émeute ; la mort d’un agent de l’autorité aurait inévitablement constitué un point de non-retour pour les insurgés responsables ; la prolongation alors quasi-obligatoire de cette violence aurait peut-être enfin contribué à lancer le mouvement révolutionnaire. Mais il n’en a pas été le cas.

 

L’analyse des facteurs d’échecs et de succès de la tentative insurrectionnelle des Bouches-du-Rhône fait alors naître plusieurs autres questionnements :

 

En effet, l’échec ne peut-il pas être en partie expliqué par le rôle et l’importance – stratégique et idéologique – du département pour chaque camp – conservateur et républicain – ? On peut aussi s’interroger sur la signification de la composition des effectifs de l’insurrection.

 

Pourrait-on enfin percevoir des déterminismes de zone ou de composition qui auraient contribués à révéler des particularités propres aux Bouches-du-Rhône ?

 


[1] 14 U 19, David Millaud, de Tarascon, à Dubosc, le 10 juillet 1851.

[2] 14 U 19, Estay, de Saint-Chamas, au « rédacteur du journal », le 18 juillet 1851.

[3] 14 U 19, Ouvrière de Port-de-Bouc, à Dubosc, le 19 septembre 1851.

[4] GAY Hubert, « Résistance au coup d’Etat du 2 décembre 1851 sur les rives de

 

l’étang de Berre », Les amis du vieil Istres, Bulletin n° 21, p. 93.

 

[5] 12 U 11, Procureur de la République d’Aix au procureur général, le 16 janvier 1852.

[6] 1 M 597, Rapport de gendarmerie au préfet des Bouches-du-Rhône, le 9 mai 1850.

[7] 1 M 595, Préfet du Var au préfet des Bouches-du-Rhône, le 24 octobre 1851.

[8] 1 M 595, Effectif de la garnison de Marseille au 25 octobre 1851.

[9] VIGIER Philippe, La seconde République dans la région alpine, PUF, 1963, p. 264.

 

[10] Ibid 33, p. 265.

[11] AGULHON Maurice, 1848 ou l’apprentissage de la République (1848-1852), (Tome VIII de la Nouvelle Histoire de la France contemporaine), Paris, Seuil, 1973,  (réed. 1992), p. 194.

 

[12] Ibid 35, p. 193.

[13] 1 M 595, Général Castellane au préfet des Bouches-du-Rhône, le 4 décembre 1851.

[14] 1 M 595, Général Castellane au préfet des Bouches-du-Rhône, le 5 décembre 1851.

[15] 1 M 595, Ministre de l’Intérieur au préfet des Bouches-du-Rhône, le 5 décembre 1851.

[16] AGULHON Maurice, 1848 ou l’apprentissage de la République (1848-1852), (Tome VIII de la Nouvelle Histoire de la France contemporaine), Paris, Seuil, 1973,  (réed. 1992), p. 195.

[17] AGULHON Maurice, 1848 ou l’apprentissage de la République (1848-1852), (Tome VIII de la Nouvelle Histoire de la France contemporaine), Paris, Seuil, 1973,  (réed. 1992), p. 195.

[18] 1 M 595, Préfet de Saône et Loire au préfet des Bouches-du-Rhône, le 6 décembre 1851.

[19] 1 M 595, Sous-préfet d’Aix au préfet des Bouches-du-Rhône, le 7 décembre 1851.

[20] 1 M 595, Général Castellane au préfet des Bouches-du-Rhône, le 10 décembre 1851.

[21] AGULHON Maurice, 1848 ou l’apprentissage de la République (1848-1852), (Tome VIII de la Nouvelle Histoire de la France contemporaine), Paris, Seuil, 1973,  (réed. 1992), p. 202.