Insurgés et opposants au coup d’Etat dans les Bouches du Rhône. Chapitre 3

Insurgés et opposants au coup d’État de décembre 1851 dans les Bouches-du-Rhône

 

Hugues BREUZE 

 

1ère partie

Opposition démocratique au coup d’État et tentative d’insurrection

 

Chapitre III : Une répression préparée et immédiate

 

B/ Prévention contre une tentative insurrectionnelle 

 

Le maître mot officiel est donc, dès 1850, « vigilance », accompagné des mesures dissuasives indispensables pour entretenir un climat de surveillance chez les républicains.

 

                     1§. Vigilance des autorités

 

Face à la vigilance prônée par ses supérieurs, le sous-préfet d’Aix fait part au préfet de Suleau de sa confiance dès mai 1850, après avoir discuté de la situation de son arrondissement avec les principales autorités locales :

« Je suis prêt pour ma part, à agir énergiquement au moindre symptôme de désordre qui se manifesterait dans l’arrondissement.

« (…) j’ai prié Mr le commandant de la garnison de venir conférer avec moi sur les mesures à prendre de concert avec l’autorité civile et l’autorité militaire, dans le cas où l’ordre public serait menacé : les forces dont il dispose en ce moment sont suffisantes, quelles que soient les éventualités.

« (…) j’ai également fait part à Mr le Maire d’Aix de l’état des choses, en lui demandant si je pouvait (sic) compter sur le concours de la garde nationale, en cas de péril sérieux et malgré son état actuel de désorganisation. Il pense (…) qu’en prenant vivement l’initiative, nous la réunirions en nombre suffisant.

« La gendarmerie est également avertie de se tenir sur ses gardes ».

Si cette organisation se révèle efficace plus d’un an plus tard, l’intuition du sous-préfet quant à la situation de son arrondissement, est pourtant moins inspirée à cet instant :

« (…) dans le cas où un mouvement éclaterait à Paris et à Lyon et où, par suite, l’ordre viendrait à être troublé à Marseille, je pense que très peu de communes de cet arrondissement enverrait des auxiliaires aux combattants (sic) de Marseille. La tactique de nos adversaires consisterait plutôt à exciter une agitation locale sur plusieurs points de l’arrondissement et notamment à Aix, afin de tenir en échec les forces militaires qui forment la garnison de cette ville. Mais comme je crois connaître, à peu près, le nombre d’hommes en état de descendre dans la rue pour agir, je ne demanderai jamais à retenir ici que le nombre de soldats strictement nécessaire pour résister à une agression sérieuse et la réprimer» 188.

Ainsi, si l’agitation locale en divers points de l’arrondissement se confirme en décembre 1851 en dépit des assurances prônées au préfet plus d’un an auparavant, le sous-préfet se voit contraint sous la menace d’une attaque extérieure – non prévue -, de demander secours le 9 décembre à la garnison de Salon. Toutefois, si le magistrat a peut-être sous-estimé le nombre des républicains de son arrondissement, l’objectif primordial à préserver reste le même de mai 1850 à décembre 1851 : Aix doit évidemment rester aux mains des autorités.

Dès lors, au fur et à mesure que les menaces de complot et de soulèvement se font plus pressantes, les mesures préventives s’activent, toujours sous l’impulsion du sous-préfet Grimaldi, comme par exemple en octobre 1850 :

« J’ai (…) invité monsieur le maire d’Aix à faire exercer une surveillance plus active sur les lieux où l’on soupçonne que les démagogues se réunissent, et à faire inspecter de près les démarches des principaux chefs. Je l’invite également à hâter la rentrée des fusils de la garde nationale, qui doivent être réintégrés à la mairie jusqu’à nouvel ordre, opération qui est déjà en cours d’exécution ».

Mais alors que « depuis plusieurs mois, les doctrines démagogiques font des progrès parmi les populations rurales », le sous-préfet pense toujours « qu’aucun mouvement insurrectionnel n’est à craindre de la part des communes rurales de cet arrondissement. Il faudrait un coup bien décisif, frappé soit à Toulon, soit à Marseille, pour appeler aux armes, même les plus exaltés. Mais d’un autre côté aussi, très peu s’armeraient pour la défense de l’ordre et dans le cas d’un péril imminent, il faudrait soutenir vigoureusement les populations par la troupe, pour les rallier à soi  » 189.

S’il reste ainsi toujours aussi sceptique sur la possibilité d’une prise d’armes dans les campagnes de son arrondissement – les bandes armées se rendant au Puy-Sainte-Réparade lui donneront d’ailleurs partiellement tort -, Louis Oscar Grimaldi sent toutefois, un an avant les événements, le risque insurrectionnel monter d’un cran. On pourrait donc penser que la préparation des autorités contre cette menace va aller en s’accroissant tout au long de l’année 1851. Si ce postulat peut se soutenir, c’est surtout lors du mois précédant le coup d’Etat que les mesures de prévention vont se radicaliser.

 

L’autorité préfectorale tente ainsi de toucher de plein fouet les nids de sociabilité républicaine : cercles, chambrées et cabarets, lieux d’échange et de concertation entre démocrates, sont alors étroitement surveillés.

Le préfet de Suleau prend donc un arrêté, le 30 octobre 1851, relatif à la police des lieux publics « considérant (…) que dans un grand nombre de communes, les cabarets, cafés et autres lieux publics restent ouverts jusqu’à des heures avancées de la nuit, et qu’à la faveur de cette tolérance abusive, des réunions illicites se forment dans cet établissement ; que les discussions politiques auxquelles on s’y livre, amènent des rixes entre les citoyens, et qu’on y fait souvent entendre des chants et des cris séditieux qui deviennent une cause de perturbation nocturne et d’effroi pour les habitants paisibles (…) ».

Cet arrêté :

  – oblige les cafés, cabarets et autres lieux publics à fermer à 11 heures du soir  (condition suspensive aux arrêtés municipaux)

     – interdit les chants politiques, obscènes ou immoraux

     – interdit dans ces établissements toute discussion politique

     – réprime tout « déguisement » de club en café ou cabaret

     – auxquels cas, les établissements seront fermés immédiatement 190.

 

Le but quasi-avoué par l’autorité est donc de menacer de fermeture et de sanctions tout établissement propre à exalter les « passions politiques », c’est-à-dire à entretenir sentiments révolutionnaires et velléités d’insurrection.

On touche là à une constante dans la politique du préfet de Suleau : la fermeture par arrêté de dissolution de multiples « sociétés démagogiques ». Priver les républicains de leurs seuls lieux de réunion fait en effet partie des prérogatives ministérielles face à la menace de complot révolutionnaire : le préfet ne fait alors que répondre aux sollicitations de sa hiérarchie.

Voici comment, dans sa circulaire du 21 novembre 1851, le ministre de l’Intérieur, de Thorigny, signale au préfet des Bouches-du-Rhône « la pernicieuse influence que la fréquentation habituelle des cabarets exerce sur l’esprit et la moralité des populations » :

« Les cabarets deviennent d’ailleurs des clubs pendant la nuit et c’est là que se forment principalement ces dangereuses associations secrètes qui menacent la tranquillité publique. Il devient donc nécessaire, dans l’intérêt de l’ordre comme dans l’intérêt des mœurs, de pourvoir aux mesures que réclame ce fâcheux état de choses et de veiller avec le plus grand soin à ce que les règlements sur la police des lieux publics soient strictement observés 191 ».

 

       2§. Des autorités préparées

 

Les autorités départementales disposent ainsi, à la veille du coup d’Etat, d’un appareil législatif qui leur permettent de fermer tout club démocrate suspecté d’abriter une société secrète en poursuivant ses initiateurs pour le fait de fausse déclaration. Elles disposent en outre, au besoin, de l’appui de la force armée.

Et au fur et à mesure que s’approche la date fatidique du 2 décembre et qu’un mouvement insurrectionnel est, selon la rumeur, imminent, la pression sur le préfet de Suleau se fait encore plus pressante :

« (…) Si les appréhensions que de sinistres projets, ont fait naître venaient à se réaliser, (…) votre devoir serait de maintenir la tranquillité publique, dans votre département, par tous les moyens dont la loi vous assure la disposition. Concertez-vous d’avance, à cet égard, avec l’autorité militaire ; veillez à ce qu’aucune surprise ne soit faite au pouvoir ; secondez de tous vos efforts le zèle des magistrats et l’action de la justice ».

Le propos  officiel est donc clair : les autorités des Bouches-du-Rhône doivent être préparées à une tentative insurrectionnelle ; voire même la précéder par des mesures concrètes :

« Des perquisitions domiciliaires opérées chez les meneurs, les plus compromis, l’arrestation ordonnée à tous ceux d’entre eux que l’on pourrait à juste titre considérer comme les auteurs et les complices des projets coupables que l’on signale, serait autant de mesures propres à déjouer des plans d’insurrection et à priver l’émeute de ses chefs naturels » 192.

En répondant à cette sollicitation, le préfet de Suleau entend montrer clairement à son supérieur qu’il est prêt, en novembre 1851, à subir le risque d’un mouvement révolutionnaire, notamment à Marseille :

            « La garnison de Marseille est animée d’un bon esprit et présente une force suffisante contre toutes les éventualités.

« Toutes les mesures sont prises pour que cette force soit employée avec assez de vigueur et de résolution pour ne point laisser à l’émeute le temps de se développer. L’autorité municipale est dans des mains fermes et loyales et il règne entre les principales autorités une confiance réciproque qui ne peut qu’ajouter à leur ascendant dans les moments critiques.

« (…) Une seule situation me parait en ce moment anormale et inquiétante à Marseille c’est celle de la garde nationale qui à la suite de plusieurs dissolutions partielles dont le résultat a été d’épurer les cadres pourrait présenter à la défense de l’ordre public 3000 bayonnettes (sic) confiées à des mains sûres et qui se trouvent encore aujourd’hui dans un état de désorganisation véritablement regrettable (…) 193 ».

       Le même climat de relative confiance se retrouve à Aix, quelques jours avant les événements de décembre où « rien n’annonce jusqu’à présent que le parti exalté se prépare à agir dans l’arrondissement ».

Le sous-préfet s’est attaché toutefois à engager des mesures préventives : « J’ai remis entre les mains du procureur de la République, après en avoir conférer avec lui, une liste de citoyens qui me paraissent dangereux et contre lesquels des mandats d’amener devraient être décernés, dès les premiers symptômes d’agitation si l’on ne veut pas qu’ils deviennent les chefs de l’émeute.

« Je me suis également concerté avec M. le commandant de place, au sujet des mesures militaires qui pourraient devenir nécessaires, soit pour réprimer à l’instant même tout désordre armé, soit pour protéger l’Hôtel de ville et la sous-préfecture et les mettre à l’abri d’une surprise.

« Enfin, M. le commandant de la gendarmerie que j’ai mandé auprès de moi a reçu pour instruction de se porter sur la sous-préfecture au premier signe d’alarme, avec toutes les brigades disponibles. Il y ferait sa jonction avec le détachement de troupes de ligne que M. le commandant de place doit diriger sur ce point à ma première réquisition. Les brigades des cantons ont reçu l’ordre de réprimer énergiquement toute tentative et, en cas d’attaque sérieuse, de se replier avec promptitude sur le chef-lieu de l’arrondissement  » 194.

 

Sous l’impulsion du pouvoir central, alertées par les multiples troubles subis depuis 1850, renseignées par de nombreux rapports de police sur des réunions de sociétés secrètes, les autorités départementales, malgré leur confiance relative par rapport à « l’exaltation » des populations des Bouches-du-Rhône, se préparent sérieusement à subir une tentative insurrectionnelle. L’autorité administrative se concerte donc avec les autorités judiciaires et militaires pour étouffer dès le début le moindre mouvement de révolte ; disposant de moyens législatifs et matériels suffisants, elles peuvent, dès le 3 décembre, exercer une répression anti-républicaine immédiate.


                           

 


188 1 M 594, Sous-préfet d’Aix au préfet des Bouches-du-Rhône, le 22 mai 1850.

189 1 M 594, Sous-préfet d’Aix au préfet des Bouches-du-Rhône, le 21 octobre 1850.

190 1 M 603, Arrêté préfectoral relatif à la police des lieux publics, le 30 octobre 1850.

191 1 M 603, Ministre de l’Intérieur au préfet des Bouches-du-Rhône, le 21 novembre 1851.

192 1 M 595, Ministre de l’Intérieur au préfet des Bouches-du-Rhône, le 24 novembre 1851.

193 1 M 595, Préfet des Bouches-du-Rhône au ministre de l’Intérieur, le 27 novembre 1851.

194 1 M 595, Sous-préfet d’Aix au préfet des Bouches-du-Rhône, le 29 novembre 1851.