LE COUP D’ETAT DU 2 DECEMBRE

LE COUP D’ÉTAT DU 2 DÉCEMBRE 1851

PAR LES AUTEURS DU DICTIONNAIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

[Joseph Décembre et Edmond Allonier]

3e ÉDITION PARIS 1868

DÉCEMBRE-ALONNIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR

V

Expédition de Kabylie. — M. de Saint-Arnaud.

 

Le terrain était préparé depuis longtemps pour un coup d’Etat et l’esprit de l’armée avait été suffisamment travaillé pour que son zèle parut hors de doute. Le général Magnan, qui avait reçu le commandement de l’armée de Paris, apportait un dévouement à toute épreuve ; mais cela n’aurait pas suffi : il fallait gagner l’état-major.

« Le commandant Fleury, maintenant général, rapporte M. Belouino, se chargea de faire la conquête ou la création d’un état-major. Vite, il étudia les coeurs et connut les dévouements. »

Les historiens du 2 décembre nous apprennent avec la plus grande ingénuité que l’expédition de Kabylie n’avait été décidée que pour mettre en relief le général Saint-Arnaud, et justifier l’élévation dont il allait être l’objet. On sait combien l’Assemblée nationale hésita à autoriser une de ces expéditions qui ne sont entreprises que pour favoriser telle ou telle politique secrète, au mépris du droit des gens, et comme si le sang des peuples ne devait compter pour rien.

M. Mayer a exposé en ces termes les circonstances dans lesquelles l’expédition de Kabylie fut résolue :

« Composé comme il l’était encore, l’état-major général, — les généraux seuls étaient à craindre —, n’offrait peut-être pas d’assez complètes garanties, car les plus âgés pouvaient manquer d’audace et la grande majorité des plus jeunes figurait dans le parlement. Une idée toute impériale triompha de cette alternative, et M. de Persigny, cet ardent et infatigable chevalier du napoléonisme, se voua avec enthousiasme à la réalisation de ce mot de génie négligemment jeté par le Président, et dont l’expéditions de Kabylie peut expliquer aujourd’hui la profondeur et la portée : « Si nous faisions des généraux ? »

La graine n’en manquait pas. Un des plus brillants officiers de notre cavalerie, le brave et sympathique commandant Fleury fut chargé d’apprécier les courages, d’évoquer les dévouements, de certifier les espérances. Sa mission ne fut ni longue, ni pénible ; généraux de division ou de brigade, colonels, lieutenants-colonels, aucun de ceux à qui son entraînante parole peignit les dangers du pays n’avait besoin d’être convaincu. Tous avaient une égale horreur du parlementarisme et du socialisme.

C’est ainsi que les cadets devinrent les aînés et que le cadre de l’armée active s’habitua aux noms de Saint-Arnaud, de Cotte, Marulaz, Espinasse, Rochefort, Feray, d’Allonville, Gardarens de Boisse, de Lourmel, Herbillon, Dulac, Forey, Courtigis, Canrobert et quelques autres[1]. »

Le Constitutionnel fut invité à emboucher la trompette héroïque pour célébrer les rares mérites et les futures victoires du général Saint-Arnaud dans la Kabylie[2].

M. Véron, dont le journal devait, au lendemain du 2 décembre, contester au général Changarnier l’honneur d’avoir protégé la retraite de l’armée sous les murs de Constantine, M. Véron, disons-nous, n’était pas homme à marchander de tels services, et les couronnes de laurier furent tressées d’avarice par le Constitutionnel[3].

Le général vainqueur aura désormais le droit de parler en maître à la tribune de l’Assemblée, et d’accabler la représentation nationale de ses sarcasmes, c’est-à-dire de souffleter la nation même, en raison du droit que lui donnait la force.

C’est ce que nous dit expressément M. Paul Belouino.

« Il vient de Kabylie avec toutes ses émotions de dangers courus et de gloire acquise. Toute sa vie, s’il a cru au droit, il a cru au devoir, ces deux pôles régulateurs mis par Dieu au libre arbitre humain ; et vous voulez qu’il prenne au sérieux vos parades parlementaires et vos batailles à coups de scrutin pour des libertés illusoires ! Vous voulez qu’il baisse son épée devant vos questions ridicules, qu’il accepte pour l’armée vos théories d’avocats sur le devoir du soldat ! Il y a quatorze cents ans qu’en France ce devoir est inscrit au coeur de qui porte l’épée. Ce devoir place le glaive du soldat au-dessus des régions où s’agitent vos complots et vos ambitions mesquines. Il le met aux ordres de ceux à qui Dieu confère la mission de protéger ou de sauver un pays, M. de Saint-Arnaud se charge de vous le dire. »

L’esprit de l’armée était entretenu dans les dispositions les plus hostiles au pouvoir législatif. Officiers et soldats relevaient avec dédain ce qu’on appelait alors les scandales de tribune, les passions égoïstes et les intérêts mesquins, qui compromettent sans cesse l’honneur, le repos et la prospérité du pays.

On répétait sans cesse dans les casernes que les soldats avaient à prendre leur revanche des rouges, qui avaient renversé à peu près sans combat et sous leurs yeux une monarchie qu’ils étaient chargés de défendre, comme si la cause du peuple n’était pas aussi celle de l’armée ; on leur représentait la victoire populaire comme une honte et une humiliation pour le soldat. Une révolution militaire pouvait seule venger le prétendu affront fait à l’honneur du drapeau.

Les banquets de l’Elysée, auxquels avaient été conviés non-seulement les officiers, mais même des milliers de sous-officiers de l’armée de Paris, entretenaient ces excitations.

« Ce n’est un mystère pour personne, dit M. Mayer, que depuis la révocation du général Changarnier, l’état-major de l’armée dut être et fut effectivement transformé par l’admission successive de cette génération plus jeune, plus intrépide, plus dévouée, pour qui et par qui fut exécutée l’immortelle expédition de Kabylie, véritables cadets de la gloire, presque tous en possession, à l’heure actuelle, de la succession de leurs scrupuleux et constitutionnels aînés. De ces cadets, le plus illustre dut monter le plus haut en grade, et c’est ainsi que M. Leroy de Saint-Arnaud fut appelé au commandement général de l’armée…

  

Jacques Leroy de Saint-Arnaud

Nature ardente, droiture inflexible, M. de Saint-Arnaud professe, comme tout homme né soldat, le plus franc mépris pour les finesses de la politique et les combinaisons du parlementarisme[4]. »

M. Mayer ajoute encore :

« … L’état-major ne comptait plus que des généraux décidés à passer le Rubicon ou à mourir.

Ce qui a fait la discipline de notre armée, et par conséquent sa gloire, c’est qu’en dépit de la civilisation, des journaux et des livres, elle n’a jamais eu des idées, mais des instincts ; elle aime ou elle hait, carrément, complètement, jusqu’à la mort et jusqu’à la frénésie, mais sans calcul, sans restrictions et surtout sans phrases. L’Empire l’a bien prouvé[5]. »

La presse réactionnaire s’associait à ces menaces, et s’appliquait à justifier à l’avance un coup d’État, en faisant le tableau imaginaire de la terreur qui suivrait le triomphe des républicains. Ceux-ci étaient représentés comme des gens de sac et de corde, indignes de pitié, des vandales décidés à assurer sur des ruines le triomphe de leur parti, des bandits et des pillards conspirant la ruine de la propriété et le renversement du droit de famille. Tout ce bruit était nécessaire pour discréditer un parti qui, après tout, ne demandait que le maintien de la République et des garanties constitutionnelles. La Constitution proclamait la liberté de la presse et celle de la tribune ; ces droits imprescriptibles avaient été cependant depuis longtemps sacrifiés par la réaction, qui voulait y voir les causes de tous nos maux.

Il se trouvait une multitude de gens qui accueillaient ces craintes comme fondées, et acceptaient comme unique moyen de salut l’abdication de la liberté, véritable suicide moral de la nation. La conspiration de la peur, dont M. Romieu fut l’un des plus habiles complices dans son haineux Spectre rouge, exploitait contre la République les craintes et les méfiances qui eussent été mieux justifiées par la menace d’un coup d’État. Nous n’hésitons aucunement à attribuer à cette dernière cause la suspension des transactions commerciales et des travaux industriels qui se produisit en 1851.

Les craintes qu’on répandait dans les masses avaient-elles un fondement sérieux ?

Assurément non.

Une majorité républicaine, prenant la direction des affaires en 1852, et lui imprimant une marche libérale n’eût-elle pas tout aussi bien fermé l’ère des révolutions, qu’un gouvernement qui remettait en question toutes les conquêtes du passé ?

De deux choses l’une : ou le spectre rouge était une réalité, et alors on était fondé à se méfier du suffrage universel qui menaçait, disait-on, d’envoyer à l’Assemblée nationale — et c’était là le cataclysme prévu, une majorité franchement républicaine et qui eût déchaîné, nous ne savons quelle horde de brigands qui n’apparaissaient nulle part, mais que l’enfer eût certainement vomis pour le besoin de la cause ; ou bien ce spectre n’était qu’un mensonge, une conception machiavélique, sortie du cerveau de quelques écrivains, pour épouvanter le peuple, et l’amener, suffisamment amendé, converti et repentant, dans les bras d’une restauration quelconque.

Mais la preuve que le danger si terrible n’était réellement qu’un spectre, c’est que ceux qui redoutaient si fort l’échéance de 1852, étaient précisément les mêmes qui s’associaient à la démocratie pour protester contre la loi du 31 mai, restrictive du suffrage universel ; et demandaient le retour à la loi constitutionnelle : tout le suffrage universel, disaient-ils, rien que le suffrage universel !

Le spectre rouge était un programme, une sorte de mot d’ordre donné à tous les organes du parti bonapartiste, qui renchérissaient à qui mieux mieux sur le spectacle des horreurs réservées à la France si elle ne se jetait pas dans les bras d’un dictateur quelconque. Il peut être instructif aujourd’hui de mettre une longue citation des écrits de cette époque sous les yeux du lecteur :

« Non, écrivait M. Belouino en 1852, Louis-Napoléon ne pouvait pas hésiter, car la conspiration parlementaire, fomentée contre la République, servait de manteau à une conspiration communiste ourdie contre la société. Pendant que les légitimistes et les orléanistes agitaient la Législative par leurs passions et leurs intrigues, les démagogues et les socialistes enlaçaient le pays dans un vaste et ténébreux réseau d’associations secrètes, qui rayonnait de Paris dans le nord, l’ouest et le centre ; et de Lyon dans touts les départements du midi. Une terrible Jacquerie s’organisait dans les campagnes pour l’incendie et la dévastation ; dans les villes, pour le massacre et le pillage. C’était comme une invasion de barbares qui se préparait dans les antres de l’anarchie, prête à couvrir la France civilisée de cendres et de ruines. Cette conspiration avait son gouvernement, son état-major, son armée, ses capitaines, ses soldats, ses plans, ses arsenaux, ses munitions, ses places fortes. Elle devait éclater, au nord, au midi, à l’ouest, à l’est et au centre, à la même heure, de telle sorte que le socialisme aurait livré bataille à la société sur toute l’étendue du territoire de la République. Si courageuse et si habile que pouvait être la défense, une aussi formidable attaque aurait été comme un de ces ouragans qui passent, mais qui laissent après eux d’irréparables désastres et d’éternelles ruines. »

Après cette citation, il n’y a plus rien à dire ; elle nous donne la mesure des élucubrations journalières du Constitutionnel et des autres écrivains bonapartistes. On se demande si c’était bien sérieusement qu’on nous parlait de cette grande armée du meurtre et du crime, de cette invasion de barbares prête à couvrir la France de ruines ?

Quoi qu’il en soit, la situation faite à la France, à la fin de 1851, était anormale ;

« Il faut en finir, disaient les républicains, avec les menaces de coup d’Etat, avec les conspirations de la majorité de l’Assemblée ou de la présidence. »

« Il faut en finir, disaient à leur tour ceux qui préparaient la restauration du trône impérial, avec l’Assemblée législative, avec la Constitution et les institutions républicaines. »

Et ces derniers présentaient le Président de la République comme le sauveur obligé de la société. Il représentait la force, et c’était là le principal titre que semblaient mettre en avant M. Romieu et les écrivains de son parti.

Empruntons, pour édifier nos lecteurs à cet égard, quelques citations au Spectre rouge :

« Il faut, en ce pays volcanisé (la France), une armée à part, comme est l’armée anglaise, où le soldat a sa carrière faite pour la vie, sûr d’une retraite à la fin de ses jours, et ne rêvant jamais à son clocher. Il n’y a pas, en Angleterre, un seul homme du peuple qui sache manier le fusil. Quelles que soient, dans un avenir possible, les émeutes sérieuses de Birmingham ou de Manchester, quels que soient les tumultes des districts manufacturiers au début d’une crise industrielle, l’apparition d’une compagnie de grenadiers suffira toujours pour rétablir l’ordre. C’est ainsi seulement que la FORCE reste complète, et qu’elle reste aux seules mains des gouvernements. Ils n’en ont que trop besoin aujourd’hui, et doivent le comprendre, s’ils se souviennent d’un passé récent.

Tout est là, en effet. Comparez deux spectacles : allez à l’Assemblée législative, qui représente ce que, dans le jargon actuel, on appelle l’idée ; voyez de haut, — comme est placé le public, ces crânes chauves ou blanchis qui sembleraient devoir recouvrir la sagesse ; vous n’entendrez que bruit, murmures, exclamations, injures ; vous assisterez à un tel tapage, à un tel échange de lazzis grossiers ; à une séance de collège en rumeur, si peu digne de l’âge et des précédents de ceux qui s’y montrent, qu’il vous naîtra dans l’âme une dédaigneuse tristesse en songeant aux institutions qui nous régissent.

Allez, au contraire, visiter quelque citadelle, celle de Vincennes, par exemple, qui est si près de Paris : vous serez saisi, j’en suis sûr, d’un solennel respect, au premier coup d’oeil jeté sur cette haute tour, qui représente les vieux temps de force. Elle est encore debout, avec ses solides assises, tout comme au temps de Philippe le Hardi, semblant dire à nos maîtres, les avocats, que leurs paroles ne fonderont rien d’aussi durable. Puis pénétrez dans les cours, et voyez cette longue file de canons, ces rangées de boulets, ces gardes silencieuses qui veillent aux portes, ces saluts de chacun aux chefs qui passent, cet ORDRE enfin, dont vous avez tant soif aujourd’hui dans la vie civile, parce que le désordre s’y est jeté avec votre éducation, parce que vous en souffrez et que vous en prévoyez l’épouvantable suite ; et si vous faites, de sang-froid, la comparaison, vous conviendrez que le faux est chez vous, et le vrai dans la forteresse.

Le vrai c’est le simple, partout et toujours. C’est l’unité, qui est l’extrême du simple ; l’unité, fondement du dogme catholique, fondement du dogme militaire. Aussi, l’Église et l’armée ont-elles résisté à tous les assauts de la démence furieuse suscitée par le dogme absurde de la Raison. L’une et l’autre vivent encore et se rajeunissent, au milieu du vaste cimetière où s’entassent les systèmes politiques et philosophiques, dont s’épuise, j’en ai l’espoir, la dernière génération. Oh ! Foi et Force, leviers uniques des mouvements humains, il n’y a rien, en dehors de vous, que d’impuissant et de factice !

Mais la Force, dans nos temps, est seule maîtresse. On peut toujours l’organiser, quelles que soient les croyances et les moeurs. C’est elle qui décidera toutes choses, jusqu’à la fin de ce siècle maudit.

Si rapide que soit la secousse imminente, si long que puisse être son prolongement, un jour viendra où, même en l’absence d’une armée, vingt hommes se réuniront pour résister aux cannibales du monde nouveau. Ces vingt hommes seront déjà une armée, comme le fut, il y a soixante ans, le premier rassemblement vendéen.

On comprend la suite.

Le combat matériel, en dépit des idéologues, ne cessera jamais d’être la suprême sanction des faits.

Le fléau passager de l’IDÉE se dissipe à l’immuable apparition de la FORCE.

Il est bien temps que le remède opère ! et ce sera justice. Je ne regretterai pas d’avoir vécu dans ce triste temps, si je puis voir, une bonne fois, châtier et fustiger la FOULE, cette bête cruelle et stupide, dont j’ai toujours eu l’horreur.

Regardez-la, quel que soit son costume, blouse ou habit, quelles que soient ses moeurs, son éducation, ses croyances : dans un salon, où l’on se presse pour voir et entendre mieux ; à la porte d’un théâtre où l’on veut entrer, dans le théâtre même où l’on s’impatiente, et où l’esprit consiste à frapper des pieds et des cannes, sur le parquet, dans cet ignoble rythme qui est devenu presque historique, sous le nom de l’air des lampions ; sur la place publique, à l’aube du jour, lorsqu’une tête va tomber sous le couteau de la guillotine ; regardez la foule, partout et toujours, et vous la trouverez, non pas folle, mais imbécile, mais brutale et niaise à faire vomir. Il semble, dès que les hommes sont réunis en masse, qu’un magnétisme de bêtise et de-vulgarité se développe, et change subitement d’honnêtes gens en crétins ou en furieux.

Et la foule gouverne, et c’est son gouvernement qu’on a voulu !

Ce ne sera pas trop, pour la revanche de nos déceptions, que d’assister à la déchéance de ce sale empire, proclamé par nous tous dès notre jeunesse, et dont nous avons été les prétoriens ; pauvres soldats aveugles, dressés au tapage et à la révolte par ceux qui devaient nous enseigner l’ordre et la soumission. Mais, hélas ! ils avaient reçu ces leçons eux-mêmes de nos grands-pères, les amis de J.-J. Rousseau ! Ce rhéteur sinistre n’eût pas fait grand mal, s’il n’eût écrit que son Discours sur l’inégalité des conditions, pour prouver que la vie sauvage est l’Eden réel.

Mais sa malfaisante éloquence n’a que trop tôt quitté ce thème d’écolier paradoxal ; elle s’est jetée, avec le pressentiment du succès, à la conquête des idées contemporaines. Nul, à coup sûr, ne se fût empressé, sur la parole du Genevois, à retourner dans les forêts pour y vivre de glands et d’herbes.

Mais lorsqu’il vint à parler d’un CONTRAT SOCIAL, dont la tradition se retrouvait en son esprit, et qu’il en formula, dans ce style sonore dont le retentissement n’est pas éteint, les menaçants articles ; lorsqu’il vint lire à la société assoupie l’acte étrange et nouveau qui refaisait un droit perdu, ce fut un cri universel, et un universel bouleversement à la voix de ce terrible notaire.

Un siècle entier s’en est suivi, dont nous savons la démence. Il a fallu l’épreuve de ces théories appliquées, pour qu’on ose aujourd’hui proclamer leur néant. La minute est proche où le fatras philosophique ira rejoindre, dans la poussière des bibliothèques, le fatras scolastique dont s’émerveillèrent nos aïeux. La minute est proche où les derniers prêcheurs de cette doctrine pourront s’écrier, comme Job :

« J’ai parlé, en insensé, de choses qui dépassaient mon intelligence[6] ! »

Nous verrons donc, je l’espère, finir les saturnales au milieu desquelles nous sommes nés. Ce sera dans des flots de sang que se fera cette rénovation de la marche humaine. Mais le mouvement sera prompt, si terrible qu’il doive être. Bientôt surgira le chef pour apaiser ce tumulte immense. Qui est-il, et peut-on le deviner ? Non ce soir, ni demain sans doute ; mais il existe, et nous l’avons vu passer : quelqu’un de ces hommes devant lesquels on se range, et devant lesquels, par instinct, on se lève, comme était Stilicon, obscur encore avant que Claudien le chantât[7].

Quel qu’il soit, son rôle est simple. Prendre, d’une main ferme, la dictature la plus absolue, et se substituer à tous les textes qui noms omit gouvernés depuis soixante ans.

Car ce sera plus tard une curieuse recherche pour les penseurs, que d’expliquer comment, dans la durée d’un siècle, l’Europe s’est prise de soumission et de respect pour des morceaux de papier. L’histoire, depuis les premiers âges, nous avait montré, jusqu’à nos jours, l’homme dirigé par l’homme ; quelque héros, quelque sage, quelque habile, avaient gouverné les nations. La conquête armée changeait, par intervalles, les distributions d’empires. C’était enfin l’intervention humaine qui agissait sur les événements. Noms venons d’assister à un étrange phénomène : ce n’est plus l’homme qui agit ; c’est une phrase impriméequ’on nomme Loi, après qu’elle a subi toute sorte d’injures hautement proférées par la moitié — moins un — des législateurs.

Donc, à l’heure suprême du combat, que l’imprévu peut faire sonner demain, celui qui sera vainqueur, qu’il soit le chef actuel de l’Etat, ou qu’il naisse des circonstances, celui qui, survivant à la mort des chefs, ou faisant mieux qu’eux-mêmes, général, colonel ou sergent ; celui, enfin, qui le dernier essuiera son sabre après l’insurrection écrasée, pourra marquer sa place dans la liste des hommes utiles et grands. Il n’aura qu’à souffler sur le château de cartes de 1789, et à dire, à son tour : L’ÉTAT C’EST MOI. Celui-là pourra donner à la France le seul gouvernement qui lui soit propre, et le seul qu’elle puisse aimer, en dépit des rhéteurs qui l’en ont détournée à leur usage ; c’est-à-dire un gouvernement fort, brillant, glorieux, comme furent ceux de Louis XIV et de Napoléon. La France aime l’éclat, la splendeur, les récits guerriers ; elle aime les fêtes militaires, et le souvenir lui reste des vieux carrousels. C’est en vain qu’on a voulut l’assouplir au piteux régime des discours et des scrutins. Le peuple s’y est si peu fait qu’il en a honte, et qu’au nom de cette honte les démagogues ont soulevé, chez lui, les violents courroux que vous voyez contre l’ordre social.

Celui qui surgira dans la grande crise prochaine sera indigne de l’immense rôle dont Dieu l’aura pourvu, s’il laisse subsister un seul des éléments désorganisateurs sous l’action desquels nous vivons depuis notre enfance. Tout est à briser, tout est à refaire dans l’arrangement monstrueux de nos institutions.

… Je bénirai le Ciel si j’assiste au jour où cet échafaudage de folies s’écroulera. Si je puis voir enfin balayer cette fange dans laquelle se roule orgueilleusement notre génération ; voir tomber, d’un seul coup, la chaire menteuse de nos philosophes, et les tribunes de tout rang qu’ils ont édifiées, je chanterai, de grand coeur et dussé-je en mourir, le cantique de Siméon.

Car, ce jour-là, le monde sera revenu d’une grave maladie, et tellement grave qu’il y périrait, si Dieu n’était toujours là pour le guérir à temps.

Ne désespérons pas. Il sera versé du sang et des larmes. La misère étendra son froid réseau sur le peuple abusé ; il sera violent, plein de désespoir et de rage ; il sera châtié durement, et par la famine et par les boulets ; les bourgeois consternés subiront la crise, avec ses phases diverses, sans rien comprendre à ce tumulte colossal qui les décimera ; mais à la fin de ces grands désastres, qui, je le crois, peuvent être courts, un pouvoir fort s’établira pour ouvrir l’ère nouvelle de l’autorité. Elle passera dans beaucoup de mains, qui se la disputeront par les armes. Mais, au moins, les sophismes ne seront plus en jeu, avec leurs terribles conséquences ; il vaut mieux voir le peuple se battre pour César que pour les ateliers nationaux[8]. »

                                           


[1] P. Mayer, Histoire du 2 décembre, p. 131 à 133.

[2] Nouveaux mémoires d’un Bourgeois de Paris, par Véron, p. 329.

[3] M. Véron a révélé combien était précaire, à cette époque, la situation pécuniaire du Président de la République. Quatre traites de 10,000 francs chacune, tirées par le Président, furent refusées par un banquier célèbre, qui s’appliqua plus tard à faire oublier ce défaut de confiance. Les amis du Président étaient eux-mêmes hors d’état de lui venir en aide.

[4] Mayer, Histoire du 2 décembre, p. 37 et 38.

[5] Mayer, Histoire du 2 décembre, p. 132.

[6] Insipiter locutus sum, et quae ultra modum excederent scientiam meam. (Livre de Job, ch. 42.)

[7] … Quacumque alte gradereris in Urbe,

Cedentes spatiis assurgentesque videbas,

Quamvis miles adhuc.

(Claudien, De laudibus Stiliconis.)

[8] Nous avons tenu à faire une longue citation du livre de M. Romieu, qui, à cette époque, produisit un si grand effet. Et aujourd’hui, ainsi que le disait hier M. Eugène Pelletan, qui songe à Romieu ? pas même le hanneton, son ennemi personnel. Ce farceur lugubre qui, après une jeunesse de polissonnerie, avait atteint au mandarinat de préfet…, son livre, le Spectre rouge, avait été écrit dans une attaque d’épilepsie morale, pour surexciter la poltronnerie de cette partie de la France spécialement peureuse. Il avait osé aventurer certte phrase, la plus honteuse qui ait été exprimée dans la langue française : Il faut le canon pour nous sauver, dut-il venir de la Russie.

Les temps rêvés par Romieu arrivèrent ; la tribune fut renversée et il put chanter sans en mourir le cantique de Siméon ; mais les canons russes qu’il avait invoqués furent funestes aux siens ; Romieu, qui était devenu directeur général des Beaux-Arts, fonction qu’il échangea plus tard contre celle d’inspecteur général des bibliothèques de la couronne, eut son fils tué au début de la guerre de Crimée. Cette perte lui fut des plus sensibles, et, le 20 novembre 1855, il mourait lui-même, brisé, par la douleur.