Insurgés et opposants au coup d’Etat dans les Bouches du Rhône. Chapitre 7

Insurgés et opposants au coup d’État de décembre 1851 dans les Bouches-du-Rhône

 

Hugues BREUZE 

 

3ème partie

Interprétation de l’opposition

républicaine au coup d’Etat

 

Chapitre VII : Facteurs d’échec et de succès

  

Comment peut-on interpréter le mouvement d’opposition républicain des Bouches-du-Rhône en décembre 1851 ? Quels en étaient les facteurs d’échec et de succès ? L’organisation républicaine-socialiste comme la conjoncture départementale et régionale sont riches d’enseignements pour tenter de trouver les atouts comme les failles de l’entreprise insurrectionnelle.

 

A/ Une opposition organisée ?

 

On a déjà évoqué la nature de l’organisation clandestine et secrète des républicains du département, de l’année 1849 jusqu’au coup d’Etat : les sociétés secrètes fournissent le cadre général de sociabilité et de diffusion de l’idéologie démocrate-socialiste véhiculée par le journal Le Peuple.

Mais quels étaient les atouts de ce type d’organisation ?

 

Le principal consistait en un réseau de correspondances bilatérales, des patrons de cafés « ruraux » jusqu’à la rédaction du Peuple, ce qui corrobore l’importance du journal pour l’opinion républicaine, comme de la nécessité pour celui-ci d’être relayé dans les campagnes par des agents de propagande efficaces et populaires ; le deuxième atout complétait le premier : ces correspondances favorisent du coup l’organisation d’un véritable réseau d’informations remontant jusqu’aux chefs démocrates marseillais.

 

        1§. Réseau de correspondances et d’informations

 

Les seules correspondances disponibles dans les sources sont celles qui ont été saisies dans les bureaux du Peuple au lendemain de sa suspension, le 4 décembre 1851. Cette saisie met alors au jour un véritable réseau d’union et de diffusion idéologique, même si les correspondances les plus compromettantes ont été vraisemblablement détruites avant la perquisition.

On constate pourtant l’existence d’un réseau qui s’étend dans tout le Sud-Est et même au-delà : de nombreuses lettres proviennent à la fois d’arrondissements provençaux (Toulon, Draguignan, Grasse, Brignoles, Castellane, Barcelonnette), de diverses régions (de l’Ouest, de l’Est, de l’Hérault), et des principales villes françaises et européennes (Paris, Lyon, Alger, Londres, Rome et Genève).

Ces correspondances caractérisent tous les moyens mis en oeuvre par le journal pour mettre à l’unisson toutes les mouvances et courants pro-démocratiques et auquel cas, entretenir mutuellement l’éventualité insurrectionnelle ; aucune correspondance de ce type, toutefois, n’a évidemment été conservée par Le Peuple ; mais on se souvient que Dubosc, journaliste et rédacteur en chef au moment des événements, avait été l’un des correspondants privilégiés de Gent et de Thourel dans le département. Les projets de résistance ont donc été nécessairement évoqués, de près ou de loin, à travers des lettres qui n’ont pu tomber entre les mains des autorités.

La correspondance saisie nous renseigne cependant sur les relais dont disposait le journal pour organiser, à travers une propagande active, un parti démocrate-socialiste départemental.

Qu’en a-t-il donc été dans les Bouches-du-Rhône ? Qui étaient les relais et autres agents de propagande ? Quels étaient leurs rôles et le sens de la propagande qu’ils véhiculaient ?

Les exemples fournis par les lettres saisies nous renseignent sur les formes de cette « organisation propagandiste ». Ils offrent des renseignements précieux sur les contributions, les souscriptions, ainsi que sur les multiples pétitions initiées par Le Peuple. Ses agents peuvent ainsi être considérés comme les chefs ou les organisateurs locaux d’un parti républicain et leurs correspondances fournissent autant d’instantanés du sentiment démocratique des populations locales.

 

On peut d’emblée remarquer que ce sont les principaux chefs bourgeois qui entretiennent les correspondances locales les plus soutenues avec le journal marseillais. Et c’est là qu’on peut déceler l’ardeur démocratique spontanée de certains notables : ils répondent présents lorsqu’on leur propose de relayer la propagande dans leurs campagnes.

C’est le cas par exemple, en novembre 1851, du Docteur Pomme d’Arles qui, sur la sollicitation d’un de ses amis à Charles Poumicon (directeur du Peuple), accepte de s’occuper d’un en-tête de souscription      « pour la propagation [du] journal [1]».

Ce type de relais nourrit incontestablement l’influence du journal par l’organisation locale de sa propagande. Celui-ci souhaite en outre développer le lancement de souscriptions. Ce travail est considérable car, aux dires de Dubois, correspondant à Trets et responsable d’une liste de souscription, « dans [les] campagnes les démocrates sont généralement peu riches [2] ».

Le Peuple n’a donc de cesse de tenter d’accroître le nombre de ses abonnés : sa volonté d’ »éducation du peuple » passe irrémédiablement par une toujours plus ample diffusion.

Mais les correspondances que le journal entretient lui permettent aussi d’être mis au courant de climats locaux tendus et ainsi de les divulguer : plusieurs lettres font état de l’exaspération de lecteurs républicains face aux assauts qu’ils subissent des autorités locales. Pour n’en citer qu’un extrait, voici le sentiment d’un certain Séradin de Martigues, livré au « citoyen Duteil » le 9 novembre 1851 : « Oui, citoyen, le droit de Seigneur existe ici vivant, palpable, avec son cortège de vexations irritantes, d’arbitraire révoltant [3]».

Le Peuple peut alors se targuer d’être l’initiateur d’un réseau d’information efficace, subjectif certes, mais permettant de contredire les versions trop « officielles », ou bien celles des journaux orléanistes et légitimistes, en diffusant ces instantanés dans sa « chronique locale ».

Mais la correspondance la plus riche et la plus intéressante reste celle entretenue par le journal avec les chefs « désignés » du département ; pour la plupart, ce sont des bourgeois signalés et connus des autorités pour être des chefs influents des républicains de leurs localités :

Gleise Crivelli est ainsi un fidèle abonné à ce qu’il considère comme  « un des meilleurs organes démocratiques de la partie méridionale de la France [4] ».

Un autre notable démocrate, Germain Ollivier, pharmacien à Arles, poursuivi avec Henri Rives (gérant du journal) pour un article incitant « à la haine et au mépris des citoyens les uns contre les autres », reste lui, confiant en l’inéluctable victoire de la démocratie : lorsqu’il converse avec Dubosc, le 1er novembre 1851 sur la tactique à adopter pendant le procès, il décide de se désister, de faire défaut « pour gagner du temps, afin d’arriver en 1852 ! ». Son « comportement démocratique » est d’autant plus exemplaire qu’il continue à parcourir les campagnes pour solliciter des souscriptions. Voici son sentiment sur la situation de son arrondissement : « l’esprit démocratique a fait un immense progrès dans nos populations agricoles. Tout nous fait croire à une grande majorité au cas des élections de 1852  ». Ollivier fournit enfin d’utiles renseignements au Peuple : pour développer  sa diffusion à Fontvieille, commune qui « ne reçoit pas le journal », il conseille à Dubosc d’écrire au Docteur Aubert « qui a toujours été à la tête du parti et qui a eu l’honneur d’être le maire de sa commune, jusqu’à la destitution de Mr Suleau », ainsi qu’au Docteur Boussot à Mouriès [5]. Ollivier pèse donc de toute son influence et de tous les renseignements qu’il peut apporter pour contribuer à la diffusion du journal, en sollicitant en l’occurrence la fibre démocratique de certains de ces confrères.

L’avocat de Rives – compère d’infortune d’Ollivier dans le procès déjà évoqué -, Me Bedarrides, est lui aussi actionnaire du journal et partage les mêmes opinions. Un autre notable, connaissance de Bedarrides, est lui aussi actionnaire : Mr Cabantans, professeur de droit administratif à Aix [6].

Enfin, David Millaud, ancien maire révoqué de Tarascon est, lui aussi, un correspondant assidu du journal. Il est même parfois l’auteur de certains articles.

Ce constat ne doit pourtant pas laisser croire que Le Peuple n’entretient des relations qu’avec des notables, dont la plupart étaient les principaux chefs des républicains des grandes villes du département.

En effet, de nombreux chefs « locaux » de communes rurales, s’investissent dans la propagation du journal. La plupart du temps, ce sont des patrons de cafés, comme Salori, propriétaire du « Café d’Europe » à Aix : abonné au journal « depuis plusieurs années », il s’efforce « de le rendre indispensable dans [son] établissement [7] ». Mais cela peut aussi être un cultivateur comme Eymes, « désireux de faire pénétrer dans [sa] commune [Cornillon] la parole démocratique [8] ».

En bref, la volonté d’ »éducation idéologique » du Peuple est admirablement secondée dans la pratique par de nombreux agents de propagande, chefs « rouges » réputés ou quasi-inconnus, mais souhaitant tous spontanément apporter leur contribution à l’organisation d’un véritable parti démocratique dans les Bouches-du-Rhône.

Les fruits de cette action permettent donc la constitution d’une véritable organisation de diffusion idéologique autour du Peuple. La sollicitation par le journal de multiples pétitions en faveur de l’abrogation de la loi du 31 mai 1850 est, à ce niveau là, caractéristique d’une certaine réussite de l’entreprise :

De nombreuses signatures de pétitionnaires arrivent ainsi de Salon en juin 1851 [9], des environs de Tarascon en juillet (1293 signatures) [10], de Saint-Chamas en juillet (210 signatures) [11] et de Port-de-Bouc en septembre (74 signatures pour Saint-Mître et 94 pour Fos) [12]. Reçues dans les bureaux du journal, ces pétitions sont alors transmises aux représentants républicains siégeant à l’Assemblée nationale.

       Ce dernier exemple confirme une fois de plus que Le Peuple entend se poser comme l’organe central de la démocratie départementale, son rayon d’action s’étendant même sur toute la région provençale.

Le courant républicain est ainsi secondé « localement » par de nombreux « meneurs », notables ou hommes du peuple qui n’ont de cesse de propager leur foi démocratique. Alors que les sociétés secrètes fournissent un cadre structurel et « officiel » si l’on peut dire, ces volontaires, ces « soldats de la propagande », offrent eux, la « nourriture démocratique » aux populations ; c’est le côté « officieux » de cette « éducation politique » du peuple : l’ »organisation subversive ». Les deux cadres se complètent toutefois : Le Peuple est lu dans un grand nombre de sociétés occultes des Bouches-du-Rhône.

 

Enfin, si l’on peut remarquer que ce réseau de correspondances permet la transmission d’informations, notamment sur des climats politiques locaux, on est aussi renseigné, par deux faits, de la volonté des républicains d’infiltrer les autorités :

Un rapport de gendarmerie de Marseille, daté du 9 mai 1850, atteste qu’en cas de coup de force – un mouvement est déjà pressenti à l’époque -, les affiliés des sociétés secrètes « seraient prévenus de toutes les nouvelles de Paris, par d’anciens employés de télégraphe auxquels les signaux faits seraient parfaitement connus et qui en instruiraient le parti démagogique », et ce, avant même que ces nouvelles n’aient le temps d’être communiquées au préfet [13].

L’instruction du « Complot du Midi », par les dénonciations qu’elle entraîne, permet au sous-préfet d’Arles de découvrir, en mai 1851, un fait encore plus révélateur que le précédent :

« le greffier en chef [du parquet de Tarascon] est le neveu de Mr Gleize-Crivelli (sic), il passe pour être très rouge et l’on est généralement convaincu qu’il communique aux hommes de ce parti tous les secrets que sa position lui permet de révéler [14] ».

Il est évident que les républicains tentent de se renseigner sur les manœuvres des autorités départementales. Si le neveu de Gleise Crivelli n’a sûrement pas dû conserver son poste, il n’empêche que l’inaction de certains républicains des grandes villes du département tend à prouver qu’ils sont au courant au préalable des mesures répressives initiées par la préfecture : celle-ci n’avait vraisemblablement pas pu éliminer tous les démocrates infiltrés dans les administrations.

La connaissance des décrets présidentiels par le Cercle Républicain d’Aix, dès la nuit du 2 décembre, avant même les proclamations des autorités aixoises annonçant le coup d’Etat (cf. Ch. I b/), en est d’ailleurs une autre preuve tangible : certains cercles républicains possèdent leur propre réseau d’information dont l’efficacité et la rapidité n’est plus à signaler en face d’un tel exemple.

 

En résumé, ces réseaux de correspondances et d’informations révèlent que les sociétés secrètes, épaulées par Le Peuple, disposaient de moyens utiles et nécessaires pour constituer une organisation fiable, protégée et « politiquement » importante, même si celle-ci devait demeurer clandestine. Et pour tous leurs affiliés, l’issue victorieuse de la lutte dans laquelle ils se sont engagés semblait inéluctable :

Lorsque Siffroy Bernard écrit le 19 octobre au Peuple, il fait part du dévouement du Cercle du Débris de la Concorde de Salon dont il fait partie : « vous pouvez compter sur nous pour défendre comme vous vous défendez, et notre sang versera s’il le faut pour la patrie et l’humanité [15] ».

      

Etrange paradoxe : ceux qui regrettaient la République brisée de 1848, qui se voulait pacifique et universelle, entendent la faire renaître de ses cendres, au cas échéant par la force et le sang versé.

Toujours est-il que l’entreprise insurrectionnelle, prévue pour le printemps 1852, nécessitait un préparation de longue haleine.

Qu’en est-il dans les Bouches-du-Rhône au moment du coup d’Etat ?

 

        2§. Une insurrection préparée ?

 

Se pencher sur l’organisation de l’opposition républicaine, à travers  l’action de ses sociétés secrètes, impose la question des préparatifs en vue d’une éventuelle insurrection.

Mais l’échec que cette tentative a connu en décembre 1851, dévoile-t-il des failles flagrantes dans sa préparation ?

Pour aborder ces facteurs d’échecs, malgré la réussite « relative » de l’entreprise – des hommes se sont quand même réunis en bandes armées -, il faut se pencher sur la préparation idéologique du fait insurrectionnel lui même et sur l’organisation des hommes censés le mener ou le suivre.

La réussite de la révolte nécessitait de facto la coordination de l’action des meneurs de chaque société secrète pour ne pas agir au moment opportun en ordre dispersé. Le projet insurrectionnel avait, en outre, un but « à la fois défensif et offensif ». L’impulsion indispensable, c’est Alphonse Gent, relayé dans le département par Thourel à Aix, qui s’est efforcé de l’initier : on tente ainsi de lier tous les « meneurs subalternes de la Montagne » des départements du Midi par des correspondances, pour les préparer à une action d’attaque organisée [16]. Cette mise en œuvre obtient un vif succès, même dans le département des Bouches-du-Rhône, comme le prouve le rapide succès de la diffusion des sociétés secrètes, en 1849-1850, jusqu’à leur démantèlement partiel après la découverte du « Complot du Midi ».

Avant ce premier revers, le mouvement insurrectionnel apparaissait comme envisageable. Mais cet élan ayant subit un frein lors de l’arrestation de Gent et de Thourel en 1850, la perspective insurrectionnelle s’évanouit chez quelques-uns des principaux meneurs locaux.

Par la suite, alors que l’autorité possède dorénavant un prétexte pour une répression accrue, le parti républicain des Bouches-du-Rhône, en coordination avec d’autres départements, reprogramme son action : se préparer à l’échéance de 1852. On diffère ainsi toute tentative insurrectionnelle d’ »attaque » jusqu’aux élections du printemps 1852, même si les républicains comptent toujours peser de leur « menace » pour imposer le retour du suffrage universel. Ce risque effraye d’autant plus les hommes d’ordre que la réélection de Louis-Napoléon Bonaparte est impossible car anti-constitutionnelle. 1852 apparaît alors pour les conservateurs comme un véritable saut dans l’inconnu ; les démocrates eux, envisagent la révolte dans le cas où le Prince-Président tenterait de violer la Constitution pour se faire réélire, ou si la persistance de la loi du 31 mai 1850 les empêcheraient d’être victorieux aux législatives et présidentielles de 1852.

Cette menace, faisant figure d’épouvantail que s’empresse dès lors d’agiter la propagande bonapartiste,  amplifie crescendo les tensions politiques tout au long de l’année 1851.

Mais les républicains du département, face à l’effroi des « gens d’ordre », tentent de rester irrémédiablement silencieux : le préfet du Suleau et ses agents gardent pourtant l’œil sur chaque meneur, traqué, surveillé et arrêté dès que son influence grandissante est signalée par une autorité locale et apparaît néfaste pour l’ordre.

L’ »absence de chefs », résultante de cette réaction policière outrancière, n’arrête pourtant pas la diffusion de la propagande républicaine : si Le Peuple subit les assauts des autorités administratives et judiciaires, il continue à être relayé par de nombreux correspondants et agents de propagande. Et si la propagande démocratique doit alors nécessairement prendre une forme plus souterraine et clandestine, cela n’entache en rien son succès croissant : Le Peuple est lu jusque dans les cantons les plus ruraux ; la tentative insurrectionnelle « rurale » des arrondissements d’Aix et de Marseille prouve en effet le succès relatif de la diffusion de l’idée insurrectionnelle dans les campagnes des Bouches-du-Rhône.

Ainsi, pour Philippe Vigier, « l’année 1851 – surtout si on la compare à 1850 – apparaît comme une période de recueillement et d’action occulte [17] ». Après la dissolution de leurs principaux cercles, les républicains multiplient réunions et conciliabules clandestins, si bien qu’un mouvement est pressenti par l’autorité en mai et en novembre 1851 (cf. ch. III a/ & b/). Mais il ne s’agit en fait que d’agitations isolées sans concertation générale au niveau régional ou même départemental.

Néanmoins, les vexations croissantes subies par les démocrates des Bouches-du-Rhône (interdiction d’ostension politique vestimentaire, agents de l’autorité choisis parmi le parti légitimiste, fermetures de lieux de réunions, interdiction de banquets, de délégation…) contribuent à envenimer le climat politique. Jusqu’à contraindre les républicains à penser que la violence reste la seule issue possible ? On pourrait être tenté de le croire au vu des chants séditieux et de l’idolâtrie révolutionnaire qui refleurissent dans certains cercles et cafés républicains ; en apparence, peut-être dans une moindre mesure que dans d’autres département, la « peur de l’autorité se mue peu à peu en véritable haine [18] » dans les Bouches-du-Rhône.

Enfin, la résistance opposée par la Provence face au coup d’Etat a été interprété a posteriori de deux manières différentes : pour le parti de l’ordre, elle consistait en une véritable « Jacquerie », violente, barbare et révolutionnaire.  Pour les républicains en revanche,  c’est le côté « légaliste »

qui ressort de l’événement ; on proteste contre la Constitution bafouée : « c’est un acte essentiellement politique qui a rassemblé ouvriers, paysans et bourgeois, spontanément sans que les sociétés secrètes (…) aient joué un rôle important dans la naissance et l’organisation de la résistance [19] ».

La question de l’efficacité de l’organisation et de la préparation insurrectionnelle se pose alors. Si dans les Bouches-du-Rhône, on a pu remarquer l’absence de coordination départementale des sociétés secrètes, qui font réunir leurs affiliés à la fois à Auriol, au Puy-Sainte-Réparade et à Roquefavour, l’aspect organisationnel se remarque toutefois dans la limite d’une échelle locale. On peut ainsi admettre que malgré ces limites quant à la généralisation du mouvement au département, les sociétés secrètes ont joué un rôle primordial dans la tentative insurrectionnelle des Bouches-du-Rhône .

Néanmoins, on constate un certain désenchantement de certains affiliés, même si leur canton paraît être prêt à se lever : pour peu qu’un de leur chef soit en fuite ou déjà en prison, leurs espérances en la réussite du mouvement se réduisent vite à néant.

La non-simultanéité des mots d’ordres, comme des contre-ordres de marche transmis aux différentes sections républicaines, achèvent de révéler une organisation réelle, mais mal rodée et mal coordonnée : lorsque certaines bandes rebroussent chemin – comme celle d’Aix apprenant le départ de troupes vers les Basses-Alpes -, et que le contre-ordre est censé être connu de tous, certains l’ignorent et poursuivent leur marche jusqu’au point de ralliement – celles qui arrivent au Puy-Sainte-Réparade ne peuvent que constater la maigreur des effectifs de l’insurrection -. Ce manque de simultanéité des informations et des ordres désorganise le mouvement et consacre son échec.

Pour Philippe Vigier, « ce rôle décisif joué par les sociétés secrètes explique que le mouvement insurrectionnel, bien organisé à la base, ait été si mal coordonné au sommet  ». Les Bouches-du-Rhône n’échappent pas à ce postulat : s’il y a eu tentative insurrectionnelle, c’est que toutes les sociétés secrètes du département, petites ou grandes, l’avait envisagée ; et si cette tentative s’est soldée par un échec, c’est que les décisions n’ont pas été prises dans le cadre départemental, voire même dans le cadre d’un arrondissement. Ce cadre décisionnel restreint est une conséquence de la    « provincialisation du parti montagnard et de ses sociétés, ainsi que l’échec partiel des tentatives d’unification de Gent et de ses amis  » [20]. Cette union ne s’est effectivement pas maintenue dans les Bouches-du-Rhône : l’attitude hésitante des meneurs républicains durant les événements comme la multiplication d’ordres de marche contradictoires prouvent l’incapacité de l’opposition républicaine à coordonner l’action insurrectionnelle à l’échelle départementale.

Cet échec cache en fait deux conceptions « organisationnelles » distinctes, deux niveaux de commandement et d’influence qui, au lieu d’être censés se compléter, vont révéler les dysfonctionnements relationnels des sociétés secrètes du département.

D’une part, à la tête de la hiérarchie de l’opposition républicaine, se trouve un état-major « instable » où perdurent tensions entre conceptions différentes du mouvement ; pour la plupart, les meneurs sont des bourgeois et des notables des principales villes des Bouches-du-Rhône qui restent soumis constamment aux surveillances et aux arrestations des autorités. Ils constituent la frange républicaine oeuvrant dans le sens d’une éventualité insurrectionnelle organisée et légaliste.

D’autre part, on retrouve les chefs locaux, meneurs « ruraux » moins connus de l’autorité, mais beaucoup plus influents localement malgré le cercle restreint qu’ils patronnent. On retrouve souvent à la tête de ces cercles des patrons de cafés, de cabarets…, fournissant ainsi le principal lieu de réunion des républicains de telle ou telle commune. Et lorsqu’on retrouve des bourgeois et des notables à la tête de ces réunions, ceux-ci n’osent se compromettre pendant les événements de décembre au vu de leurs positions sociales dans leur commune. Dans ces sociétés secrètes rurales, on privilégie alors la conception d’une insurrection violente, plus improvisée et plus spontanée, à condition d’être suivi dans les communes voisines ; dès lors, lorsqu’on se retrouve face à une difficulté de coordination – même à une petite échelle – des différentes sociétés d’un canton, il est déjà trop tard…

Ainsi, malgré les correspondances existantes entre membres de comités centraux et meneurs locaux, on constate des failles dans l’union des républicains, malgré la nécessité de coordonner leurs actions pour la pérennité du mouvement : on peut en effet remarquer de trop fréquentes subordinations locales au sein de certains cercles. On peut même aller jusqu’à parler de « clientélisme » à l’égard d’un meneur : on l’a déjà observé, à Tarascon par exemple, où le café Daureille était « composé de gens dévoués » à Gleise Crivelli (cf. ch. I a/). Preuve que différents « clans » républicains existent à Tarascon, David Millaud – autre meneur tarasconnais -, en écrivant en septembre 1851 à Dubosc, déplore l’entourage de Crivelli : « M. Gleyse (…) a toujours le malheur d’être mal entouré, et dont [sa] bonne foi est trop souvent exploitée par le premier venu [21] ».

Mais ce genre de dissensions entre les principaux chefs républicains du département pouvait être constaté dès l’année 1850, alors que sous l’impulsion d’Alphonse Gent, la Montagne devait coordonner l’action de toutes les sociétés secrètes de la région :

En juillet 1850, l’autorité préfectorale grâce à ses rapports de police secrète, remarque « une recrudescence d’activité dans le parti montagnard » et qu’une insurrection est envisagée « dans les premiers jours du mois d’août ». A la tête de l’organisation à Marseille se trouve un certain Jean Louis, « régleur de profession ». Ce dernier serait d’ailleurs en « rapport direct avec les montagnards de Paris », et agirait en coordination avec « 14 départements du Midi ». « Jouvène et autres » sont aussi dénoncés comme servant d’auxiliaires à Jean Louis pour les Bouches-du-Rhône. Ce dernier, en continuité avec la politique d’union que Gent prônait, envoie d’ailleurs en juillet deux délégués à Hyères et à Draguignan pour     « proposer aux Carbonari et aux autres membres de la Solidarité Républicaine de faire fusion avec les montagnard ». Jusque là, on ne remarque rien qui soit en contradiction avec les prérogatives « coordinationnelles » de Gent.

Le plan insurrectionnel combiné des départements du Midi prévoyait la formation de centuries prêtes à agir début août, lorsque l’ordre devait venir du Comité Central de Paris ; le 4 août, une réunion a lieu à Marseille présidée par Jean Louis et Gleise Crivelli. Ce dernier doit d’ailleurs bientôt se rendre à Lyon pour rendre compte des forces républicaines disponibles dans les Bouches-du-Rhône. Mais Jean-Louis décide que Gleise Crivelli, trop connu des autorités et dont le départ pouvait éveiller des soupçons, de le remplacer par quelqu’un d’autre.

Au-delà du fait que la réputation républicaine d’un notable – en l’occurrence  Gleise Crivelli – le compromet aux yeux de l’autorité au moindre « mouvement politique », la réunion du 4 août fait aussi ressurgir l’existence de dissensions au sein de l’organisation républicaine des Bouches-du-Rhône : « De la discussion entre les comités montagnards et ceux de la Solidarité Républicaine, Jean-Louis aurait même été accusé de trahison ». Un cordonnier, Baux, membre de la Solidarité Républicaine, va même dans le Var et dans le Vaucluse « pour insinuer aux chefs des comités qu’ils étaient trahis par Jean Louis ». Ce dernier, « informé du départ de Baux et de son dessein aurait aussitôt changé les signes de reconnaissance et les mots d’ordre, et se serait empressé de les transmettre par la poste aux divers chefs des comités du département dont il s’agit afin de neutraliser l’action de Baux » [22].

Enfin, en décembre 1850, le préfet de Suleau, ayant appris « qu’une espèce de congrès doit se tenir à Arles d’ici la fin de ce mois », prévient le sous-préfet Emile Paul : cette réunion est censée réunir « tous les chefs de La Montagne des quatorze départements dits du Midi. Jean Louis, régleur, chef des montagnards à Marseille, doit y assister ». Mais c’est surtout l’objectif de cette réunion qui révèle l’état d’esprit des chefs provençaux de la Montagne face à l’arrestation récente – en octobre – de Gent :

« Le but de cette réunion est de s’entendre au sujet de la division qui existe au sein de La Montagne et pour en écarter tous les membres qui sont en état de suspicion » [23].

Ces deux exemples sont donc riches d’enseignements quant aux failles de l’organisation d’une insurrection dans le Midi et en particulier dans le département :

Les Bouches-du-Rhône sont, comme les autres départements de la région, pleinement liées à l’initiative de Gent de coordonner l’action des comités départementaux dans l’éventualité d’une révolte dont le mot d’ordre doit partir de Paris. Cependant, on constate dans le département, avant même l’arrestation de Gent, des divergences entre les différents courants que la Montagne tâchait de réunir sous son égide.

Une fois l’arrestation de Gent opérée le 24 octobre 1850, c’est un véritable climat de suspicion qui s’installe au sein de l’union républicaine : la découverte du complot signifie son infiltration par l’autorité. Dès lors, l’union, déjà minée par ses dissensions internes, se disloque ; l’instruction du « Complot du Midi » et les découvertes qu’elle entraîne achèvent sa désorganisation. Le réseau des sociétés secrètes retourne alors presque au niveau qu’elles connaissaient avant l’action de Gent : on n’observe plus de projet d’action simultanée au niveau régional, ni même départemental ; dans les Bouches-du-Rhône, on ne se tient plus uniquement qu’à une influence efficace localement…

L’éventualité insurrectionnelle ne disparaît pourtant point : on attend toujours le mot d’ordre de Paris dans les campagnes, censé être transmis par Marseille et les sous-préfectures, sans trop se soucier de l’efficacité et de la simultanéité du mouvement au sein de chaque section. C’est ce qui consacre alors encore un peu plus l’échec annoncé du mouvement : on l’a déjà remarqué, la levée d’armes dans les campagnes des Bouches-du-Rhône est tributaire de la réaction des villes du département, notamment des sous-préfectures, elles-mêmes tributaires de la réaction de Marseille. Or, ce schéma est en contradiction avec le facteur qui a contribué à la réussite « relative » du mouvement insurrectionnel provençal : l’action fut lancée spontanément dans des villages où on attaque les mairies ; forts de cette victoire, les insurgés de différents cantons ruraux se regroupent pour tenter l’attaque des principales villes de leur département – Forcalquier dans les Basses-Alpes par exemple -, pour ensuite tenter l’assaut de la préfecture      – Avignon, Draguignan ou Digne, qui tombe aux mains des insurgés -.

Pour les Bouches-du-Rhône, l’échec rapide de mouvement dans les principaux centres urbains, bien protégés par l’autorité, scelle le sort de la tentative insurrectionnelle : dans les campagnes, on n’ose alors plus attaquer les mairies souvent défendues par des volontaires acquis à l’ordre ; l’échec semble inévitable.

Malgré tout, on tente une dernière fois de prendre la mesure du mouvement : on se réunit au Puy-Sainte-Réparade, à Roquefavour et dans le canton de Roquevaire, la proximité de départements voisins en insurrection permettant de disposer d’une possible porte de sortie. C’est toutefois trop tard car les révoltes du Var et des Basses-Alpes sont presque aussitôt écrasées.

En outre, ces rassemblements improvisés n’ont même pas le succès escompté : on se retrouve à peine près de 400 au Puy-Sainte-Réparade ; quant au canton de Roquevaire, on observe des divergences d’objectifs : l’ambiguïté du mouvement s’illustre parfaitement dans la grève des ouvriers mineurs du canton, mettant leurs propres revendications sociales en marge du mouvement insurrectionnel ; la plupart abandonne alors la lutte devant les risques encourus.

 

Si le projet insurrectionnel a vu un commencement d’organisation dans les Bouches-du-Rhône, notamment, au cours de l’année 1850, sous l’impulsion d’Alphonse Gent qui souhaitait l’union des républicains du Midi autour de la Montagne, les dissensions entre les multiples factions et le clientélisme de certains cercles à l’égard d’un chef particulier, ne permettent pas, lorsque éclate le coup d’Etat, de coordonner efficacement l’action révolutionnaire. Partagée entre chefs bourgeois « urbains », partisans d’une lutte légaliste, et chefs locaux « ruraux », plus partisans d’une révolte violente, la tentative insurrectionnelle des Bouches-du-Rhône, hésitante et désordonnée, s’éteint devant la victoire de l’autorité dans les principales villes du département. La désunion des républicains, comme ses conséquences, se révèlent donc avec et par les événements de décembre.

L’échec n’était pourtant pas inéluctablement annoncé : l’éventualité insurrectionnelle était évoquée dans chaque société secrète qui tâchait de s’y préparer, et la politisation croissante tout au long de la IIe République des villes comme des campagnes des Bouches-du-Rhône résonnait comme autant de facteurs de succès. Mais la bonne organisation au niveau local traduit ce qui manquait au mouvement : une organisation départementale voire régionale.

C’est devant ce constat d’échec qu’Hubert Gay conclut dans ce sens : « tout va échouer en l’absence de véritables « chefs » [24] ».

Pour espérer coordonner le mouvement dans les Bouches-du-Rhône et ainsi obtenir une action unie, rapide et efficace, les républicains devaient indubitablement compter sur la personne d’un leader influent et charismatique, à l’image d’un Gent, d’un Langomazino ou encore d’un Ailhaud. Ce ne fut malheureusement pas le cas.

On ne peut cependant en rester là pour envisager les raisons de l’échec du mouvement. Peut-on remarquer d’autres facteurs qui auraient pu être défavorables au mouvement ? Peut-on chiffrer le nombre d’hommes que la tentative insurrectionnelle pouvait, ou a tenté de présenter face aux autorités ?

Enfin, le contexte départemental et régional, était-il favorable au moment des faits à une levée d’armes des populations des Bouches-du-Rhône ?

 

                               


[1] 14 U 19, Docteur Pomme, d’Arles, à Pierre Dubosc, le 1er novembre 1851.

[2] 14 U 19, Dubois, de Trets, à Poumicon, le 2 novembre 1851.

[3] 14 U 19, Séradin, de Martigues, à Duteil, le 9 novembre 1851.

[4] 14 U 19, Gleise Crivelli, de Tarascon, aux « citoyens » du Peuple, le 11 novembre 1851.

[5] 14 U 19, Germain Ollivier, d’Arles, à Pierre Dubosc, le 1er novembre 1851.

[6] 14 U 19, Bedarrides, d’Aix, à Dubosc, le 27 janvier 1850.

[7] 14 U 19, Antoine Salori, d’Aix, à Poumicon, le 10 mai 1851.

[8] 14 U 19, Eymes, de Cornillon, à Poumicon, le 22 octobre 1851.

[9] 14 U 19, Bernard, de Salon, à « Poumicon et Cie », le 19 octobre 1851.

[10] 14 U 19, David Millaud, de Tarascon, à Dubosc, le 10 juillet 1851.

[11] 14 U 19, Estay, de Saint-Chamas, au « rédacteur du journal », le 18 juillet 1851.

[12] 14 U 19, Ouvrière de Port-de-Bouc, à Dubosc, le 19 septembre 1851.

[13] 1 M 594, Rapport de gendarmerie de Marseille au préfet des Bouches-du-Rhône, le 9 mai 1850.

[14] 1 M 594, Sous-préfet d’Arles au préfet des Bouches-du-Rhône, le 31 mai 1851.

[15] 14 U 19, Siffroy Bernard, de Salon, à « Poumicon et Cie », le 19 octobre 1851.

[16] VIGIER Philippe, La seconde République dans la région alpine, PUF, 1963, p. 292.

 

[17] VIGIER Philippe, La seconde République dans la région alpine, PUF, 1963, p. 296.

[18] Ibid 17, p. 298.

[19] VIGIER Philippe, La seconde République dans la région alpine, PUF, 1963, p. 319.

[20] Ibid 19, p. 325.

[21] 14 U 19, David Millaud, de Tarascon, à Dubosc, le 28 septembre 1851.

[22] 1 M 594, Préfet des Bouches-du-Rhône au préfet du Rhône, le 13 janvier 1851.

[23] 1 M 594, Préfet des Bouches-du-Rhône au sous-préfet d’Arles, le 19 décembre 1850.

[24] GAY Hubert,  « Il y a 150 ans, Vitrolles et Marignane défendaient la République », Provence 1851, une insurrection de la République, (Actes des journées d’études de 1997 à Château-Arnoux et de 1998 à Toulon), Gap, 2000, p. 216.