Insurgés et opposants au coup d’Etat dans les Bouches du Rhône. Chapitre 4

Insurgés et opposants au coup d’État de décembre 1851 dans les Bouches-du-Rhône

 

Hugues BREUZE 

 

2ème partie

Situation politique et sociale du département (1848-1852)

 

Chapitre IV : La IIe République dans les Bouches-du-Rhône

 

C/ Particularités départementales

 

Les affrontements politiques et idéologiques sont caractéristiques de la IIe République dans chacun des départements du Midi ; les Bouches-du-Rhône n’échappent évidemment pas à la règle, d’autant plus que la présence importante des légitimistes dans certaines localités offrent aux républicains des ennemis idéologiques de choix. En effet, la relative passivité de certains démocrates du département pendant les événements de décembre 1851 ne signifie évidemment pas que la lutte républicaine était moins radicale pendant les trois années de République que dans les autres départements provençaux.

Au contraire, l’affrontement entre « blancs » et « rouges » existe plus que partout ailleurs et les troubles qui en découlent sont fréquents. On peut même s’interroger sur l’influence de ces affrontements ouverts pendant cette période, sur le moral et la foi des républicains : lorsque l’heure de la révolte sonne, l’armée démocratique sait qu’il faudra se défaire de deux adversaires : l’autorité et ses agents, ainsi que la masse conservatrice à laquelle se joignent les légitimistes.

S’intéresser aux différentes formes d’affrontements idéologiques qu’ont connus les Bouches-du-Rhône de 1848 à 1851 peut ainsi permettre d’effleurer certains facteurs d’échec de la résistance républicaine de décembre. Mais cela permet aussi de mieux saisir la « politisation » du département dans ses multiples facettes.

Les formes d’affrontement diffèrent toutefois selon la situation politique de chaque arrondissement, voire de chaque canton. Résumer les formes de ces luttes idéologiques nécessite donc de multiplier les exemples pour tenter de les cerner dans leur diversité.

L’arrondissement d’Aix et surtout celui d’Arles traduisent le plus cette montée des tensions politiques ; les affrontements entre « blancs » et « rouges » ont en effet lieu là où ces antagonismes sont les plus marqués, et non pas là où les républicains sont en nombre, comme à Marseille et dans son arrondissement.

La chronologie permet d’illustrer au mieux cette croissante politisation des campagnes – ces affrontements ayant lieu, dans la plupart des cas, dans des communes rurales – ; on relève alors deux faits distincts qui caractérisent ce combat politique : d’une part, on note un climat de tension permanent alimenté par les manœuvres politiques des deux partis – républicain et légitimistes -, pour aboutir d’autre part aux affrontements mêmes, qu’ils soient physiques ou simplement idéologiques.

 

      1§. Tensions politiques caractérisées

 

Ces tensions sont inhérentes à la tradition d’ »héritage politique » au sein de nombreuses familles, de nombreux quartiers ou de nombreuses communes du département. Ce schéma est particulièrement caractéristique de l’arrondissement d’Arles. Ce type de climat se retrouve encore après la réussite du coup d’Etat, en 1852 ; Paul Allard en résume alors la situation pour la sous-préfecture :

« la vieille rivalité qui oppose royalistes et républicains empêche tout rapprochement, le sous-préfet renonce à obtenir un soutien massif à l’Empire, tout rapprochement avec un des partis se traduit par le passage dans l’opposition de l’autre [1] ».

On comprend alors mieux cet ancrage politique exacerbé, symptomatique pour la période et l’arrondissement, d’un phénomène « d’espace politisé » : « l’histoire ne marque pas seulement la conscience des individus, elle imprègne également les lieux et contribue ainsi à perpétuer les antagonismes [2] ».

Cet espace politisé et immuable ne peut donc qu’entraîner tensions et affrontements entre les belligérants. Le constat de Paul Allard va d’ailleurs dans ce sens :

« Au-delà de la tradition familiale, difficile à apprécier, les pratiques sociales et politiques arlésiennes ont certainement contribué à figer les attitudes politiques au combat de tous les instants, les convictions politiques sont constamment sollicitées et ravivées par cet état de tension [3] ».

Ce schéma peut aussi s’observer autre part qu’à Arles ; l’arrondissement de la sous-préfecture présente un partage politique relativement similaire : « entre la Durance et les Alpilles, la « Vendée provençale«  (…) reste plus longtemps qu’Arles le bastion d’un royalisme populaire [4] » ; l’affrontement avec les républicains locaux reste donc inévitable : de multiples signes attestent alors de ce climat politique tendu.

Cet état de choses est tellement marqué pendant la période étudiée qu’il ne peut échapper aux yeux des magistrats de l’époque. Pour le percepteur d’Arles, au lendemain des événements de décembre, le danger vient toutefois des deux côtés, ce qui contribue à radicaliser les tensions :

« Il y a dans Arles à la queue du parti démocrate comme du parti légitimiste des gens à doctrines détestables et d’autant plus dangereux qu’à leurs passions politiques, se joignent des haines vieilles de familles et de parti et, comme presque partout, la soif du bien d’autrui [5] ».

 

On voit donc toute la difficulté pour les autorités arlésiennes de former autour d’elles un grand « parti de l’ordre ». Alors que la marine de la ville passe déjà « pour être hostile au gouvernement [6] », l’opinion légitimiste semble toute aussi dure à gagner à sa cause.

En effet, lorsque l’Assemblée nationale refuse de modifier en novembre 1851 la loi électorale du 31 mai 1850, le sous-préfet d’Arles livre au ministre de l’Intérieur la réaction hostile des « blancs » de son arrondissement : « en général les légitimistes en sont peu satisfaits [7] ».

Ces derniers considèrent en effet que la loi du 31 mai 1850 ampute leur parti de la majorité de ses voix, celles de l’électorat populaire royaliste.

Ce désaccord ne tarde point à se transformer en défiance vis-à-vis des autorités, notamment lors de la préparation du plébiscite du 20 novembre : « (…) les intrigues commençant à s’ouvrir, pour la question électorale. Les légitimistes du droit national poussent, dit-on, à un vote négatif [8] ».

 

Dans leur perspective de rétablir complètement l’ordre et de calmer l’esprit public à la suite de la réussite du coup d’Etat, les autorités sont donc contraintes de viser tous les cercles fomenteurs de désordre, qu’ils soient « rouges » ou « blancs ».

Cette politique « anti-opposants » à la cause du Prince-Président s’est toutefois observée bien avant le 2 décembre : par exemple, le 2 juillet 1851, le sous-préfet d’Arles demande l’approbation du préfet pour trois arrêtés du maire d’Arles qui provoquent la dissolution de trois sociétés : deux sont républicaines, l’autre est légitimiste ; la confection d’un drapeau blanc dans cette dernière a suffit à la considérer comme une réunion se livrant « à des provocations forts dangereuses » [9].

 

La principale victime de cette politique reste cependant l’opinion républicaine, le but principal étant de démasquer et de neutraliser tout agent à la solde des « démagogues ». Un nettoyage se doit donc d’être effectué au sein même des fonctionnaires publics : on cherche ceux qui entretiennent des rapports, de près ou de loin, avec les républicains. L’instruction du complot de Lyon – ou complot du Midi – en mai 1851 est utile sur ce point, même si les informations qu’elle transmet ne sont pas toujours vérifiables : les deux secrétaires du sous-préfet d’Arles sont désignés comme « montagnards », le directeur des postes d’Arles est un « rouge pur sang », le substitut du procureur de la République de Tarascon ainsi que le juge d’instruction « préviennent les rouges de tout ce qui se passe au parquet », le commissaire central de Marseille aurait lui « un pied dans chaque camp ». En bref, « on compte à Arles, les fonctionnaires compris, une dizaine de bonapartistes » [10] !

Si ces dénonciations sont parfois erronées, elles entretiennent néanmoins les suspicions, entraînant un regain de tension inévitable.

Mais au-delà de la volonté des autorités de « personnifier » les ennemis du gouvernement on s’en tient plus simplement à surveiller les communes réputées « rouges ». On possède des renseignements synthétisés sur l’opinion des maires du 2ème arrondissement vers 1850 ; sur 58 communes, 12 possèdent un maire « d’opinion démagogique » : Cabriès (« républicain avancé »), Gardanne (« républicain exalté »), Istres (« devenu exalté »), Lambesc (« républicain exalté »), Lançon (« républicain assez avancé »), La Roque-d’Antheron (« républicain avancé »), Le Puy-Sainte-Réparade (« opinion démagogique », Le Rove (« exalté sans discernement »), Meyrargues (« républicain rouge »), Rognac (« démagogue sans discernement »), Saint-Chamas (« républicain exalté ») et Vitrolles (« républicain exalté sans discernement »). Enfin, deux maires demeurent douteux : ceux de Saint-Paul et de Vauvenargues [11].

 

L’opposition républicaine reste donc visible, malgré la prépondérance grandissante de ses organisations secrètes. Mais la surveillance entraîne méfiance et tensions entre chaque parti, quelles que soient leur nombre et leur influence. Le sous-préfet d’Arles estimait déjà cette situation, en octobre 1850, comme préoccupante :

« (…) une haine profonde divise les partis ; mais si celui de l’ordre [il y inclut les légitimistes] est plus nombreux, celui du désordre est plus agissant [12] ».

Cette action se traduit, dans un tel climat politique, par de véritables provocations. On dispose de multiples exemples pour le 3ème arrondissement ; par soucis mêlés de défiance et d’affirmation de leurs convictions politiques, les républicains du département, et notamment ceux de l’arrondissement d’Arles, font preuve d’une authentique « ostentation politique » ; de nombreux procès-verbaux de gendarmerie font état de ce comportement singulier : malgré l’interdiction de montrer son appartenance politique, de nombreux républicains s’attirent les réprimandes des autorités pour oser porter une cravate ou une ceinture rouge – parfois même après les événements de décembre – [13]. Parfois, il s’agit de pieds de vignes mutilés ou de cravates rouges accrochées à un arbre, en provocation ou en représailles d’un propriétaire réputé conservateur. Certains démocrates usent aussi de stratagèmes pour déjouer les interdictions, en faisant porter ces signes d’appartenances à leurs enfants ou en mettant une bordure blanche sur leurs cravates rouges [14].

Les provocations sont toutefois autant l’œuvre des « rouges » que des « blancs » : à Mallemort par exemple, le 20 octobre 1851, alors que le café républicain tenu par un certain Pellegrin ferme à 10 h 00 du soir, comme l’oblige l’arrêté de police locale, et ce, sans avoir empêché qu’une soixantaine d’individus ait chanté quelques « chansons politiques et socialistes », et dont certains en « cravates rouges mêlé de blanc (sic) », un autre café de la ville, le café Combe dit « Cercle des amis de l’ordre », brave l’interdiction. Le prétexte invoqué est que le café est en fait un cercle, l’enseigne « café » ayant été remplacée peu auparavant. Voici le sentiment du juge de paix de Mallemort à ce sujet :

« (…) le nom de cercle qu’il reprend n’est qu’un but d’éluder les répressions de leur infraction et de pousser à bout leur machination provocatrice pour arriver à une scène de désordre avec la maison Pellegrin. Ce qui paraît inévitable si l’autorité supérieure ne remédie à faire cesser ces moyens d’excitations en plaçant la maison Combe sur la même surveillance que les autres cafés, et faire disparaître ces inscriptions ostensibles sur les façades des deux établissements, l’une café républicain en grande lettre rouge, l’autre cercle des amis de l’ordre (…) » [15].

 

Dans un arrondissement où les autorités municipales entretiennent souvent des amitiés avec des légitimistes, certains cafés « blancs » peuvent en effet provoquer leurs adversaires impunément. Ce n’est pourtant pas au goût de tous les maires, comme par exemple celui de Rognonas faisant état au procureur de la République de Tarascon des provocations constantes d’un cercle légitimiste, en juillet 1851. :

« Voilà, Monsieur le Procureur, ce que nous vaut cette société des amis de l’ordre, fondée et patronnée par notre curé. Les personnes de cette coterie ont pris à tâche de semer la division dans la population jadis si unie de Rognonas. La discorde se glisse jusqu’au sein des familles et la marche de mon administration en souffre considérablement. Il serait à désirer pour le bien général que l’on mit enfin un terme à cet état de choses, et l’on en viendrait facilement à bout en changeant notre curé, qui est l’ame (sic) et l’esprit de cette coterie. Une fois le pasteur enlevé le troupeau se dissiperait de lui-même, parce qu’il cesserait d’être discipliné et endoctriné. On pourrait alors travailler à la réconciliation qui ne tarderait pas à s’opérer au sein d’une population où nous sommes tous parents ou alliés [16] ».

 

Ces multiples provocations entraînent ainsi un climat toujours plus tendu, provoquant parfois des rixes importantes : l’affrontement politique est alors pleinement effectif.

 

       2§. Affrontements physiques et idéologiques

 

Les affrontements idéologiques sont donc caractéristiques de la période. Il en faut peu pour que ceux-ci se transforment en affrontements réels et physiques, notamment dans les campagnes du département et dans une ville comme Arles.

On en trouve l’illustration dès 1849 pour la sous-préfecture du 3ème arrondissement : le soir du 1er novembre, des membres de la « société dite des pas gênés se seraient rendus en grand nombre (…), en face du café Courbon près de la Lice, café fréquenté par les Rouges. Là ils auraient poussé des cris provocateurs auxquels le petit nombre de personnes présentes dans le café n’aurait pas permis de répondre. Les pas gênés seraient alors revenus sur leurs pas et auraient, en criant : laches, sortez ! Lancé une grêle de pierres contre le café de la Rotonde ». Un poste d’environ douze hommes est envoyé pour rétablir le calme, mais « il a été assailli à coups de pierres et s’est vu forcé de se replier sur le corps de garde ». C’est ensuite un détachement de 60 hommes qui « a marché au pas de charge ». Lui aussi se voit assailli à coups de pierres mais les pas-gênés se retirent enfin dans leur café, « du côté de la porte de Laure ».                   6 arrestations sont alors ensuite effectuées.

En outre, on est enseigné que dans la même soirée, « des rixes, des désordres de la même nature » ont eu lieu dans « les divers points de la ville, notamment sur la place des hommes » [17].

Cette « collision (…) entre un certain nombre de jeunes gens du parti légitimiste et d’autres individus d’une couleur politique opposée » révèle un état de l’esprit public d’Arles assez alarmant aux yeux du ministère de l’Intérieur ; il en fait alors aussitôt part au préfet :  « (…) de pareilles scènes ne pourraient se renouveler impunément (…). Il faut que les partis, quelles que soient leur couleur et leur origine, abdiquent enfin cette prétention intolérable de vider leurs querelles particulières sur la place publique ».

Le ministre invite donc de Suleau à « prendre les mesures les plus promptes pour mettre un terme à ces collisions regrettables et qui tendent à devenir plus fréquentes dans le Midi » [18].

 

Ce jeu des provocations qui consiste à défier autorités et adhérents d’un parti politique opposé prend, tout au long de la IIe République, un caractère de plus en plus séditieux et révolutionnaire. A maintes reprises, on en vient ainsi à l’affrontement direct.

Une des rixes les plus importantes qu’on ait pu constater a eu lieu à Notre-Dame de Vaquière (territoire de Saint-Andiol, près de Noves) pendant le mois d’avril 1851 ; le brigadier de gendarmerie qui dresse le procès-verbal le jour même, 22 du même mois, fait état de la scène :

« (…) pendant la cérémonie religieuse tout nous donnait à croire que l’ordre n’aurait pas été troublé, mais après le départ de la procession les cafés blancs et rouges ont été garnis d’individus ; d’après les ordres de Mr le Maire nous avons interdi (sic) toute espèce de chanson. Pendant l’absence de Mr le Maire, une vingtaine d’individus du café de l’ordre se sont rendus au café rouge, ces derniers les ont repoussés par des paroles ; d’autres du café blanc ont accouru, ou (sic) se trouvait tant d’un parti que d’autre environ 300 individus. Ce n’a été que d’après tous les moyens de persuations (sic) que nous avons pu les faire consentir, à ce (sic) retirer dans leurs cafés ; Peu de temps après les rouges sous prétexte d’aller voir la course des taureaux se sont transportés chez les blancs et alors les deux partis déjà échauffés par les boissons et se trouvant mélangés une rixe (…) s’est engagée (…) [19]».

La rixe envahit jusqu’à l’arène où devait se poursuivre la fête. Le maire, une fois arrivé sur les lieux, décide de « faire cesser, et la fête et la course ». Il ordonne au « gardien des bœufs de faire sortir son plus fort bœuf, de le laisser échapper (…). La foule à ce moment se partagea, les timorés et les faibles s’en retournèrent vite chez eux, les turbulens (sic) coururent après le taureau qu’ils perdirent, il est vrai, bientôt de vue ». Il fait enfin fermer arène et cafés et partir les marchands de boissons, « en sorte qu’à leur retour les turbulens (sic) qui étaient très atterrés ne trouvant plus rien à boire prirent le parti de s’en aller »[20].

Cette rixe, sans faire de blessés graves malgré son ampleur, dépeint toute l’ambiguïté d’une telle scène de désordre : si l’on agresse l’autre, ce n’est pas essentiellement par conviction politique, exacerbée au point de se traduire en violence. Dans ce cas, l’affrontement a lieu à l’occasion d’une fête ; l’alcool aidant, les protagonistes ont peut-être du mal à discerner l’aspect folklorique de cette chamaillerie, qui s’arrête dès que l’on essaye de poursuivre le taureau, de l’aspect purement idéologique : on sait contre qui on doit se battre, mais sans en connaître nécessairement la raison profonde. Les rixes, nombreuses dans un département comme les Bouches-du-Rhône, et notamment dans l’arrondissement d’Arles, tiennent autant d’une conjoncture locale tendue que de la lutte révolutionnaire : rouges et blancs s’affrontent, autant pour des questions politiques que pour des questions d’ordre privé.

 

Si l’on se place du côté des républicains, la lutte ne doit pourtant pas se borner à défier les « contre-révolutionnaires » blancs. Elle doit se traduire et s’accompagner d’une tentative de gène incessante des autorités.

Les républicains d’Arles, ainsi lassés de subir les vexations d’agents de police acquis pour la plupart à la cause « blanche » – on a déjà rappelé qu’Arles avait conservé une grande partie de ses fonctionnaires légitimistes malgré l’instauration du régime républicain -, entreprennent de dénoncer publiquement les sympathies des autorités locales.

Un rapport du commissaire de police d’Arles, remis au procureur de la République de Tarascon, donne un exemple concret de « ces délations continues et cet acharnement implacable de certaines personnes contre les agents de l’autorité », illustration si caractéristique de cette haine que « le parti démagogique honore à Arles ceux qu’ils appellent les réactionnaires, les blancs… ». Le commissaire estime pourtant qu’un tel comportement résulte du zèle et de l’efficacité de ses agents :

« trop de faits témoignent  de la guerre à mort que ce même parti a déclaré dans notre localité, non pas au grand jour, on s’en garde bien, mais dans des conciliabules nocturnes, à tout ce qui est partisan de l’ordre et parmi ceux-là surtout, à la police. Pourquoi ? Parce qu’avec l’organisation antérieure tout ce qui se disait, tout ce qui se projetait, était colporté, commenté dans les sociétés ; tandis qu’à présent il n’en est pas de même, tant s’en faut ! Nos projets, notre marche, nos opérations restent cachés, et chaque fois que l’on veut agiter la ville, la police barre le chemin, et oppose à l’émeute une barrière insurmontable.

« Voyant les coups de pistolet, les menaces de vitriol échouer devant l’impassibilité et la volonté bien arrêtée de la police de ne pas céder le terrain, les organisations du désordre et à leur suite quelques jeunes gens égarés en sont venus aux injures, aux outrages et à la calomnie contre nos agens (sic) subalternes et enfin lorsque ceux-ci piqués au vif regimbent et montrent, en sacrifiant au besoin, la position qui donne du pain à leurs enfants, qu’ils ont du sang et non du petit lait dans les veines, alors satisfaits et pressés de couronner une œuvre aussi belle, ces mêmes personnages, que tout le monde connaît, se prétendent eux-mêmes injuriés, menacés, imaginent et dénoncent tout ce qu’ils croient propre les conduire à leurs fins » [21].

 

Cette volonté des républicains arlésiens, de jeter le discrédit sur un agent de police un peu trop réactionnaire à leur goût, pourrait s’illustrer par de nombreux exemples. Mais l’affaire qui a déclenché ce rapport a l’avantage de montrer concrètement les moyens mis en œuvre personnellement par un démocrate pour mettre à mal la réputation d’un agent de l’autorité, récalcitrant aux principes républicains.

Un certain Tardieu témoigne, lors d’une audience du tribunal de simple police d’Arles – ayant lieu la semaine précédant le rapport du commissaire de police -, de ce qu’il dit avoir vu : l’agent de police Pasquet a, selon ses dires, violemment interpellé un jeune homme portant un œillet rouge à la boutonnière. A la suite de ce témoignage, Tardieu croise Pasquet le matin du 2 août sur la place du marché. Il se plaint alors, en écrivant au procureur de la République de Tarascon, d’avoir été lui-même violemment pris à parti ; après s’être fait injurié, Pasquet lui aurait proposé ensuite d’aller se « battre à coup de poings avec lui ».

Si cette dénonciation reste dans l’ordre normal des choses dans la guerre des nerfs que se livre agents de police et républicains locaux, la façon de Tardieu d’interpeller l’attention du procureur sur la situation de l’esprit public à Arles, relève d’une véritable volonté d’éclairer la Justice sur les vexations subies par les démocrates de la ville :

« Les agents de police d’Arles (…), sont recrutés parmi ce qu’il y a de plus exalté dans les sociétés légitimistes ; il est naturel que nous ne devont (sic) attendre de leur part aucune impartialité.

« Jusqu’à ce jour pourtant on n’avait eu à se plaindre de provocations directes ; libre à eux de faire des rapports vrai ou faux ; le principal pour nous était de ne pas y donner prise… Mais il paraît qu’aujourd’hui il y a du changement.

« (…) Quand je viens me plaindre de l’ignoble conduite de l’un d’eux à mon égard, ce n’est pas pour moi personnellement c’est dans l’intérêt de la paix publique : et en quoi cesserions nous, si ceux qui doivent être des agents de sûreté pour les citoyens devenaient des agents provocateurs [22] ».

 

Cette tentative de solliciter l’impartialité normalement indubitable d’un procureur peut sembler relativement naïve et optimiste, comme n’être aussi qu’une tentative isolée.

Qu’importe, cet exemple soulève une nouvelle fois la tension qui règne dans le département, notamment dans l’arrondissement d’Arles. Affrontements idéologiques et physiques s’entremêlent, tout comme action secrète et dénonciations publiques des faveurs des autorités locales. L’opposition républicaine des Bouches-du-Rhône lutte sur tous les fronts qui se présentent à elle : l’avenir du mouvement en dépendait…

 

               


[1] ALLARD Paul, « Arles, de la révolution à la République », Provence historique, Tome XXXVII, fascicule 148 : « Midi rouge et Midi blanc », avril-juin 1987, p. 222.         

[2] ALLARD Paul, « Arles, de la révolution à la République », Provence historique, Tome XXXVII, fascicule 148 : « Midi rouge et Midi blanc », avril-juin 1987, p. 223.         

[3] Ibid 42, p. 228.

[4] Ibid 42, p. 226.

[5] 1 M 595, Percepteur d’Arles au receveur général des contributions directes, le 12 décembre 1851.

[6] 1 M 595, Rapport quotidien sur la situation politique de l’arrondissement du sous-préfet d’Arles au ministre de l’Intérieur, le 17 décembre 1851.

[7] 1 M 595, Rapport sur la situation politique de l’arrondissement du sous-préfet d’Arles au ministre de l’Intérieur pour le mois de novembre 1851.

[8] 1 M 595, Rapport sur la situation politique de l’arrondissement du sous-préfet d’Arles au ministre de l’Intérieur, le 12 décembre 1851.

[9] 4 M 630, Sous-préfet d’Arles au préfet des Bouches-du-Rhône, le 2 juillet 1851.

[10] 1 M 594, Renseignements recueillis à Lyon sur le département des Bouches-du-Rhône, mai 1851.

[11] 1 M 594, Liste des élections municipales du 2ème arrondissement avec mention de l’opinion politique des maires.

[12] 1 M 594, Sous-préfet d’Arles au préfet des Bouches-du-Rhône, le 20 octobre 1850.

[13] 304 U 67, Procès-verbal de la brigade de Châteaurenard, le 12 décembre 1851. Ceci n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

[14] 304 U 67, Maire de Mallemort au procureur de la République de Tarascon, le 22 septembre 1851.

[15] 304 U 67, Juge de paix du canton d’Eygalières au procureur de la République de Tarascon, le 20 octobre 1851.

[16] 304 U 67, Maire de Rognonas au procureur de la République de Tarascon, le 22 juillet 1851.

[17] 4 M 630, Commission de police d’Arles au sous-préfet d’Arles, le 2 novembre 1849.

[18] 4 M 630, Ministre de l’Intérieur au préfet des Bouches-du-Rhône, le 13 novembre 1849.

[19] 304 U 67, Procès-verbal de gendarmerie de la brigade de Saint-Andiol, le 22 avril 1851.

[20] 304 U 67, Maire de Noves au sous-préfet d’Arles, le 29 avril 1851.

[21] 304 U 67, Commissaire de police d’Arles au procureur de la République de Tarascon, le 6 août 1851.

[22] 304 U 67, Lettre de Tardieu de Virette au procureur de la République de Tarascon, le 2 août 1851.