Insurgés et opposants au coup d’Etat dans les Bouches du Rhône. Chapitre 5

Insurgés et opposants au coup d’État de décembre 1851 dans les Bouches-du-Rhône

 

Hugues BREUZE 

 

2ème partie

Situation politique et sociale du département (1848-1852)

 

Chapitre V : L’opposition démocrate-socialiste

 

B/ La presse démocratique : Le Peuple en 1851

 

Tenter de cerner l’idéologie prônée par le principal organe de presse démocratique marseillais, distribué dans de nombreux départements du Midi, demeure primordial pour appréhender son influence sur les mentalités des populations et ses conséquences.

Cette influence est d’ailleurs unanimement reconnue tout au long de l’existence du journal, par les autorités de nombreuses communes, comme en témoigne le percepteur de Trets, le 14 décembre 1851, en s’adressant à son supérieur hiérarchique.

« Il est surtout une mesure qui a produit un excellent effet, c’est la suppression de la presse rouge qui infestait nos campagnes et contribuait puissamment à mettre dans l’esprit des paysans les plus funestes doctrines [1] ».

 

La prépondérance des journaux républicains concernant leur rôle politique éminent qu’ils exercent sur les mentalités est claire : ils constituent le principal moyen d’endoctrinement à la cause républicaine et n’ont de cesse de prêcher les valeurs quarante-huitardes, teintées de socialisme. Chef de file de la presse démocratique départementale, Le Peuple se livre à un véritable combat idéologique avec les autres journaux de Marseille : Le Sémaphore et Le Courrier de Marseille, orléanistes, et La Gazette du Midi, légitimiste.

Les prises de position du Peuple, radicalement démocrate-socialistes, le contraignent, de fait, à être la cible privilégiée du préfet de Suleau dans sa volonté d’appliquer ardemment les lois restrictives sur la presse.

En outre, la découverte, lors du démantèlement du « complot du Midi » en 1850, de correspondances avec Gent et Thourel, ne fait que renforcer la méfiance du préfet à l’égard d’un journal, qui en plus, continue de collaborer avec ceux qui sont alors connus comme les chefs « rouges » du département tels que David Millaud ou encore Gleise Crivelli. On sait aussi que lors des troubles de décembre, Pierre Dubosc, rédacteur en chef du journal, poursuivi, prend la fuite et qu’un de ses journalistes, Duteil, prend le commandement des insurgés du Var.

Tous ces faits contribuent largement à l’idée que Le Peuple a donc joué un rôle non négligeable dans le mouvement de politisation du département, et qu’il a par conséquent pu être, d’une certaine manière, l’instigateur, de près ou de loin, de la tentative d’insurrection républicaine des populations des Bouches-du-Rhône.

 

Mais Le Peuple était tout d’abord la survivance du journal La Voix du Peuple, qui dès son origine, était l’organe « officiel » de la Montagne. Dès 1849, l’influence de La Voix du Peuple était considérable selon l’Encyclopédie des Bouches-du-Rhône :

« la zone d’action de La Voix du Peuple dépassa bientôt les limites du département ; elle devint l’organe d’une vaste association qu’A. Gent  avait réussi à former sous le nom de « la Jeune Montagne » et qui groupa les démocrates de 15 départements de la région [2] ».

La mort du directeur du journal, Lapommeraye, en septembre 1849, fut d’ailleurs, lors de ses funérailles, l’une des dernières manifestations démocratiques qui eut lieu à Marseille. Alphone Esquiros repris pendant quelques mois la rédaction du journal, avant de se consacrer à la députation. Il eut, entre temps, l’occasion de définir sa vision du socialisme grâce au journal :

« 1° Droit au travail et organisation de ce droit par le crédit ;

« 2° Transformation de l’impôt proportionnel en impôt progressif sur le capital, avec assurance mutuelle de tous les citoyens sous la raison sociale de l’Etat [3] ».

Poursuivi à maintes reprises pour infraction aux lois sur la presse, La Voix du Peuple s’arrête, écrasé d’amendes.

Le Peuple le remplace à partir du 19 mai 1850, sous la direction d’Edouard Hervé, mais demeure « très agressif contre la politique du Prince-Président, en dépit des efforts déployés par le préfet de Suleau pour entraver son action   [4] ».

Edouard Hervé sera remplacé au cours de l’année 1851 par un de ses rédacteurs, Pierre Dubosc, de plus en plus influent au sein du journal. On ignore les raisons de ce remplacement même s’il semblerait que des différences d’opinions en soient à l’origine. Toujours est-il que Le Peuple ne fait qu’accroître, au cours de ses deux années d’existence, son aura sur tous les démocrates du département et de la région.

 

Cette influence éminente fait alors naître de multiples questions : Quelle était concrètement l’idéologie prônée par le Peuple ? Quelle fut sa ligne de conduite politique face aux assauts de la réaction ? Enfin, le journal, dans le climat politique et social tendu du département et face à la conjoncture nationale, envisageait-il une insurrection républicaine ?

Toutes ces interrogations méritent un éclaircissement, aussi partiel soit-il, pour tenter d’approcher au mieux la véritable influence du Peuple sur les populations des Bouches-du-Rhône.

 

       1§. L’idéologie démocrate-socialiste selon Le Peuple : survivance de l’esprit quarante-huitard ?

 

Dans son numéro du 1er janvier 1851, le journal, sous la plume d’Edouard Hervé, revient sur les enseignements à tirer de l’année écoulée et sur la succession difficile de La Voix du Peuple ; pas assez radicale aux yeux de certains, le rédacteur en chef du Peuple explique l’attitude du journal face aux événements de 1850 :

« (…) la multiplicité des renseignements que nous pourrions tirer de cette année désastreuse, dépasserait la somme des profits que nous avons l’espérance d’atteindre. Si le peuple a bien utilisé de si terribles leçons, ne regrettons rien. S’il est aveugle sur leur résultat, ne regrettons rien encore, car rien ne remplace la raison populaire : vouloir cueillir le fruit avant qu’il soit mûr est aussi coupable qu’imprudent.

« Pour nous, rédacteurs du Peuple, qui avons accepté la succession d’une feuille tombée sous les coups de la réaction, nous avons compris toutes les difficultés dressées sous nos pas, nous avons choisi avec dévouement l’ingrate tâche de dire la vérité, toute la vérité au parti dont nous partagions les principes et les espérances. (…) Nous avons choisi parmi les sacrifices, le plus pénible peut-être, celui de paraître calme et pacifique devant les plus irritantes provocations, prudent et glacé quant le sang faisait bondir notre coeur sous de terribles ressentiments [5] ».

Radicalisme cohabitant avec calme et raisonnement semble alors prévaloir au sein d’un journal qui place la légitimité du peuple par dessus-tout dans son numéro du 8 janvier 1851 :

« Républicains socialistes de l’avant-veille, la Révolution de Février ne nous a point surpris, nos convictions étaient faites et sur les hommes et sur les choses.

« (…) Liberté, responsabilité et travail forment donc les bases de notre code moral. – Nous nous sommes appliqués à démontrer leur puissance et leurs bienfaits.

« (…) Abandonnant la Présidence jugée par tous les bons esprits comme un embarras et un danger de plus s’ajoutant à toutes nos complications politiques, nous nous sommes appliqués à faire ressortir tous les périls de la délégation en principe, nous avons démontré que l’abdication du droit législatif à des représentants, fussent-ils sortis du suffrage universel, entraînait l’abdication de la souveraineté populaire. La loi du 31 mai en est une preuve irrécusable : réglementation des droits, confiscation sont synonymes.

« (…) Nous avons préparé ainsi, par la liberté et la souveraineté réelle du peuple, le terrain neutre sur lequel pourront se rencontrer tous les systèmes socialistes (…) [6]».

Si la légitimité du peuple doit selon le journal, rentrer dans son plein droit, il entend aussi faire prendre conscience des responsabilités de ce dernier, notamment en assumant son choix lors des élections présidentielles du 10 décembre 1848 ; Le Peuple souhaite ainsi éduquer « politiquement » ses lecteurs :

« Il est donc évident que le mal est venu du peuple, et que sa confiance, mal placée hier, peut l’être encore demain ; il s’agit donc de sauvegarder ses intérêts des dangers de telles erreurs.

« (…) Toutes ces leçons ont muri la raison publique, le peuple comprend aujourd’hui que la loi, pour exprimer ses besoins, respecter ses volontés, doit être faite pour et consentie par lui et que toute procuration politique donnée à des hommes d’Etat n’est qu’un fatal sacrifice de ses droits et de ses intérêts à l’esprit de parti [7] ».

C’est donc dans la lignée de la pensée quarante-huitarde que le journal prône ainsi la souveraineté complète du peuple qui, une fois son apprentissage politique mûr, souhaitera nécessairement l’instauration d’une « vraie » République, démocratique et sociale :

« Vous aurez beau décréter la République, n’espérez rien d’elle si le despotisme social se maintient et se perpétue sous l’étiquette mensongère d’un mot.

« (…) La Liberté doit s’asseoir au foyer du citoyen, elle doit protéger la liberté de son travail avant celle de son vote ; la liberté doit circuler dans les veines du corps social pour chasser le poison du privilège ; jusqu’à ce jour, la République ne sera que le mensonge d’un frontispice [8] ».

Ouvrant une liste de souscription dans les bureaux du journal pour venir en aide aux proscrits de Londres [9], Le Peuple souhaite prolonger la politique de ceux qui ont permis l’avènement de la République de 1848 :

« Ce qu’il faut donc chercher, c’est l’initiative populaire, c’est l’administration du peuple par lui-même, l’instruction du peuple par lui-même, le gouvernement de tous par tous, l’ordre dans la liberté.

« (…) Ce que nous voulons, c’est tout simplement l’application de la souveraineté populaire, le fonctionnement régulier et normal de la volonté universelle ».

Cette volonté si quarante-huitarde de mettre l’homme au centre des préoccupations sociales s’est cependant retrouvée confrontée à la réalité : on a vu le retour en masse du conservatisme politique à partir des révoltes ouvrières de juin 1848, après seulement quatre mois de « vraie » République – selon l’expression de Pierre Dubosc -. La concorde sociale et universelle nécessitait évidemment un travail de longue haleine ; Edouard Hervé en a pleinement conscience :

« (…) à cette transformation si radicale de l’autorité politique et morale de la société, il faut des transitions ». [10]

Toutefois, l’issue de la lutte républicaine semble inéluctable si l’on suit les prérogatives du rédacteur en chef du Peuple :

« Patience et Courage sont les qualités de la force ; l’heure du droit a sonné, sa revendication prendra demain l’irrésistible puissance d’une volonté populaire calme et irrévocable. – Espérons et travaillons à nous instruire, c’est le premier pas vers l’affranchissement [11] ».

 

Ainsi, au fur et à mesure que s’écoule l’année 1851, le mythe de la victoire républicaine aux élections législatives et présidentielles de mai 1852 prend de plus en plus d’ampleur ; si la Constitution reste inviolée, l’issue ne fait plus de doute pour les républicains : Bonaparte sera obligé d’abandonner la présidence, et une fois la victoire des urnes acquise, on pourra se permettre de modifier la Constitution pour abroger ce « simulacre » de République que le pays connaît depuis 1849. Alphonse Esquiros, représentant du peuple, s’en fait le porte-parole dans les colonnes du journal, le 22 novembre 1851, une dizaine de jours avant le coup d’Etat :

« Nous savons par ses actes ce que nous avons à attendre de M. Louis Bonaparte. De notre côté, nous n’avons rien à offrir à l’élu du 10 décembre que la loi, c’est-à-dire son expulsion du pouvoir en 1852.

« (…) Nous faisons en ce moment-ci notre éducation politique. Nous apprenons à réviser plus tard la Constitution de 1848 [12] ».

Dans le même numéro, c’est Camille Duteil qui livre une véritable profession de foi ; la victoire républicaine sera celle du cœur :

« Le socialisme peut seul relier les membres épars de notre société déchirée par l’égoïsme, et voilà pourquoi les hommes du cœur l’acceptent comme une religion [13] ».

Seulement, cette croyance si quarante-huitarde en la victoire inéluctable du progrès social et humain, cet optimisme politique invariable quant aux destinées du pays, semblent masquer aux yeux des républicains la perspective d’un coup d’Etat ; même si elle est dans l’air, elle semble n’être qu’une menace sans fondement. C’est en tout cas l’intime conviction de Pierre Dubosc, devenu entre-temps rédacteur en chef du journal, et qui reste persuadé, le 30 novembre 1851, que la rumeur du coup d’Etat n’est qu’une chimère :

« La majorité royaliste fait semblant d’avoir peur d’un 18 brumaire, et il n’y aura pas de 18 brumaire, parce que personne à l’Elysée n’est de taille à entreprendre une œuvre devant laquelle le vainqueur de Lodi et d’Arcole lui-même a tremblé !

« (…) on ne songe guères (sic) au peuple qui s’inquiète fort peu, lui, (…) attendu qu’il sait parfaitement que dans cent soixante-trois jours d’ici, il aura signifié à M. Bonaparte d’avoir à faire valoir ses droits à la retraite, et à la majorité royaliste de laisser la République vaquer à ses affaires ! [14] ».

Le poids du « mythe de 1852 » ne doit néanmoins pas laisser croire que les journalistes du Peuple n’avaient prévu aucune éventualité d’un coup de force présidentiel : au contraire, ils estiment unanimement que le peuple serait prêt à prendre les armes pour défendre « sa République » ou du moins, la base d’une future « vraie République », en cas de coup de force . Il s’agit plus en fait de l’intime espoir de voir l’avènement de cette « République Rouge » consentie et voulue par le peuple, sans révolution sanglante qui mettrait en péril l’équilibre social qu’on souhaite réaliser en elle.

Le Peuple se fait ainsi le continuateur des idéaux de la Révolution de Février 1848 : concorde sociale, droit au travail et légitimité du peuple sont toujours les principaux axes de cette idéologie.

 

Mais au-delà de cet aspect purement idéologique, de cette volonté de faire rentrer dans les masses les théories démocrates-socialistes, le journal s’est aussi attaché à prendre des choix politiques précis et oeuvrait à la création d’un véritable parti régional dont il entendait être un des chefs de file.

      

       2§. Abstention et union des républicains

 

Le Peuple a dû à plusieurs reprises adopter une véritable tactique politique pour espérer ne pas hypothéquer les chances de victoire républicaine en 1852. Deux sujets ont d’ailleurs divisé l’opinion démocrate-socialiste : la question de l’abstention et celle de l’union entre républicains. Or, pour que le mot d’ordre abstentionniste soit unanimement suivi, il faut nécessairement l’union des différents courants.

Quelle peut alors être la position générale des républicains face à des élections amputées d’une grande partie de l’électorat par la loi du 31 mai 1850 ? Voici la position d’Edouard Hervé, le 4 janvier 1851 :

« Soulever la question de la non abstention c’est diviser le parti, par conséquent ajourner son triomphe, nous en sommes convaincus.

« (…) suivre nos ennemis sur le terrain douteux où ils s’agitent est une faute de foi, de logique ensuite.

«  (…) Admettre l’inégalité devant la lois sous prétexte de ramener la loi à sa sincère interprétation, c’est tout simplement substituer une question de parti à une question de justice et de vérité.

« (…) L’unité que le parti attendait en 1852 est compromise (…) [15] ».

 

On préfère ainsi suivre une ligne de conduite précise : voter à des élections partielles sans pouvoir obtenir une quelconque majorité s’apparente à la corruption des idéaux d’universalité quarante-huitards ; ce serait reconnaître la loi du 30 mai 1850.

En revanche, voter en 1852 reste une entorse aux convictions tout à fait honorable : on pourra alors rétablir le suffrage universel si on ne l’a pas encore obtenu par la menace des armes. Mais en attendant, le journal continue de prôner l’abstention :

« (…) L’abstention est-elle un devoir lorsque nous sommes sûrs de la défaite ? Cesse-t-elle d’être un devoir lorsque nous sommes sûrs du triomphe ? (…).

« Nous reconnaissons avec bon nombre de nos amis qui ne sont pas de notre sentiment, dans la circonstance, que les élections de commune, d’arrondissement et de département ont une grande importance, que, même avec le suffrage restreint, nous l’emporterions sur nos adversaires dans beaucoup de localités et qu’il est douloureux de ne pas vaincre, quand pour cela il ne s’agit que d’en prendre la peine. (…) Supposons qu’il y ait des chances de succès, devrait-on s’abstenir oui ou non ? La conscience dit oui, la tactique dit non. Or nous croyons qu’il vaut mieux obéir à la conscience qu’à la tactique.

« Les succès de détail des royalistes nous préoccupent peu. Sans le vouloir, ils ont rendu plus de services aux idées républicaines que la République elle-même. Où pousse un épi de blé pousse un homme, où paraît une injustice paraît un républicain. Sachons faire notre devoir, rien que notre devoir comme hommes de principe et de foi, soyons sévères envers nous-mêmes, considérons comme indigne quiconque le pouvant, ne se vouera pas à l’enseignement démocratique, dût-il pendant les dix-sept mois que nous avons à parcourir [l’article date du 8 janvier 1851, dix-sept mois avant la « Victoire de 1852 »], se ruiner le corps et l’âme ; payons d’exemple, recommandons nous à l’estime publique par nos actes de toutes les heures ; soyons tenaces dans le bien comme d’autres le sont dans le mal. Ayons, une bonne foi pour toutes, la ferme volonté d’amender le vieux monde aux idées nouvelles par la persuasion, par le raisonnement, par la puissance de la vérité. Tout est là : cela vaut mieux que de ruser [16] ».

L’union des républicains est donc clairement sollicitée ; la chose n’est pourtant pas aisée ; le journal s’en fait alors le porte-parole :

« Le Peuple rend justice au dévouement, aux intentions généreuses des républicains-socialistes, mais il craint que leurs divisions n’ensanglantent le pouvoir, ne soumettent le pays à de terribles épreuves et ne le précipitent dans l’intolérance. S’il pouvait être convaincu de leur union sur un terrain commun, sa puissante volonté pèserait dans la balance et la réaction aurait vu son dernier jour ».

« Nos amis de Paris viennent de nous donner un exemple de discipline et d’union : l’opposition tout entière, laissant sommeiller les appréciations politiques qui la divisent, vient de nommer une commission devant laquelle disparaissent toutes ces dénominations de Montagne-Ancienne, Nouvelle-Montagne, etc., qui n’ont servi qu’à donner une fâcheuse idée de la solidarité de nos principes fondamentaux. Divisés, les efforts de la démocratie peuvent être paralysés pour longtemps encore, réunis, les violences réactionnaires tomberaient bientôt désarmés et vaincues  [17]».

Les violences réactionnaires frappent d’ailleurs de plein fouet le journal : Le Peuple devient en effet la cible privilégiée du préfet de Suleau, qui entend le faire disparaître sous les poursuites et les amendes.

 

3§. Combat pour la liberté de la presse : Le Peuple contre de Suleau

 

Le journal, assailli de poursuites, se fait alors le défenseur de la liberté de la presse et se livre ainsi à un affrontement sans merci avec de Suleau, principal instigateur de la répression contre la presse démocratique dans le département.

Dans son numéro du 16 et 17 janvier, Le Peuple entend dénoncer l’état de fait dont il considère être l’une des principales victimes, comme l’avait été en 1849 La Voix du Peuple :

« Jamais en aucun temps la presse indépendante n’a soutenu plus rudes assauts (…).

« On ne demande aux journaux de parti qu’un sentiments commun : l’exécration de la démocratie (…).

« Les journaux républicains sont coupables parce qu’ils sont dangereux ! Pour qui ? La conscience publique a déjà répondu.

« (…) nous avons dû subir les rancunes de M. Suleau. (…) On avait espéré notre chute, chanté notre requiem (…) ; aussi ont-ils mis à contribution le génie policier, et bientôt interdiction nous a été faite de vendre dans l’allée de la maison où siègent nos bureaux. Non contents de retirer au Peuple et au Travailleur, les seules feuilles républicaines de Marseille, le droit de servir leur clientèle dans les dépôts qu’elles avaient organisés, on prétend les atteindre jusque dans les dépendances de leurs bureaux. Nous résisterons par tous les moyens légaux à des prétentions qui violent à la fois et l’intention du législateur et le texte même de la loi, quelque rigoureuse qu’ait pu la faire la majorité hostile au progrès.

« (…) Notre vente est presque réduite à néant par les mesures exceptionnelles qui viennent de nous frapper ; beaucoup de démocrates ont converti en abonnements leur achat quotidien, et nous ont assuré par là d’un concours plus régulier. Que tous nos adhérents imitent cet exemple en se réunissant et cotisant plusieurs ensemble si c’est nécessaire. Par ce moyen, nous braverons la haine qui nous poursuit et continuerons à préparer la démocratie à faire un meilleur usage des libertés et des pouvoirs que 1852 doit lui restituer [18] ».

Cet article, véritable défiance à l’égard des autorités départementales, ne fait qu’aggraver les assauts de la préfecture pour empêcher la distribution du journal. Moins d’une semaine après, le 22 janvier, les colonnes du Peuple annoncent la fermeture d’une succursale à Marseille :

« La guerre à la presse républicaine continue ici avec plus d’acharnement que jamais ; M. Suleau joue de son reste. Un commissaire de police vient de signifier au libraire Sarlin qu’il ait à fermer la succursale de son établissement qu’il avait établie sur le cours Saint-Louis.

« Nous annoncions que notre feuille était en vente chaque soir chez M. Sarlin, cela a suffi pour faire tomber sur lui les foudres de M. le préfet [19] ».

La réaction des journalistes du Peuple ne se fait pas attendre. Dès le lendemain, Pierre Dubosc attaque personnellement le préfet. La violence des propos illustre d’ailleurs toute l’exaspération que suscite la politique préfectorale à l’égard de la presse démocratique ; le préfet de Suleau est alors désigné comme le principal responsable des vexations subies par les républicains des Bouches-du-Rhône. Dubosc entend d’ailleurs bien lui rendre la pareille à travers cet article incendiaire :

« M. Suleau veut ruiner notre feuille ; œil pour œil, dent pour dent ; voici ce qu’est notre ennemi.

« (…) M. Suleau fils a hérité de l’infirmité morale de son père, et nous sommes arrivés, après mûres réflexions, à cette conviction profonde que, dans la guerre que M. le préfet a livrée au journal Le Peuple, nous sommes victimes d’un défaut d’organisation chez notre adversaire.

« Voici sur quoi s’est fondée notre conviction :

« Fils d’un serviteur ardent et passionné de la royauté, M. Suleau n’a pas hésité à servir Napoléon ; rien de mieux assurément, si cette résolution chez lui eût été l’acte d’une conscience éclairée qui, s’arrachant aux erreurs d’une tradition de famille qu’elle reconnaît mauvaise, change de route pour entrer dans celle qu’elle croit meilleure. Mais, peut-on faire à M. Suleau les honneurs d’une pareille détermination, quand on le voit, au retour des anciens maîtres de son père, non pas se ranger modestement et en silence sous la bannière blanche restaurée, mais se poser avec éclat et tapage au premier rang des contre-révolutionnaires les plus passionnés, et dépasser par ses injures contre le colosse tombé, les plus ignobles diatribes dont a été salie cette époque d’infâme mémoire ?

« (…) Oui, M. Suleau n’est, contre nous, que l’agent d’une implacable faction légitimiste qui ne veut pas discuter avec les socialistes, qui veut les tuer.

« (…) P.S. – Que le public, notre juge à tous, décide si, en présence de cette volonté inébranlable de tuer notre journal, nous avons, en attaquant M. Suleau, dépassé les bornes d’une lutte qui n’est plus de notre part qu’une défense in extremis ! [20] ».

Malgré l’agression que constitue cet article, le préfet de Suleau n’obtient pas la suspension du journal avant les événements du 2 décembre. Quant à faire passer de Suleau pour un légitimiste, cela consistait plus en une tactique visant à décrédibiliser le préfet que comme la stricte réalité. En effet, le préfet devait être l’homme « qui ferait accepter le coup d’Etat [21] » et celui qui tâcha de constituer autour de sa personne un véritable « parti de l’ordre » dévoué à Louis-Napoléon Bonaparte, même s’il est cependant avéré qu’il entretenait de nombreuses sympathies légitimistes. Mais dans la véritable guerre que se livre Le Peuple et l’autorité préfectorale au cours de l’année 1851, chaque camp estime que tous les moyens sont bons pour affaiblir l’autre. L’approche de la date mythique de mai 1852 ne fait qu’accroître ce climat de tension, si bien que la rédaction du journal envisage ouvertement dans plusieurs articles la possibilité d’une révolte en cas de coup d’Etat.

 

       4§. Une révolte envisageable ?

 

Quelle était donc concrètement la position du journal face à l’éventualité insurrectionnelle ?

Elle est claire : au vu des vexations subies par les républicains et notamment par la presse démocratique, Edouard Hervé ne peut que s’inquiéter de la tournure que risque de prendre la situation dès l’aube de l’année 1851 :

« Tout semble présager une ruine prochaine ou une révolution terrible [22] ».

Hormis cette prémonition, il reste pourtant l’espoir que l’ »inéluctable » victoire des républicains n’aura pas besoin de recourir à la violence :

« (…) nous avons plaidé devant le peuple sa propre cause, certains du succès lorsque le bon sens public aura trouvé une issue moins funeste que les hasards d’une révolution purement politique.

« (…) Selon nous, toute tentative violente devançant cette détermination des bases d’une organisation réellement démocratique, n’aurait pour résultat qu’une défaite terrible, un ajournement douloureux des plus loyales, des plus justes espérances [23] ».

La menace insurrectionnelle réapparaît toutefois, plus envisageable que jamais, le mois précédent le coup d’Etat. La discussion, en novembre 1851, de l’abrogation de la loi du 31 mai 1850 proposée par Louis-Napoléon Bonaparte lui-même, éveille d’ailleurs les méfiances de Pierre Dubosc. Voici son sentiment sur le sujet, livré dans l’édition du Peuple du 12 et 13 novembre :

« (…) nous voulons bien croire à la sincérité du retour de M. Louis-Napoléon quant à la loi du 31 mai, mais nous ne pouvons nous empêcher de dire que plus d’une circonstance de cette nouvelle situation est de nature à éveiller les soupçons.

« (…) Si M. Louis Bonaparte croit, en effet, comme il l’a dit dans son message, que la loi du 31 mai soit un drapeau de guerre civile, il est inexplicable qu’il veuille donner à ce drapeau l’occasion de se déployer, au moment même où les esprits seraient le plus excités par un vote qui maintiendrait l’exclusion de trois millions d’électeurs [24] ».

Dès lors, l’échec de l’abrogation de la loi du 31 mai, lors du vote du 13 novembre, apparaît comme un ultime outrage à la République et à ses partisans. Camille Duteil – qui n’hésita pas à prendre le commandement de l’insurrection varoise en décembre – est assez explicite lorsqu’il évoque, le lendemain, 14 novembre, les terribles conséquences que pourrait entraîner cet échec :

« (…) Non, ils ne lâcheront pas leur loi du 31 mai ; ils iront jusqu’au bout… jusqu’à ce que le peuple se fâche.

« (…) Non, tout ceci n’est pas, comme on l’a sourdement prétendu, une infâme comédie ! Non, M. Louis Bonaparte, qui a voulu faire un culte de l’honneur, ne peut pas descendre à des moyens que réprouve la pudeur publique, que le peuple punirait et qui seraient flétris par l’histoire ! – Non, ce n’est pas pour amener un conflit et légitimer une usurpation odieuse que le retrait de la loi du 31 mai a été proposée par le pouvoir exécutif. – Non, ce n’est pas pour fournir à la réaction le moyen de jeter un nouveau défi à la démocratie qu’on la met aujourd’hui en demeure de rentrer dans la Constitution !

« C’est pour éviter une révolution qui mettrait le feu à trois ans de vexations comprimées. – En proposant le retrait de cette loi fatale, le pouvoir exécutif est plus que dans son droit, il est dans son devoir (…) [25] ».

Pierre Dubosc, dans l’édition du 17 et 18 novembre, n’est pas moins catégorique lorsqu’il porte jugement sur le refus de l’Assemblée d’abroger la loi du 31 mai :

« 353 voix contre 347 ont dit : Vienne la guerre civile plutôt qu’une blessure à notre amour-propre ! [26] ».

Cet ultime affront porté à la République avant le coup de force du 2 décembre déchaîne l’éloquence des journalistes du Peuple. On commence à voir apparaître ce qui va caractériser le « légalisme » partiel de l’insurrection républicaine provençale : on estime la Constitution violée et les droits accordés par la révolution de 1848, bafoués ; cet état de fait appelle à la désobéissance civique du peuple exprimée le cas échéant par les armes :

« Le Peuple doit obéir à la loi même jugée mauvaise, parce que le respect de la loi est la meilleure sauvegarde de l’ordre véritable dans les sociétés ; et au point de vue de sa souveraineté, il doit cette obéissance à la loi mauvaise parce qu’il a les moyens constitutionnels de la faire disparaître autrement que par la fore brutale de la désobéissance : parce qu’il a le droit de pétition, le droit d’élection, le droit de discussion dans la presse et ailleurs ! – Et cela est si vrai, qu’en droit national, alors que la souveraineté du peuple est le principe constitutif, la suppression des droits de pétition, d’élection, de discussion, d’association, délie le peuple de la nécessité d’obéir [27] ».

Mais l’heure de la révolte n’a pas encore sonné ; même si la menace insurrectionnelle plane au-dessus des départements méridionaux, le journal conseille – déjà –  l’expectative : on demande de se tenir prêts, autant par précaution que par mesure dissuasive ; le souci « légaliste » des républicains continue pour l’instant de prédominer :

« (…) Que doivent donc faire ceux qui sont convaincus de l’évidence de la violation ? Ils doivent épuiser tous les moyens légaux d’amener à leur avis ceux-là même qui se sont prononcés en faveur de la loi négative du pacte fondamental.

« (…) Pour le cas de violation de droits supérieurs ou de la Constitution, l’obéissance quand même la loi n’est plus une nécessité, la désobéissance devient un devoir !

« Mais le peuple n’en viendra, soyez-en sûrs, à une désobéissance brutale à la loi qu’alors qu’on ne lui aura pas laissé d’autres ressources, car il est aussi patient que généreux ; et, quoiqu’en disent ses détracteurs, il ne se révolte pas par plaisir, mais seulement par suite de provocations. Quand il en arrive à cette extrémité, il a si parfaitement établi d’avance l’évidence de son droit, que le triomphe n’est jamais douteux un seul instant [28] ».

Et lorsque c’est Alphonse Esquiros qui prend la plume dans les colonnes du journal le 22 novembre, c’est pour mieux souligner l’irréversibilité d’une insurrection en cas de violation de la Constitution :

« Si jamais (…) la Constitution était violée, si la loi suprême du pays audacieusement foulée aux pieds, nous n’aurions qu’à lever le doigt, et une armée sortirait de terre, la grande armée du droit. Nous ne craignons rien [29] ».

Ainsi, dans son avant dernière édition du 1er et 2 décembre, Le Peuple reste fidèle à sa ligne de conduite : légaliste et pacifique, il ne souhaite pas pousser le peuple à la révolte négligemment ; s’il peut choisir la victoire de la démocratie, ce sera plutôt par la persuasion de l’universalité et du progrès des théories démocrates-socialistes. Cependant, comme cela est le cas lorsque le journal dévoile la nouvelle de la révision du droit de réunion, toucher aux valeurs fondamentales de la IIe République inscrites dans la Constitution, signifie qu’il ne reste aux républicains qu’une alternative : la protestation par la force :

« Nous ne sommes pas pour les résistances folles à la force brutale ; nous croyons que le droit peut-être victorieux sans combat, et nous sommes de cet avis qu’il faut épuiser tous les moyens pacifiques avant d’en appeler à l’épée. Mais nous disons aussi que devant le droit violé naît un devoir impérieux pour tout homme qui veut être libre (…).

« C’est cruel à dire mais c’est ainsi, et il faut que le peuple ne l’oublie jamais : la protestation contre un droit violé est un devoir, même alors qu’on sait d’avance que cette protestation sera vaine, c’est plus qu’abandonner le présent, c’est compromettre l’avenir [30] ».

On peut dès lors s’étonner de l’appel au calme lancé par Pierre Dubosc dans l’édition du 3 et 4 décembre alors qu’il vient d’apprendre la nouvelle du coup d’Etat. La dissolution de l’Assemblée nationale résonnait autant qu’une violation de la Constitution pour ne pas alimenter l’éloquence révolutionnaire des journalistes du Peuple. Toujours est-il que l’expectative conseillée eut une incidence certaine sur la difficulté du mouvement insurrectionnel à se lever.

Cette attitude peut s’expliquer par le fait que le retour au suffrage universel, grâce au décret du 2 décembre, constituait peut-être pour les républicains un dernier recours pacifique et démocratique à la révolte sanglante : si les républicains espérait l’emporter en mai 1852, même avec le suffrage restreint, pourquoi n’aurait-il pas pu espérer un non massif au plébiscite du 20 décembre ? Il aurait peut-être toujours été temps de s’insurger après coup.

Toutefois, c’est plutôt la conséquence d’une hésitation qui semble avoir dicté cette attitude d’attente : on est pas encore sûr de l’ampleur que peut prendre le mouvement, tout comme on est sûr d’attirer une suspension inévitable du journal si celui-ci fait un appel clair à la révolte. Au vu des nombreuses correspondances entretenues avec les sociétés secrètes, le risque ne semble pas la peine d’être pris par le journal : les sociétés secrètes, si elles sont prêtes, vont donner elles-mêmes l’impulsion au mouvement.

C’était toutefois sans compter sur la bienveillance des autorités : la suspension du journal a tout de même eu lieu ; les velléités d’insurrection urbaine sont rapidement repoussées et le réseau des sociétés secrètes, déjà partiellement connu avant le coup d’Etat, finalement démantelé.

 

                       


[1] 1 M 596, Percepteur de Trets au receveur général, le 14 décembre 1851.

[2] Encyclopédie des Bouches-du-Rhône (Par Raoul Busquet & Joseph Fournier, sous la direction de Paul Mason) : Tome X, Le mouvement social, (Marseille, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 1929), p. 35-36.

[3] Ibid 76.

[4] Ibid 76.

[5] Le Peuple, mercredi 1er janvier 1851, article d’Edouard Hervé.

[6] Le Peuple, mercredi 8 janvier 1851, article d’Edouard Hervé.

[7] Le Peuple, jeudi 9 et vendredi 10 janvier 1851, article d’Edouard Hervé.

[8] Le Peuple, samedi 25 janvier 1851, article d’Honoré Bondilh.

[9] Le Peuple, dimanche 26 janvier 1851.

[10] Le Peuple, samedi 1er février 1851, article d’Edouard Hervé.

[11] Le Peuple, jeudi 20 et vendredi 21 février, article d’Edouard Hervé.

[12] Le Peuple, samedi 22 novembre 1851, article d’Alphonse Esquiros.

[13] Le Peuple, samedi 22 novembre 1851, article d’Alphonse Esquiros.

[14] Le Peuple, dimanche 30 novembre 1851, article de Pierre Dubosc.

[15] Le Peuple, samedi 4 janvier 1851, article d’Edouard Hervé.

[16] Le Peuple, mercredi 8 janvier 1851, article de P. Joigneaux.

[17] Le Peuple, jeudi 9 et vendredi 10 janvier 1851, article d’Edouard Hervé.

[18] Le Peuple, jeudi 16 et vendredi 17 janvier 1851, article d’Edouard Hervé.

[19] Le Peuple, mercredi 22 janvier 1851, article de Pierre Dubosc (chronique locale).

[20] Le Peuple, jeudi 23 et vendredi 24 janvier 1851, article de Pierre Dubosc.

[21] Encyclopédie des Bouches-du-Rhône (Par Raoul Busquet & Joseph Fournier, sous la direction de Paul Mason) : Tome V, Vie politique et administrative, (Marseille, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 1929), p. 178.

[22] Le Peuple, dimanche 5 janvier 1851, article d’Edouard Hervé.

[23] Le Peuple, jeudi 9 et vendredi 10 janvier 1851, article d’Edouard Hervé.

[24] Le Peuple, mercredi 12 et jeudi 13 novembre 1851, article de Pierre Dubosc.

[25] Le Peuple, vendredi 13 novembre 1851, article de Camille Duteil.

[26] Le Peuple, lundi 17 et mardi 18 novembre 1851, article de Pierre Dubosc.

[27] Le Peuple, mercredi 19 et jeudi 20 novembre 1851, article de Pierre Dubosc.

[28] Le Peuple, vendredi 21 novembre 1851, article de Pierre Dubosc.

[29] Le Peuple, samedi 22 novembre 1851, article d’Alphonse Esquiros.

[30] Le Peuple, lundi 1er et mardi 2 décembre 1851, article de Pierre Dubosc.